GUSTAVE KÀHN

Le Conte de l'Or et Du Silence,

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE I

LES DEUX CULTES

A l'heure tardive, le vieux roi calmait son ennui sans paroles en longeant seul les balustres de sa terrasse, d'où l'on découvrait la vaste étendue de la mer. L'onde était bleue, parée de blanche écume, et nulle barque ne passait jamais, que très au large, annuellement, une flottille chargée de marchandises de Taprobane. Les brutes marinières se hâtaient de dépasser ce havre sans commerce; leurs gros bateaux semblaient au roi des bouts de papyrus roulés par un vent très calme et plaisantin. Et puis c'était tout, pour l'an, jusqu'à ce que les mêmes habituels et quasi-rituels soupirants de l'or, parussent à nouveau sur le seuil clair de l'horizon, pour y déterminer une tache futile et blanche. Les visiteurs les plus fréquents du roi morne sur sa terrasse solitaire, où des mosaïques de cailloutis retraçaient les traits de Théano, de Mobed et de Glyphtis qui fut Hélène, un jour, c'étaient les blanches cigognes et les agiles hirondelles, pour qui, périodiquement, jattes, jarres et nids étaient préparés.

Dans le merveilleux silence du soleil, et ses poudres d'or sur le sable blanc, où «1rs grains sont (l'ambre, d'agate et de lapis, le vieux roi vivait très seul, et scs nègres jouaient tous 1rs jours au corps de garde, inoccupés etotieux, d'interminables combinaisons de galets blancs OU biens. Ils ne variaient, cette occupation de s'assoupir avec intérêt, que pour fourbir leurs armes du plus beau métal et regarder si les serves avaient suffisamment lavé la blancheur nécessaire &lt;lu lin de leurs tuniques.

Et toute la terre environnante était calme du rêve de son roi. Le don, ancien, qu'il avait fait de toutes richesses à tous les pauvres, le gardait, lui et eux, de toute incursion pillarde, et. d'ailleurs, le monde avait L'Empire romain à ronger.

Le vieux roi ne sortait plus, depuis des jours et des années, du palais solitaire, où bs méditation regardait plus fixe son propre mystère. Ses vieux ministres, retirés chacun dans quelque royale résidence où leurs goûts s'exerçaient à leur gré, ne le fatiguaient d'aucune question; car des similaires régissaient des sujets hantés du même désir: vivre depeu, peu travailler, rêver sans cesse ;e( la Seule animation qui tressaillait la petite SOUVi

neté était, lors l'anniversaire du roi Balthazar, le choix empressé et compétitorial des dons de bêtes merveilleuses, de vin et de légumes dont on ravitaillait le manoir du contemplateur.

A l'intérieur du palais, dont presque toutes les salles étaient pour toujours closes, quelques serviteurs blanchis étouffaient le bruit de leurs pas, sur des épaisseurs de toisons animales et de tapis. Ces hommes vivaient sur la pointe des pieds, et leur sage parole était taciturne. Un seul d'entre eux servait et approchait le roi, et la léthargie de la vieille citadelle en marbre de couleur était ininterrompue, sauf quelques bruits de dés, vers les portes.

La haute voûte d'église dédiée aux dieux du hasard et de l'inconnu était abandonnée et les orgues n'accompagnaient plus de psaumes ; les serviteurs seuls marmonnaient parfois, comme de vieux refrains de route, les anciennes mélodies, rythmiques de l'espoir infini; parfois, un chevrotement murmurait:

C'est aux fleurs géantes des origines qu'il faudra demander le secret défaillant à l'embuscade duquel les Ames cheminent d'église en église, de portail en portail,

ou bien :

Mon âme a vu passer les feux du char de Dieu,

sa dexlre promenait les semailles sur le monde et sa prévoyance parait la terre sous les cicuxit de fleura vives sur les pins tristes murailles et dorail les champs et multipliait les bœufs.

Sa volonté dressait des îles dans les mers ou l'humain jamais n'a jeté la sonde, pour lui faire un refuge lorsque les maux amers auront foule du lalon de g-uerre I«*s vieux mondes.

Le roi Balthazar avait cloué les portes des chapelles et fait taire les orgues, et le Dieu &lt;le son fief du monde de l'Esprit, c'était le Silence.

Silence radieux, force réparatrice, sommeil de la vie, vue brève des monts de loi

Silence originel du début, et de la fin. loi assaillie

Silence sons les arpèges du soleil sur les côtes sereines

Silence des cités cmallines des profondeurs marines

Silence lorsque se drape, las de sa parole inutile, leil et que les caillots de son sang saignent aux croix quotidiennes et pas 3 de l'éther

Silence, promesse des Erèbes, et des antres dedevins inspii

Silence, seul verlie parmi les aveugles &lt;pii rêvent les inondes

Silence, dont les seules tortures de la faim tirent de jiiilrs de fer le proph 'fié

Silence, liturgie et pana*

Silence. toi l'espoir de tons les joins dn inonde. Silence, père de la nuit de nos songes trop fiévreux et trop ambulants.

Silence, fond unique et nécessaire de la Parole,

de la Parole d'un qui se lève pour dire les mots fondamentaux, les seuls mots courts, qui indiquent le culte,

le culte du silence absolu.

Silence, dieu persécuté par les tyrans et par la plèbe

Dieu massacré dès l'aube par les chariots des gravatiers

Dieu étoile des sanguinolentes blessures de la parole impatiente

et drue et ambitieuse que des pauvres dénomment le Verbe

Silence sur la dernière terrasse du monde

Celle que n'a pas gagnée la mer montante des flots du déluge

charriant des mots d'amour, des mots de gloire et des barrissements de guerre

Tu tiens la coupe étrange et dernière,

Le philtre de merveille de tous les jours contre les dieux d'activité,

contre les machines déifiées de gloire ou de terreur par des foules affamées,

Tu la tiens sans jamais la tendre

et il faut gravir les aspérités de toutes les routes sombres des mortelles échéances,

pour, dépourvu d'orgueil, y venir tenter la chance suprême de bonheur,

en ton incarnation, Silence.

Et ce dernier verbe, ce dernier psaume, le roi Balthazar ne le communiquait plus, car les adeptes de sa foi le découvraient seuls et ceux à qui ses conseils eussent été l'anal pour la vie, succombaient dans leur gaîté ardente, à des aube dans la surexcitation de leurs forces ou cherchaient le repos dans des philtres menteurs, qui étaient de-, poisons, inutiles embûches d'Azrael.

Or, pour le roi, la mort est la chose qu'il Tant attendre. La Lucidité dernière d'une âme al&gt;s,»lninent calmée ne peut atteindre son verbe originel, soit, le sens &lt;l&lt;'s mots vagues échangés lors de la brutale ou amoureuse et charmante conception, que si, seul, tout être écarté et toutes affections ('teintes, a enr les alVeetions ne sont que parures de vie, chanson de route et musiqueloin de la fête foraine, et musique de deux lres éperdues o ? Je mourant voit venir, non pas le mirage du cupide A/rael. mais le blanc spectre qui tous les soirs peint auv humains la vérité de leur idéal bous leurs paupières, puis, après un léger tomber du rideau noir, leur montre des étoiles en gerbe dans l'horizon, puis leur jette un rêve d'attente où des nymphes pures chantent de voix de Paraclet, dans des colonnades de feux de joie.

Le cantique absolu de l'être dont les pivots sont l'amour de la forme pure et de la voix, reflets d'empyrée sans dissonances, ne se peuvent atteindre que le corps solu; les buissons d'Horeb ne s'éveillent que lorsque les boissons fermentées ont terrassé le vouloir d'intérêt, d'ambition et de capture que porte l'homme en ses places, en ses carrefours, sous ses courtines, dans ses héroïsmes; c'est pourquoi Mobed la bienveillante a répandu les pavots du vin dans les grandes églises de la joie; mais l'hymne scorieux de la félicité s'échange sur de telles notes stymphaliques que la joie a quitté le vin, d'ailleurs conquis par les marchands comme l'or, et comme la danseuse, comme toute la divine figuration de nos planètes.

Or Azrael, le mauvais ministre du Démiurge, a tenté, le long des douleurs, des âmes mortelles et les êtres ont tari, de leurs vouloirs ataviques de puissance et d'or, les dons d'ivresse, amulettes profondes, symboles de l'étreinte de Pan, muettes contemplations, solitaires dominations parmi les fictions sérieuses du vivre, et l'homme a oublié Dieu, le silence qui tient la coupe sans la tendre, pour les démons bruyants, qui déroulent les dons du mal, et parlent saparole, etdonc lespersuadent.

II

La pâleur bonne de la nnii s'épamlait sur la terre violette. La terrasse où veillait, sous la cai de la nuit maternelle, le vieux contemplateur des Ions, se laissait envahir par l'avant-garde de la ténèbre, el seule, au loin, près d'une porte d" s'cscarbouclait en lueurs une torche. Los parfums de la nuit divine s'essoraieni des 11. mus endormies, et rien ne troublai! la quiétude de la ressemblance, de l'austère consécration journalière du Sile que la face animée de la lune, blafarde de souffrances, comme aux veux crevés d'une gravitante vision d'éternelles misères. Les parcs du ciel él désertés «les gigantesques mirages qui se profilent des mondes en parturition ; et l'humain ému, maintenant que la pâleur promenait sur l'hémisphère la bonne parole du repos, pouvait apercevoir les (leurs d'Eden, peut-être apparentes, que le dieu d'illusion projette au ciel illumine.

La fraîcheur vespérale d'un automne des zones chaudes apportait sur les doux éventails des luises landes résultantes des parfums frais d'herbe marine, el les opales de l'autel du dieu Silence effulgeaienl des incendies d'âme en joie au fond du tabernacle universel.

C'était Tunique démonstration de ce culte perdu dans les sables, qu'il fallut fuir les cités pour apercevoir la magnifique grandeur du mirage que prodigue la force solaire, et la paix consolante que verse la nuit, ces deux apparences claires du fait opaque de l'existence. Dans le coin d'Ethiopie où régnait, sur combien peu de sages pacifiques, le roi Balthazar, le soleil prodiguait au promeneur comme des décors éblouissants, les palais et les coupoles, et les ombres des apparitions, cependant que le soir lui érigeait le charme des lentes avenues de méditation.

Le roi bénit à tous les coins de l'horizon. Il bénissait de ses paumes de désespérance, ceux qui béaient devant la nouvelle parole, ceux dont les ulcères s'avivaient de mentir aux vieux mots du monde qui furent proférés devant des masques de bois et des effigies de pierre. Il bénissait ceux qui adorent le livre dans l'Arche, sans savoir que ses vieux conseils de sang et de privation localisée sont l'œuvre d'Azrael. Il bénissait les fils d'Éblis qui se ruent sur les cités où se promènent des filles au visage clair pour les enlever et les vendre, aux ports où des rois noirs, casqués d'argent, les attendent impatiemment. Il bénissait les inconscients pirates qui jettent leur àme à la mer orageuse, pour apporter sur les marchés où dolents se promènent avec lenteur des hommes blonds et pâles, des filles jaunes, comme un soleil Levant, dont 1rs chevelures enserrent le mystère de la naissance «le la nuit. [I bénissait ceux des Archipels, dont [ajournée se passe à mixturer le vin divin, des produits bas de la aaphte, pour en augmenter le poid le vendre plus de deniers. Il compatissait aux géants qui se précipitent sur des terres vides, dont l'aucienne prospérité les a séduits, en criant : ceci esl à moi, et aux décimés, qui, des anfractuos montagnes, guettent l'instant de surprendre le pillard, quand les prospérités l'ont jeté sans défense, sur un lit trop doux et trop large. Il plaignait de l'astuce et de la ruse qui vivent dans les g iandes villes, et ceux de la foi, qui dans les espaces déserts pleurent, se plaignent, et invoquent L'Immanence éternelle, parce qu'un vœu de pauvreté et d 1 tisnie exaspéra leurs nerfs, et détruisit leur être physique.

Et c'est l'heure où Le roi-pontife souffre par toutes les âmes de la terre, pour Les mineurs et Les nautonniers, pour les auiles «les cités et les débiles

&lt;les îles infertiles, pour les desservants hypocrites «les faux dieux, ponr les illumines des charités, pour tout ce qui parle et qui se nient, pour tout ce qui amasse et ce qui calcule, tOUS eeux qui ne Savent pas que ce qu'il Tant c'est d'entendre un jour, au sein du profond silence, ce &lt;pie Ton doit SOÎnièine se dire, sur soi, égale volupté pour le criminel ou pour le bienfaiteur, puisque c'est la justice qu'on écoute, atténuation, par les jours du repentir, pour l'humble qui ne sut pas, los infini pour celui que ses faibles lumières et l'habitude de se connaître, ont fleuri de quelques attributs bienfaisants du monde taciturne.

Et si les êtres du château pâle entendaient les derniers psaumes, leurs mémoires se meubleraient de tels refrains :

La paresse méditative sous les cippes des palmiers

nous indique la fontaine bonne

où jamais le miel de vivre ne s'assaisonne

du regard cruel du scrupule dernier

de ceux qui ne savent ta loi.

Ta loi, c'est d'attendre l'aube infinie,

celle qui dort aux sources de vie

en attendant que le sage bien-aimé l'éveille.

Alors sous les fêtes des étoiles, sous les treilles

des vignes de sagesse et de pardon pour tous délits

le sage bienheureux des bienfaits du silence parlera vers les plus simples, la parole infinie, alors le sage vêtu de lumière et muni du cortège éblouissant des humbles montera les rampes dures des capitales.

Et les armes de ceux qui gesticulent

et les flèches dont on orne les crépuscules

des vieux souffrants endurcis tomberont devant la parole vraie (jui fera germer foules les ivraies «lu monde endormi de bruit

vers la lente méditation du silence.

Silence, dieu contemplatif du monde

qui empêche l'otleuse,

silence qui détermine les vertus

parmi les seuls, dans l'univers têtu

dont la puissance règne au jour de morl sur la ronde

des caprices perdus dans les erreurs d'ambiai

III

Le roi Balthazar s'était retiré; dès l&lt;vs lourdes draperies retombées sur ses pas glacés, a travers un silence magnifié d'un lointain grondement de grands dogues et d'une plainte sourde de la mer, une ombre traversa Ja terrasse blanche. Un bomme vançaif voûté, chenu, blanchi; sis yeus luisaient comme de L'argent dans sa face de basalte, ci ce serviteur vêtu d'une tonique safranée portait une petite torche.

Il s'arrêta devant L'image de Mobed i &lt;'t

ses lèvres se mirent en prière. L'effigie «'tait seule éclairée, lucescente de bas en haut, brillante dans cette nuit d'une beauté fugitive, isolée, parée de la ténèbre environnante. Les veux trop grands dans la face maigre, trop noirs parmi la face pâle, les cheveux de nuit déroulés en ondes symétriques sur ses épaules, semblaient attester une vie fiévreuse, accentuée par des limailles d'or dans les prunelles, et pourtant c'était une effigie. Le fait seul de n'avoir point de relief atténuait sa matérialisation d'idole, et la beauté des traits constituait tout son prestige. Le vieux serviteur contemplait et marmottait:

Ce fut celle des jardins de Gaza.

Ses regards brûlaient comme des lampes.

Quand elle apparaissait

les pierres du temple chatoyaient,

des lignes de danseuses flamboyaient aux marches du

[temple et les roses des jardins d'Ëden fleurissaient à sa marche souple sous son manteau ample.

Quand son manteau tombait

des épaules de marbre contemporaines des temps.

Celles dont le masque fut la beauté

et la voix câline les printemps

soulevaient les dalles immémoriales

et les pierreries des veines du monde étincelaient

sur leurs poitrines, leurs ceintures et leurs turbans.

Sa seule stature appelait les hymnes en saveurs alternées sous la nuit, dans la ruine son geste pavoisait les murs déracinés où le lierre de douleur inclinait ses feuilles noires et !e décor du jour où la source pleurait dans les feuilles disjointes; Astarlé et ses gloires escaladaient d'un luxe de déesses en fêtca les firmaments en gradins vers les splendeurs de sa tète.

Elle a suscité les forts près des Ion et béni les chariots des tribus en route pour que des sourires éclatassent tAg sur les lèvres des filles brunes drapées de blanc. Elle multipliait les chevreaux du troupeau et dulcifiait de baumes l'herbe qu'ils broutent ; sa voix glissait aux lèvres berccu urriccs, sa voix enflait la voix grave des vocératri quand les héros luttaient contre les durs géants.

Ses mains, ses bonnes main d'or, ses lèvres, ses bonnes lèvres de baume pansaient après les soirs de luttes ses fils et ses hommes. Ses mains de caresses délaçaient les banni &gt;ix (le tendresse caressait les hommes trop las du glaive brisé et du chemin trop 1 trop las d'être an face du sort.

Mobed, fleur profonde au creu de la ravine où trébuche l'Ame de soir des vivants, tu pares aux nuits errantes les jardins tu consoles au jour long l'enclave trébuchant. i ton sourire que le pauvre devine le long des Fraîches écharpes du vent*ut tes veux le fanal dans l'ombre noire

- jardins de silence et de diamant

Et Le vieux serviteur songeai! sa rêverie. Elle était de longue date el ses limbes de lointain ne remémoraient que duretés et malheurs, et chaînes aux mains et entraves aux pieds ; de lentes blessures avaient zébré ses chairs avant que le destin plus doux, par des mains de conquête, l'eût détaché de la lourde servitude, pour qu'il passât sous la bénigne domination du roi. La bête de somme et de corvée qu'il avait été toutes les années de sa jeunesse s'était alors reposée sur une plus fraîche litière ; et sa fonction avait été de suivre Balthazar dans ses périples et de le servir. Il l'avait accompagné fidèlement, son cœur toujours présent, son âme toujours ailleurs, hanté d'une recherche de douceur et bégavant de la bonté. Il aimait l'image Mobed parce que ces traits avaient donné la forme à son propre rêve épars et à lui inaccessible, et la vénérait parce que présente et tangible, promesse inanimée, mais promesse.

Sa tâche à cette heure devait être de disposer le repas du soir du roi, et bientôt, sous la caresse de la brise, entre d'énormes torches doucement ondoyantes, buires et fruits, coupes et mets furent disposés pour le solitaire repas qu'il devait servir.

PROPOS DANS LE PASSÉ

Sur la table une grenade ouverte montrait ses gouttelettes de sang figées dans une soie d'or mat, renfermées en une solide bure rouge et jaune, comme un manteau de nomade; la pelure des figues rappelant les fraîcheurs nacrées d'un bois sacré, les dattes bistrées près d'un raisin d'or où la buée d'un lever de soleil demeurait, ue tentaient plus le roi; l'esclave lui versa d'une cruche, au ventre turquoise, un vin profond aux reflets d'or comme d'un lac en un paradis, tel que le savent rêver les enfantelets. A son geste, le serviteur jusqu'alors debout s'assit sur une natte et remplit pour lui-même une coupe d'un verre violet. C'était coutume intronisée parle sage Balthazar et, à celte heure, las des escomptes qu'il supputait sur l'avenir, il aimait avec le vieillard à remonter les heures mortes de leur vie, au hasard des enfantines errances de son féal.

u Avez-vous mémoire, sire roi, de ce voyage qui fut interrompu, il y a tant d'années? Mes souvenirs y retournent, non que ses péripéties eus

été plus notables, mais c'est la seide fois sans doute que nous n'arrivâmes pas au luit déterminé d'avance, surtout eu ces temps de votre maturité OÙ vous cherchiez les maîtres de la pour

vous instruire et pour discuter. Vos amis Mel
chior el Gaspar arrivaient de leurs châtellenies au

rendez-vous marqué. C'était I« i plus souvent au

ifour des deux routes d'Orient et d'Occident,

d'un ravin où peut pour la nuit s'abriter une

caravane, près d'une mine encore récente d'une

ancienne cité de marchands; la nuit, l'air semblait tressaillir encore mollement des ondes sonores de l'ancienne parole de Salomon. Près des feux des arbres de forêt, qui semblent le miroir du coucher de soleil, assis à terre dans vos burnous blancs, vous sembliez tous trois des âmes à l'apparence de statue en face l'image incorporelle de l'Horeb qui apparut à Moïse, ou devant le voile mobile et ardent tissé par les Heures éternelles devant la face irréductible d'Isis. Pourquoi, Maître, ce jour-là, n'allâmes-nous pas plus loin? N'avions-nous pas nolisé une caravane nombreuse et bien chargée pour rencontrer vers le Liban celui qu'on dénommait le docteur de la Douceur?

Darès, d'avoir longtemps vécu près de moi, tu évoques parfois les papillons qui dansent autour d'une vieille lampe qui s'affaiblit, d'un souvenir qui seulement rougeoie, à mon moment même. Plus d'une fois, avec mes deux frères de pensée, avant que l'âge ne nous glaçât dans nos palais éloignés et nos âmes désormais distantes, nous reparlâmes de ces jours et des prédictions que nous dictèrent ^expérience et le destin.

Nous allions vers le Liban; notre marche tra! versait les sables où nos Ismaéliens fêtaient nos ■nces en forçant de leurs faucons les oiseaux du ciel, et en joutant de leurs grandes lances.

C'était au lieu dit El-Hissa : on arrivait par une rampe très douce au plateau d'une colline qui les autres faces s'escarpe du côté de la plaine jaune aux pâles bouquets verdâl as vîmes

alors au flanc d'un des escarpements au ras de

la plaine, une femme assise qui tenait un enfant dans les plis de son burnous bleu, un homme semblait chercher quelque chose dans les pierrailles. Chassait-il une gerboise? A la vue de nos cavaliers, il parut vouloir s'enfuir; mais devant l'impossibilité et à des appels amicaux à sa très probable infortune il s'arrêta et son propos fut qu'il s'appelait Jos le Charpentier, qu'il fuyait hors .Inde.'.

Tu sais que les pâtres de montons et «le chè aménagent «les pierres creuses et des cavités propices pour que l'eau «les pluies s' ,. points connus d'eux ils savent par la sèche trouver un peu d'eau, et de peur que cette source (le vie ne se tarisse, ils recouvrent leurs cachettes dé pierres. C'était, dans sa fatigue, cette aide et ce réconfort que l'homme cherchait parmi les rocheJ

de la colline; les painrcs voyageurs étaient épuisés. Ils trouvèrent des outres et une tente dans

notre camp. La jeune femme « j 1 1 i s'appelait Marie

était d'une miraculeuse beauté non point selon la

face Impérieuse de cette Mobed, ni le front calme et méditatif de cette Theano, ni la candeur d'en}

faut ('■mue de cette (ilvphlis. Des traits purs, délicate de soyeuse harmonie où s'atténuait la courbe]

hébraïque du nez, des yeux profonds, sans étonnement, scintillants comme une goutte d'eau pure sur un calice, les cheveux couverts du serre-tête habituel a sa race, la bouche très bonne, et par tout elle-même une allure de respect infini envers tout ce qui l'entourait, qui l'élevait elle au-dessus de tous.

Joseph l'avait choisie la plus pure des jeunes filles d'un village de Galilée. Il lui parlait encore comme on touche un vase précieux et fragile. De fait, à voir une âme de nacre inspirer ses rares mouvements et ses jeux refléter une divine sécurité l'idée des possessions auxquelles se soumettent les femmes s'en allait lointaine; on comprenait le charpentier encore surpris des allégresses d'épousailles, et devant tout l'immaculé de cette jeune figure il les avait oubliées. Il était le Croyant devant la révélation par la beauté des astres et des nuées et des murmures, écho du Verbe.

L'enfant était beau de faiblesse et de la caresse des mains de Marie.

Te souviens-tu, Darès, qu'Hérode régnait par la violence ; son âme dure, éprise de danseuses et de supplices, démantelée par les phantasmes de son remords aux nuits de sa lassitude, craquelait parfois de peur comme celles infantiles dans la nuit d'un cachot. Cette âme, un labyrinthe où erraient, sans pouvoir en sortir, les superstitions des Asies et de Rome. II étail roi, sur ses hommes, mais non sur ses nerfs; L'épouvante le terrassait «lu mal sacré. Des soirs lâches, par son oreille el sa volonté, des contes de nourrices commandaient des exécutions capitales : des tribus asiates croient qu'un enfant armé et uu présidera du ciel à la niml des rois dans les cendres des villes; les R.omaii prosternent en écoutant qu'avant les grandes tragédies, des lions crachant du feu hantcnl les abords du t'apitoie, que les vieilles svhilles réapparaissent, spectres énormes el silencieux, la main allumée d'une torche, que des louves affolées par la g viennent mordre aux statues emblématoires, qu'alors les faces des héros figés dans le marbre ruissellent de pleurs, silencieusement ; qu irs-là des monstres aux yeux fixes émergent des fleuves en vagues de limon et de courroux d'écume. une fête de Pâques, où les hébreux viennent de

tous points, en c meorde, saluer leur Dieu du.

rusalem, quel exacteur, quel mercenaire, quel charlatan historien du eiel, trouhlèrenl ce frêle cerveau!

Voulurent-ils dans des décombres, ramasser des dépouilles? lu pontife pris de folie voulut-il, par Hérode imiter le miracle «les enfants d'Egypte frap
dans une nui! de colère, i'allul-il amUSd

cru au té d'un mode nouveau de condamnation? Tous les nouveau-nés, dans une nuit, devaient périr. .I«i
seph fut averti par un des elè es du Maître de la don ceur. Ceux-ci, sans savoir ce qui se tramait précisément, pressentaient quelque horrible carnage, et leurs voix conseillaient l'exil temporaire et indiquaient les refuges. Mais croit-on les sages ! Les croirait-on, on atermoie autour de leurs avis. Joseph et Marie furent les seuls dans leurs candeurs à pressentir l'approche des fatalités, et leur amour pour leur enfant était si intarissable qu'ils résolurent d'éviter l'ombre même du dang-er et s'éloignèrent; les jours suivants eussent présenté le miroir des époques édéniques, qu'ils se seraient félicités d'avoir mis leur arbrisseau à l'abri de la plus mince bourrasque. Leur but était l'Egypte, où, dans les cités populeuses, l'homme peut vivre facilement du travail de ses mains; d'ailleurs des Sadducéens et des Hellènes y avaient propagé une paix de vivre.

Nous pensâmes, Melchior, Gaspar et moi, qu'un enfant ainsi protégé dont le père était toute vraie virilité et la mère tout dévouement et timidité sainte et courage devant l'adversité, serait protégé toute sa jeunesse et mené vers les hautes assises de l'àme humaine. Le miracle d'amour de sa conservation présageait dans sa vie d'autres miracles, et nous le dimes. Comme il faut fêter l'hôte pauvre et inconnu plus que les rois suivis d'étendards en étoiles et de chameaux caparaçonnés, n'osant d'ailleurs à ces saints offrir des pièces de monnaie, le soir au bivouac nous les fêtâmes, de musique, de (liants et de légendes. Des pâtres, attirés par nos feux, vinrent avec nous m' réjouir. La nuil étai! admirable, et les Bambeaux de Dieu éclairaienl

avec douceur toute la terre.

Le lendemain, ils partirent un peu plus riche vivres; des cavaliers à nous les aidèrent à trav&lt; le sable aride: notre marche était arrêtée. Ils nous eût étépénible de traverser pour aller conférer de la haute science et de la haute vertu, la Judée ensanglantée. Nous vécûmes quelques jours ensemble

et nous nous séparâmes par nos trois roui

Que sont-ils devenus, Joseph le charpentier, Marie si belle et si douée, et leur enfant béni par les hasards dès l'heure première.' Je n • Le

saurons-nous jamais? Les courriels des destins

foisonnent à toute bride sur toutes les routes du monde sans se rencontrer jam

l'hôti

Les vagues d'huile diaphane de l'auhe avaient

envahi les grandes routes incolores, et la mer en

calme miroir rellétait des moissons dorées dans des herbes glauques. Lue [lèche perpendiculaire vint

sur sa surface, tracer le long sillage d'une lame d'argent solaire. Les Bolitudes irradiées ('(aient

et le silence GBCUménique autour du pa lais. De longs plis d'eau venaient flatter ses marches de marbre opalescent du bruit musical où naît et meurt la bulle d'écume. Les profondeurs du départ et de l'arrivée jusqu'au mur d'illusion de l'horizon semblaient recueillies comme un pur décor de fête que le premier bruit, le premier pas, le premier accord, si doux et défaillant qu'il soit, défraîchira. Ce fut quelques minutes une présence pure de lumière.

Alors d'une tour une voix chanta :

Les mains de l'avenir encore un jour propices

entr'ouvrent les battants du temple recueilli

où les cires de nos cœurs, vers les mystiques pierreries

de l'astre d'or, reflet de la pourpre infinie,

fondent en répandant leurs humaines épices.

La plaine est épandue aux bonds de nos désirs et nos pas vers la piété et la pi lié ; nos yeux qui dans la nuit déchiffrent l'avenir ce jour encore vivront en la face de beauté, calmant le songe inquiet de ses routes écartées par la présence des minutes aux claires lyres.

Salut à ceux d'ici, salut à ceux qui veillent dans l'amour d'être doux, demain comme la veille et pavoiser leur cœur d'une heure de pureté. Salut à ceux d'ailleurs ; accueil à l'àme vieille qui viendrait retremper au palais de soleil hanté son corps brisé d'errer aux sentiers des traîtrises.

Puis la vie humaine fusa étoilant de ses cassures les miroirs clairs du silence.

?)&gt; il C0NT1 Dl i 'OR

Le roi Balthazar était revenu seul et méditatif sur la large terrasse où le jour ornait de sa splendeur les figures des fresques supra-humaines. Brusquemenl averti de prescience, il contempla la mer monotone et perçut sur sou insensible balancement une ligne noire; elle flottait comme une forte branche abandonnée, elle se dirigeait pourtant vers la côte, et jamais la vague ne la recouvrait.

J)e plus près apparut une barque ; de plus près il y discerna un homme. Celui-ci étonné regardait la vaste façade à laquelle la volonté des choses erratiques le poussait. 11 ne gouvernail ni ne ramait ; la barque était petite et creuse et sans ornements comme celle du plus pauvre pêcheur. Une large barbe blanche couvrait la poitrine de l'homme vêtu d'une longue robe sombre sans une étincelle d'or,

d'argent ou de couleur; la barque vint échouer le long d'un degré de marbre et la vague la remporta, maintenant penchée, hésitante, tlucluant à la moindre poussée des eau ; l'homme monta d'un pas ferme les degrés de marbre, ses deux mains

tenaient une longue cassette de bois simple. El le roi mage l'accueillit. &lt;• Hôte qui nous arrienvironné de calme, par le périlleux et mystérieux chemin des tourmentes, sois le bienvenu. Il

est aisé de discerner que la volonté &lt;pii aplanit devant loi, dénué de rames et privé de gouvernail, rétes liquides, t'envoie vers moi, ou vers quel

que plus profonde puissance vers laquelle je te devrai fournir les guides et le viatique. Certes, ton air vénérable et la maturité tranquille de ton regard prouvent que tu n'es point un de ces méchants que les colères humaines jettent sur l'océan en une nef sans agrès. Si pourtant il en était ainsi, et qu'une mansuétude ne soit descendue vers toi qu'aux minutes extrêmes de ta vie, sois néanmoins le bienvenu, car le signe de la grâce un instant t'aurait éclairé. Et si seule, la rythmique respiration des flots t'a poussé ici, âme toujours alourdie d'une ombre, sois encore le bienvenu et accepte l'accueil que t'aménage le dieu Hasard; quelque langue qu'aient parlé tes actes sois le bien accueilli. » Et l'hôte répondit : « Je suis venu vers toi.

« L'enfant que tu rencontras dans les sables d'Idumée, le fils de Joseph et de Marie, est mort dans les supplices. Comme vous l'aviez prédit, vous les mages, son enfance crut en splendeur et en connaissances, et sans les docteurs il devina l'âme humaine. Son clair cerveau, méprisant les ambages du commentaire et les anniversaires du rite, pénétra que l'homme est un faible devant la grande éternité du Regard; et son âme tenta d'abord de n'avoir jamais à se cacher sous le vent de courroux de la parole inquisitrice, car les cachettes les plus reculées deviennent sonores des cris effrayés de la conscience meurtrie. « Quand il se connut limpide de vertu, blan méditation, haussé de certitude, il le vint dire aux docteurs. Les uns, il les charma, les autres, il les confondit, mais les docteurs sonl trop nombreux dans trop de bourgades. Alors sachant le bref instant des Ephémères il préféra que des simples l'avoisinassent et vécussent selon son exemple; il leur expliqua l'attente de la tremblante créature de van I la résorbante totalité, et les visions du silence harmonique dans la magnificence totale du Verbe et du Mouvement; sa doctrine était de résignation, de frugalité et de pardon. Il voulut qu'on payât les péages, qu'on ne haït pas le publicain, qu'on affranchît les douloureux et qu'on efl 1rs fautes; car comment punir les plants inconscients qui poussent sur la croûte du monde! Efl son nombreux cortège de pécheurs, d'artisans, de

soldats et de marchands renoneiateurs des fat]

pompes, (h i femmes aux tresses brunes ou d gonflées des sèves exubérantes, mai rmais

toutes ardentes vers la vérité, quand il arrivait sur les collines ers les cités, c'était sans le faste des rois du monde, sans les cymbales et les acclamations, mais au contraire en 1m lente allure peu

et parée de gafté douée, de ceUX qui n'ont pas

repentir. Des Infirmes crurent assez en lui pour se

Sentir L:ie ; ris par son contact, et des reines de la

chair abdiquèrent leur pouvoir à ses pieds. Des

vallées de Palestine furent, des jours, le jardin perdu de l'humanité encore fraîche ; des missionnaires partirent dire la simplesse du vivre aux peuples des rives lointaines.

« Mais quand ils furent [trop nombreux, comme l'œuvre divine ne peut qu'un instant apparaître et que la houle multiforme des phénomènes la doit sans cesse recouvrir, les dissensions éclatèrent parmi les nouveaux venus de l'armée de vérité, et ce furent eux qui fournirent les armes du faux témoignage aux forces résistantes des dominations par l'usure, la fraude et le glaive. On feignit de croire celui qui voulait les lucides couronnes de l'amour humain, quelque aspirant nouveau vers un diadème et la propriété d'une citadelle au milieu d'un canton.

« Et Jésus, le fils de l'homme, ainsi dénommé de son filial amour envers cet antique Incertain, L'Homme, fut crucifié entre deux chefs de bande pris les armes à la main, à la conquête de l'or illusoire, et les coups de la terreur dispersèrent ses partisans, et ses amis partirent pour propager la vérité, par le récit, et au besoin l'exemple de la vie pure abrégée par le supplice.

« Je n'étais point, d'abord, un de ceux qui le suivaient. Sur son conseil même, après qu'il eut fondu mon ancien cœur en une aspiration vers la vertu, je restai un des puissants de la ville de Je rusalem, pour que des droits que j'occupais n'émanât point d'iniquité. Les tourmentes de joie sauvage qui accueillirent la morne marche du juste vers l'agonie me causèrent l'horreur du monde, el

je ne voulus plus que veiller à L'aumône.

« Lorsque nous le pûmes ensevelir, son corps saignait encore des gouttes de sang; je les ai recueillies, je te les apporte selon l'ordre impérieux de ma conscience, selon l'ordre des voix qui clament la vérité dans le songe, selon les exigences de mes pas sur ma route. Je suis vieux, c'était L'heure de t'apporter le dépôt précieux. Reçois-le de mes mains enorgueillies, d'un de ceux qui perçurent un Léger rayon de sa vérité, reçois-le de nies mains lavées par son contact; et maintenant que ma tâche de te les transmettre est remplie, daigne me 1

r à ton ombre, les quelques minutes de ma vie, car les fidèles à la vérité &lt;le Jésus n'ont plus de patrie; ton hôte n'est plus l'envoyé îles foi nelles, c'est le pauvre Joseph d'Arimathie.

« Le vase où je recueillis Les gouttes du san

L'Incarné est enclos dans cette cassette fruste ;

c'est un vaisseau de l»"is grossier. 11 est simple

comme le vrai. De même que l'Incarné contint en la pauvreté de son corps et de sou âme les môles immenses et Les tours éperdues de La vérité seau grossier en contient Le souvenir et le témoibommes pareils à ceux qui devi

nèrent dans le fils de l'homme la puissance supérieure à celle des forces de nature qu'effigient les formes de métal, pourront deviner le réconfort qu'apportera ce vaisseau, et de telle légende d'un seul temps, déduire l'éternelle vérité. C/est à toi, car ma force est légère, à toi le vieux contemplateur isolé en face des Raisons Profondes du Silence, qu'il appartient de le conserver, d'en éprouver les forts, et de leur expliquer les détails de ce qu'ils doivent seuls découvrir en essence. »

Lors, le roi Balthazar appela l'esclave noir, pour qu'il menât vers un repos de quelques heures, l'hôte, et pensif regarda le vase, et la mer profonde, et les fresques surhumaines, absorbé dans les aurores d'encore une nouvelle vérité qui vers ses veux allait luire.

CHAPITRE II

Joseph d'Arimathie vivait dans le château du roi Balthazar. Un jour, sur la terrasse construite pour dominer les jardins, et c'était aux jardins riants les palmiers dont les cippes s'argentent bu soleil. les grenadiers dont les fleurs éclatent comme des pourpres, des oliviers lins et menus, et l'Ii barrait d'un lourd rideau brun «le cèdres, le roi Balthazar et Joseph regardaient la vie bruissante liseaux et des papillons. Sous la verticale clarté, des voiles de gaze à semis de poudre d'or semblaient se tendre dans I&lt;* lointain, vapeurs aromatiques et molles de la terre chaude. Or, Joseph demandait à Balthazar ce qu'il Bavait du docteur de la Douceur.

Joseph le connaissait par reflet, par récils et quelques paroles du rabbi Hillel qui tout récemment avait paré Jérusalem de L'éclat de xlus.

Je l'ai connu, dit le roi, c'était une âme enfantine et profonde. Hillel en pouvait donner l'idée: au moins répercutait-il une partie de sa bienfaisance lustrale, sur la ville dure où l'or est trop prisé. Mais le Docteur de la Douceur était entré bien plus avant qu'Hillel dans la connaissance des vérités, ou, si tu préfères, des vraisemblables symboles. Hillel, pour parvenir à ce point d'intellectualité, eût été gêné par l'ardeur dont réchauffait la contemplation de son Dieu traditionnel. Unscribepeut amonceler les vertus ; il n'en sera néanmoins que le meilleur des scribes. Les dons qu'on perfectionne à l'ombre des temples n'éclatent jamais en extraordinaires floraisons. C'était au livre de vie quele maître de la Douceur avait balbutié, épelé et puis lu.

Il s'appelait Nehemias; son père était un riche marchand, de ceux qu'on escorte autour des marchés, pour en tirer l'obole d'un conseil, un homme d'exacte justice, que des voisins prennent parfois pour arbitre; cet homme était éminent parmi le commun des sages d'Israël.

En sa prime jeunesse, Nehemias fut cité pour la gerbe de connaissances qu'il rapportait chaque jour des écoles. Il grandissait alors très pur près de sa mère, et pourtant il confondait les docleurs, car s'il étudiait les textes saints, il connaissait les chansons, gloses des humbles et plaintes de passants, fleurs fraîches aux prairies d'or autour du Livre. Avant qu'il eût quinze ans il lui vint an grand dégoût de ce qu'il savait et une appréhension morne devant les inconnus trop bien tracés, trop bien

(Infinis qu'il avait encore à parcourir. Il n'étudia

plus les saints textes, il y rêva. Il abandonna la philosophie des Hellènes, toute parée de lucides imaginations, toute dansante d'abeilles, carrière ombreuse où de blanches statues se dégagent à demi sculptées de gangues de marbres, parce qu'il n'y trouvait pas ce qu'il cherchait par-dessus tout, une vérité qui pût contenir un bonheur. II rêva près des torrents, près des cèdres, et se couchait à l'ombre des figuiers pour voir fondre les pourpres du soleil, et naître la face inquiète de la lune. Puis l'amour, dont tout son cœur était impi lixa. Les jeunes gens répètent encore, alors qu'ils aiment, ses aubades à l'aurore du désir et au matin de la chair. Il cadença ses douleurs, issues du disparate entre les vieux du vivre et les faits du vivre en des mélancolies Dominées et larges comme io^ Soin fastueux d'automne. Puis, las de la science et

du chant, il partit vers le momie. Déjà d'ailleurs les

siens ne le rcc. umaUsaient plus; il n'aimait pas compter l'or, il n'aimait point parcourir d'un œil

soigneux et orgueilleux les terres ou paissaient dé grands troupeaux à lui; il ne recherchait pas l'apparat des dignités, il les eûl trop facilement acheII partit donc vers le monde. Et pourtant, ce jour ce fut grand deuil dans un palais de Jérusalem; une mère souffrit toute la torture et tout le déchirement, car la chair de sa chair s'en allait, le fils s'était mué en un autre et un étranger ; et un père ne parla pas, car que dire : l'enfant qui lui avait été familier s'était transformé en quelque juge énigmatique, et ce père, en voyant, le soir, les nombreux serviteurs lui remettre les clefs et lui rendre les comptes, souffrit comme s'il s'agissait désormais d'une formalité inutile. Et la maison fut close plus tôt par les ténèbres, car la lampe de la haute chambre où travaillait Nehemias ne s'alluma pas, et les deux vieillards préférèrent que la nuit leur cachât réciproquement leurs faces qui ce soir-là vieillissaient.

Nehemias suivit d'abord des chefs militaires : souvent aux haltes, dans la plaine sans ombre, étendu pour délasser ses membres, le casque débouclé, il suivait dans le ciel aux micas de promesse un rêve autre que celui des grandeurs humaines. Il pourchassait, ing-énu conquérant, les pillards, avec de ces égards que les timides ont pour les faons; et un jour, le sang-lui répugna et le rêve lui apparut stupide, des trompettes et des licteurs. Alors libre, il visita des villes nombreuses, sans se conformer à la coutume des sages anciens qui d'abord se dirigeaient vers les temples, l'initiation, vers les mainteneurs des vérités nouvelles, ou ceux qui gardent, sèche, une croyance poudreuse de siècles. Mais il écoutait dan s les marchés, les cirques, les théâtres, les tribunaux et chez les courtisanes ; et toute une clameur populaire montait vers lui ; de Faces larg

'évadaient des cris de souffrance masques tragiques des plaintes, et le de la

danseuse implorait et dans son fourmillement, par les (liants et. les flambeaux, l'humanité heurtait son front aux murailles dures du possible.

Il recherchait les thaumaturges, ne riait pas aux récits des grossiers miracles des sorcières, et les Fables de métempsychose il les écoutait volont Il ne dédaigna pas toujours les dés et sa vertu ne prétendail pas que L'abstinence brillât sur elle, comme un signe certain. 11 eut plus tard coutume

de dire qu'il avait perçu davantage de l'âme humaine pendant les nuits de têtes religieuses e( 01 ques qu'aux entretiens des théologiens. Pourtant

il les entendait avec gOUt, ainsi que les rhéteurs,

car sachant des thaumaturges combien puérils ef

bas sont les vrais désirs de l'âme humaine, il

apprenait chez les seconds de quels dehors on peut parer la stérile agitation vers des biens irréels.

Mutin, las des escales, tcs mimes et des philosophiez, il s'en revint ers son pas.

On le reconnut moins encore : pour tout ce qui

mi indifférence était trop entière. Ceux de ^,, yiiie n'avaient d'idées claires .pie pour

le commerce, de passions nettes que pour la construction d'énormes palais aux coupoles de métal précieux. Les quelques minutes qui leur demeuraient libres, les minutes de luxe, les minutes de méditation, ils les occupaient à retourner en tout sens l'idée extérieure de Dieu. C'était à qui trouverait une façon plus ostentatoire de marquer combien il en était pénétré. Les uns simplifiaient les rites qui devenaient des gestes lents et graves, les autres les compliquaient en appels soudains et répétés de fêtes fleuries et théâtrales; d'aucuns (les plus profonds) agitaient si Dieu était une force, une essence ou une puissance, et sur les bancs des jardins ombreux, le soir, sur les terrasses, des axiomes glissaient, doux et entêtés, des barbes blanches. Mais nul ne se souciait deson âme même. Quand tout le monde vit que Nehemias décidément ne voulait être ni marchand, ni juge, ni pontife, ni chef d'armée, on le dédaigna. On l'eût méprisé, s'il n'eût été évident que son père lui laisserait de grosses richesses. Il était, dans la ville, le spectre insolite de l'Inactif.

Comme Nehemias sentait, sans qu'il s'en affligeât, cette sourdante réprobation, il s'absentait souvent en courts voyages. Cette fois, il n'allait point aux villes somptueuses de l'horizon, aux grands carrefours fumeux des confluents de fleuve. Il cherchait 1rs berges vides, les plaines rases ou les monta gnes seules. Parfois il s'arrêtait aux campements des nomades el s'entretenait avec eux. Il aimait à apprendre comment 1rs légendes «lu p n'eut

Façonnées &lt;m ces cerveaux simples, mais chez qui, tous les soirs, descend, en une pompe magnifique, le sentiment de retendue et de l'impersonnel, le sentiment d'une brève fin avant le perpétuel recommencement.

Mais le plus souvent il vaguait seul et sa marche parfois hésitait en des haltes de recueillement. Le bruit se répandit vite, qu'un peu fou, il conversait avec le vide et se figurait des apparitions singulières. Au vrai, durant ces pérégrinations, il cherchait un lieu commode pour vivre; il le trouva dans la montagne du Liban.

C'était sur un plateau élevé, mais étroit, une maison comme une barre dm! te sur l'horizon, haute, spacieuse, cernée de fortes murailles, flanquée d'une haute tour. Derrière Ces murs I. et les portes de bronze, on pouvait se défendre contre l'ennemi. Du haut de la tour, très au loin le brouillard méditerranéen, les cultures de Judée et les sables, les sables sans lin. A droit» 4 du château dévalait brusquement une ravine; en y descendant par un sentier de chèvres on perdait tout à l'ait de vue le château pourtant si proche. C'était

un grand trou bleu ; les parois luxuriantes de verdure rétrécissaient ici l'aspect du monde à une sorte d'entonnoir au-dessus duquel on n'apercevait que le jeu des nuées et des ailes battantes. A gauche du château une autre ravine, mais bien plus large, descendait aussi brusquement. Il s'y trouvait des débris de temple à quelle foi dédié, les gens l'ignoraient. Des chapiteaux de colonnes offraient encore quelques pétales de lotus, les murs effrités de leurs revêtements étaient frustes et sans signes mémoriaux. Unecrypte s'y ouvrai tprofonde, et là, à la clarté des torches, on pouvait apercevoir de très anciennes fresques semblables à celles que fit placer sur la terrasse du côté de la mer, un de mes ancêtres.

Le maître de la Douceur se fixa là : il avait trouvé. Le cours alternatif de la vie et de la mort l'ayant institué maître de ses richesses, il les y transporta et s'entoura, pour les garder et se garder, d'une troupe d'esclaves qu'il libéra et qu'il s'attacha mieux par sa bonté. Les nomades qui le connaissaient, qui avaient recours à sa science de médecin et à son arbitrage pour les querelles, venaient souvent déployer au pied de sa colline leurs tentes brunes, et laver, près des sources, les linges éclatants, et compter les nouveaux chevreaux. Leurs chefs venaient sur la tour regarder la plaque bleue de la mer et le poudroiement blond des sables. Et le Docteur de la Douceur vivait comme le maître de ces puissantes tribus. Il régnait en ce coin de terre par ta science et la rien conséquent ainsi avec une deses idées qui était que le pouvoir suprême sur les hommes est la seule chose qui se doive acheter, ceci étant l'explication unique de l'existence de l'or, mais qu'il faut ensuite savoir user de ce pouvoir acquis par [es moyens ordinaires, et que la science est le seul moyen de le conserver et préserver.

Il faut souvent des causes bien légères pour li.xer an homme à tel ou tel décordu inonde. Ils sont tous semblables à chaque pan d'ombre. Voici quelquesunes des raisons qui le décidèrent. La crypte et sa décoration l'induisaient à croire «pie quelqu'un avait déjà habité là, dont les idées rares et peu divulguées s'accordaient avec le résultat de ses propres empiètes sur le monde. Puis il aima trouver cette maison défendable, car le sage, une fois qu'il a refusé d'admettre le concours vital des villes et ses conditions, se doit armer pour sa défense. Puis cette ravine déserte, creux de repos et de broussailles. BOUS le ciel nu lui parut un salutaire asile de méditation. Il avait là le svmbole de la m humaine, une forteresse, un temple vieux, une retraite. Quand il fut puissant, son renom de . nié par les pontifes et les magistrats, grandit parmi les jeunes rêveurs et ceux qui étudient les BTCanefi raisons d'être, Il accueillit des visiteurs. La plupart demeurèrent auprès de lui dans la forteresse. D'autres ne s'y arrêtaient que quelques mois et repartaient plus graves, plus savants, avec plus de certitude au front.

Il enseignait souvent par paraboles; je vais t'en citer une.

L ARCHE

I

Le soir du jour où David, plein de gloire légère, dansa devant l'arche, après que Michol lui eut reproché la vulgarité de son triomphe et qu'il lui eut répondu, il avisa le sage Héliah dont il prenait souvent les avis. Héliah était habile et prudent, assez brave et vigoureux pour être compté au rang des pairs du roi, et le monarque le considérait dans le conseil, car souvent Héliah avait vu clair dans ses manœuvres, deviné ses buts, et le mobile de certains de ses actes. La parole d'Héliah était précise et rare; s'il n'a pas laissé un nom célèbre à côté de ceux de Jacob, d'Abisaï, d'Asaël et de Benaïah, c'est parce qu'il fut surtout pour le roi un ami des jours difficiles, et qu'il s'écarta plus tard des pompes de son triomphe. Héliah avoua qu'il n'avait pas compris.

« L'amour, disait -il, que vous portez au^peupie, après lui avoir si largement distribué le bienfait, épargnant sou épargne, et protégeant ses moissons contre l'envahisseur étranger, vous porte à préférer une gloire simple et an pas uni au milieu de la foule aimante, aux splendeurs d'un despote, enfermé dans son palais et dont on aperçoit parfois la face par les fentes du mur de lances et de boucliers d'or de ses gardes : mais je ne vois pas, Seigneur, d'autre motif à votre allure de ce jour. »

Et David dit: « Iléliah, les trompettes aux lents élans d'éclat doré, les tambourins dont le grave accent scande la chute de l'instant dans le passé, la musique des harpes, il s'en égrène comme des colliers d'oiseaux joyeux, il s'en égrène un sourire de sources, musiques adéquates à nos brèves Féli&lt; les cortèges des gardes &lt;jni sont l'assertion de notre puissance et cette Foule de dignitaires, Incarnation des multiples facettes de l'esprit du peuple, et ma présence à moi, qui suis cet esprit de la race clarifié, ne sont Heu de trop pour accompagner surles routes le symbole universel, Sache que cette arche est le symbole universel parc»' que, toute construitequ'elle est du bois le plus précieux, et que tant de pl'aient incrustée de tant de pierreries, elle, jamais ouverte, elle est vide. Le sens profond de notre premier législateur défendit qu'on l'ornât de figures et de Formes déterminées pour bien notifier cela.

C'est dans nos cerveaux, par l'exemple et l'enseignement, que se gravent les vérités que nos aïeux jugèrent les meilleures pour nous. L'arche brillante et vide signifie la cassette des avares, soit qu'après l'avoir chargée toute leur vie, ils la trouvent un soir béante et creuse, soit que, pleine et résonnante de métal, elle ne demeure pas moins inutile et inféconde. Elle signifie aussi ce que doit être le temple, enceinte nue et sans idoles; le temple ne doit pas être la demeure de Dieu, le temple est l'endroit où on le cherche ; des prêtres, des saints doivent le demander à leur conscience, et la ressemblance qu'ils en extraient, ils la doivent montrer à tous; mais ce Dieu n'a ni formes ni descriptions complètes de luimême. En même temps qu'il est, à toute heure il se construit, et de par cela ses volontés changent; elles ne peuvent donc être codifiées. La loi de l'heure qui passe n'est pas celle de l'heure. à venir. L'arche à jamais close symbolise aussi l'aspect fermé de la nuit, de la nuit profonde qui cache ses étoiles dans un manteau de nuages. La nuit n'est pas l'hymne du silence, elle est seulement l'heure du silence. Il faut que sous la fatigue qu'a déversée tout le jour le soleil, et las des travaux du pain, les hommes dorment, ou du moins se taisent dans leurs rêves, pour que la pensée des découvreurs de Dieu puisse s'élever vers lui; ils ne peuvent se configurer son essence que lorsque leurs yeux sont enveloppés d'invisible. L'arche symbolise aussi, par sa forme, les tombeaux blancs qui se dressent dan s les plaines. Qu'y verrais-tu si tu pénétrais leurs voûtes scel Du néant, des armes rouillées, des lames gravées de vieux caractères, des poussières de lois, d'ordi de puissances. Si l'arche contenait quelque chose ne serait-elle pas de même un tombeau de volonté morte? C'est pourquoi l'arche est vide.

Plus tard, dans des ans, le temple des Israélites se dressera sur la plus haute colline. Il sera comme l'arche, de bois revêtu de pierreries et de riches métaux, il devra être paré de richesses immobilisées, retenue faite sur les ambitions des croyants. L'aspect du Dieu n'y sera point figuré, pourtaaton y verra des figures d'attente; ce seront les bœufs patients, l'image des bœufs contemplatifs qui supporteront la vasque qui se doit remplir un jour de l'onde de la bénédiction divine, de L'onde pure dont le contact donne la pureté. Des statues représenteront aussi la l'orme que nous attribuons aux chérubins; «'lies seront là comme la représentation de notre désir d'idéal et de nos espoirs.

Ce temple ne sera commencé que dans des ans, parce qu'il me faudra des ans pour que la c cience d'Israël, débarrassée du souvenir des luttes meurtrières, des luttes de défense et des uuetres civiles, se ressaisisse.

I n peuple ue peut se contempler que dans des âmes redevenues limpides, comme on ne voit sa face que dans un ruisseau sans rides. Alors seulement, de mon consentement, les tribus érigeront ce temple et à côté des fîg-ures d'attente et d'espoir, ils plaqueront aux murs les longues palmes d'or régulières et solides, qui seront l'affirmation de leur croyance, de leur croyance qui est une espérance solidifiée, rien de plus.

Puis, aux jours de fêtes, parmi ces ornements, eux-mêmes tenteront de se figurer ce devenir de leurs illusions; parmi les chants aigus quistrideront pour appeler Dieu, les clairons qui sommeront le ciel ou annonceront l'espoir de la majestueuse arrivée, parmi les harpes dont les musiques seront comme des colliers de colombes en désir, après la voix des chantres qui résume la parole des pontifes, ils chanteront eux-mêmes de leur accent particulier à tous, et leurs oraisons seront à l'image même de leur âme. Ils auront à la main leurs palmes d'espoir encore vivantes et vertes, ils apporteront les prémisses de l'attente et de la foi, et c'est peut-être en ce mobile élément de leurs voix, de leurs palmes et de leur désir, que se manifestera ce quelque chose que nous attendons, nous, ce à quoi nous allons élever un signal d'appel permanent sur le plus haut lieu, puisque nos bras sont fa tig-ués d'être tendus vers l'horizon divin. Ces danses, ces chants, ce seront les mêmes que mon chant et que ma danse d'aujourd'hui, .l'ai chanté et dansé devant l'arche, moi, aujourd'hui lame de la foule, en son nom et en sa place, j'ai représenté leur espoir et leur jeune croyance, et les bondissements des allégresses d'aurorales fiançailles qui gonflent leur cœur ignorant. Etant le roi, je devais être, aujourd'hui, la foule.

Quand le temple sera construit, ce sera un carré enveloppant une cassette, un carré plein de d'espérance autour d'une cassette vide, et les prières et les hymnes seront l'écho de mon chant el &lt;le ma danse d'aujourd'hui. Cela est le symbole que je léguer à l'humanité, cela est mon monument, le portrait de mon songe et de ses certitudes, tel que je veux que mes fds en Israël le regardent, et se le délimitent.

Mais la vraie vérité, regarde-la.

Voici là-bas, sous sa tente de toiles blanches comme brebis lavées pour l'autel, ou comme voiles neufs de fraîches jeunes filles, l'arehe sainte; droite et à sa gauche les Peux des faisceaux d&lt; sine ploient et flamboient; des teintes de pourpre irréelle passent sur la maison d'un soir. Tout à l'heure encore un peu des flèchesdu soleil finia venait ('veiller dans ses pierreries comme un grand éclat de lumière et d'espoir, une gerbe de contemplative joie, une blanche épée de foi irradiante. EStpourtant il n'y a rien que des pierreries, du bois, des voiles blancs, où commence à battre le vent de la nuit. Et ce dernier éclat de lumière que ce peuple et ces lévites interprètent comme une féerique promesse d'aubes claires, pour nous, n'y verrons-nous pas le glaive enflammé du Khéroub aux portes du jardin d'Eden !

Tout à l'heure, entre les torches qui sont signe commun pour l'allégresse et pour le deuil, leurs psaumes diront encore ce soir un écho de leur joie, à leur dieu visible. Ce chant dans la nuit, et ces voiles battants et ces torches hésitantes, n'y lis-tu pas l'univers et la conscience battant en floches d'incertitude sous les hasards, pourtant soumis à une loi, inconnue d'eux, inconnue du vent, inconnue de nous, mais qui existe. Et mon psaume n'estil pas, comme le leur plus naïf, une interrogation, et si nous chantons sur le mode de la certitude, n'est-ce pas comme l'homme qui a peur dans la nuit, et se veut donner courage! Regarde, Héliah, l'arche insensible et la nuit qui s'avance.

Et pense à mon psaume, Héliah, et à ma danse. Tout le jour, sous le soleil, j'ai chanté et j'ai dansé; la clarté etlo mouvement rythmaient le jeu démon illusion, et maintenant, devant la nuit vorace et toujours jeune, je frissonne comme un vieillard. Le champ de mon père est trop grand, il n'y a là aucune borne, aucune lumière n'y veille dans la ténèbre, et nul ne saurait m'indiquer le chemin. Le champ est trop vaste et la nuit est trop dense, Je frissonne, Héliah. — Et moi aussi, répondit le Bage Héliah.

II

Un jour, dit alors Joseph, en traversant Le pays de Sarras, j'eus tel rêve ou telle vision, car les contours de mon songe, si cela riaii un s (aient si nets quemon âme Ta considéré comme une heure réelle de ma vie, ou connue un monitoire des puissances d'en haut.

L'arche de David était devant moi ; elle étincelait d'une intérieure clarté et comme un incendie jo montrait des lueurs pourpres à travers ses planches devenues diaphanes. Elle atteignit ainsi une couleur de fête plus exquise que toutes lueurs de gem puis elle s'ouvrit.

J'y vis un homme vêtu de rOUge J les spleml de feu qui ruisselaient si ép qu'on Les jugées Immobiles aux parois &lt;le l'arche le teintaii ut tout entier (Tune incandescence de soleil couchant, mais ses veux étaient câlines et bleUS Comme la mer. Cinq anges l'entouraient d'une transparence comme embrasée, leurs ailes étaient «les flammes pures et droites leurs blancs - étaient affli
chacun tenait un des inslnunents du martyre de Jésus, la croix sanglante, les clous, la couronne d'épines, des verges, une lance, et le sang- sur tous ces objets ruisselait et des voix dirent : « Celui qui a subi la mort la plus dure et la plus dérisoire injustement, celui-là s'éveillera pour juger les autres; il a touché les abîmes de douleur et la terre en est toute souillée », l'arche tout entière était un brasier pourpre.

Alors les anges, en pleurant, saisirent l'homme vêtu de rouge et le clouèrent sur la croix. Il ne ressemblait pas à Jésus. Ses os crièrent, et sous la blessure de la lance, son sang coula, et une voix dit : « Voici l'emblème de l'arche, ceci s'est passé pour un juste, ceci se passera pour d'autres justes, et les hommes dans leurs fêtes perpétueront le souvenir du châtiment du juste, et ils épuiseront les douleurs sur ceux de la parole amère, sur ceux de la voix de salut. »

Alors l'arche m'apparut plus grande et haute. Elle était vaste comme une contrée. Ses murs ignescents apparaissaient au lointain comme la paroi lumineuse d'un paysage. Je voyais des forêts, des prairies, des rivières, les murailles dentelées de villes, et des gens vêtus de drap d'or se pressaient et chantaient, lorsque tout à coup, sur un point de ce paysage de fête réapparaissait le lugubre attirail de la croix et du martyre. Et les hommes parés de joies pures, les femmes douces et les en fants quiets qui tout à l'heure se réjouissaient, s'enfuyaient, s'évanouissaient comme un brouillard, et cette nature superbe s'emplissait de soudards aux trognes de bètes; et ils restaient là buvant et jouant aux dés quand déjà la croix et les envoyés d'en haut avaient disparu.

Puis de l'arche sortit un grand vieillard blanc et bien paré. L'arche était derrière lui maintenant, comme de pierre grise et d'ivoire; elle était haute comme un temple et l'homme était devant le portique de ce temple.

Et la voix dit : « Voici le fils de David, le dépositaire des secrets et des avenirs. Il a marché longtemps par les cryptes de Dieu et voici pourquoi vous le voyez pour la première fois. » Mais aussitôt nid vieillard était saisi par les bras turbulents d'une foule; pourtant chaque Fois qu'il avait disparu dans les suppliées, un autre apparaissait pour subir le même SOrt. Les uns étaient at'tixés à la même croix, les autres voguaient dans Acs galères ^;ms lames ni voiles, et on les voyait aborder paisibles à des îles désertes ; niais soudain ees îles étaient envahies de foules furieuses et leur supplice recommençait.

Enfin, comme le soir approchait sur ce paya devenu presque la vision (Tune terre d'hiver, un de

Ces blancs vieillards nfapparut être entouré de quelques hommes jeunes qui ['écoutaient avec re cueillement. Ils passèrent comme invisibles auprès des tourbillons de la foule meurtrière, qui longeait en poussant des cris les bords d'une rivière. Ils entrèrent dans une maison de petite apparence, qui devint aussitôt claire de toutes ses fenêtres, et comme un joyeux concert fut entendu; puis la nuit se fit sur mes yeux et mon âme.

Et dans ce songe j'ai vu cette promesse qu'elle existera la maison de foi et de bonheur, non point grande et multiple comme le inonde, et l'enveloppant de ses murs immenses, mais faible demeure en une vallée de rêve, loin des meutes hurlantes et loin des bandes armées.

« Joseph, dit le roi, veux-tu que je te conte un autre apologue du Maître de la Douceur; il te donnera peut-être une réponse à ta vision.

LA MAISON NATALE

Un jeune homme avait quitté sa cité, son père et sa mère; non qu'il ne les aimât point, mais son âme contenait toutes les flammes folles de la curiosité et de l'espérance. Il s'était fait de la terre une image selon le récit des voyageurs qui depuis longtemps sont revenus à leurs foyers, c'est-à-dire embellie ; il croyait qu'aux portes des villes, de sages vieillards, touchés de sa fatigue, interrompraient leur causerie pour lui donner les bons conseils e! que des jeunes gens, comme lui aventureux, L'aideraient à tout connaître en leur coin de terre. Jl se voyait ainsi associé à toutes ! riences et à toutes les jeunes chansons, e! qui tresses se dénoueraient pour L'étranger qui saurai! des récits d'ailleurs et aurait vu d'autres climats. Sa route fut longue, e( nulle par! son espoir ne fut satisfait. Les vieillards assis aux portes des villes le questionnaient bien, lui demandaient son nom, son âge, son origine, puis hochaient la lêl proclamaient les bénéfices de la stabilité dans la maison natale et déploraient devant lui d'an malheurs dont il ne connaissait pas les victimes. Les jeunes gens étaient passionnes de leurs &gt;res aventures : les uns absorbés par la haine

«lu tyran local, Les autres vivant dans un grand désir de voyage et de fortune; ceux-ci p rfois l'accompagnaient jusqu'au tournant d'un chemin, mais ce fut tout; et les jeunes tilles riaient en* semble à la fontaine, sans plus s'étonner d'un ml de plus. 11 s'en ell. irait tant devant leurs eux, parmi les caravanes qui franchissaient la ville sans s'y arrêter. Parfois un péager, toujours

seul en sa eahane, entretenait longuement notre jeune homme, mais c'était pour entendre les fraîches nouvelles. Tout le monde lui demandait un peu, et personne ne lui donnait; et à Bon esprit attristé la terre étrangère semblait monotone. Mais comme il s'entêtait à sa chimère, il continuait sa route, de sorte qu'il se trouva un jour très appauvri, très fatigué et bien loin, très loin. De plus la maladie l'atteignit, et un soir, épuisé, il tomba de fatigue au bord d'un chemin. C'était une route presque sans arbres, et le ciel, sur sa tête, paiement violet, s'imprégnait d'un calme si total, d'une si négative nonchalance, et le silence du lieu était tel que le jeune homme eut l'impression qu'il allait mourir Jà, seul et loin de tous secours humain. Comme la somnolence invincible l'emmaillait, il lui sembla voir et il voyait en effet des yeux de l'âme une péri. La miséricordieuse déesse voulut savoir sa peine. Ah! retourner, disait-il, à la maison de mon père. Elle est au pays natal, près de la rivière tranquille, où l'eau passe claire sur les cailloux blancs; là, croissentles roseaux que je coupais aussi hauts que ma taille d'enfant, et où je déversais mes confuses et ignorantes chansons. La salleblanche où je m'amusais sur les tapis que j'avais toujours vus était haute et colossale et la fontaine du jardin intérieur a toujours filtré les minutes du sourire maternel. Maison maternelle, vasque originelle des sources de ma vie, haute fenêtre d'où je découvris pour la première fois les caravanes rouges, jaunes et brunes dans la plaine infinie, figuier des premières figues où tant je dormis à l'ombre, petit mur du jardin premier obstacle que je ne pus franchir, vous rivez, omis silencieux dont je ne sus comprendre lé conseil, en attendant peut-être celui « pi i voulut être errant et voudrait redevenir un de vous, e! participer de votre calme statique. Sans doute aujourd'hui, mon père a demandé aux crieurs e! aux guides revenus de loin, s'ils ne m'avaient point vu ? Et la miséricordieuse péri voulut qu'il pût revoir en esprit la maison de son père.

Ils partirent tous deux et la route était belle, bien plus belle qu'elle n'avait jamais semblé au jeune homme quand il la parcourut, tout «l'abord. même avec les joies de L'aventure. Les paysages le reconnaissaient; un arbre dit : II est bien inoins triste que tout à l'heure, et sa démarche est plus légère; sans doute, il s'en retourne vers la maison de son père, avan! obtenu son vœu, et celle qui l'accompagne est bien belle. Un ruisselet qui faisait tourner un moulin rythma sa chanson sur son pas, joyeusement, et Le jeune homme entrevit qu'il était possible, sur ce clairaccompannement . d'accomplir des milliers de pas joyeux. La nuit tintait de très nombreuses clochettes argentines. ( S'étaient les ris qui s'en allaient se visiterles unes les autre!

galant apparat : leurs cheveux sont couleur de la nuit fraternelle; elles portent à leur front couleur d'ambre luci.lc des aigrettes de l'eu céleste qui semblent aux hommes des étoiles filantes. Leurs robes sont de toutes les belles couleurs, mais elles passent si vite que les mortels n'y voient que des voiles blancs qu'ils prennent pour de petits nuages, mais de près ce sont d'exquises robes dont l'étoffe est en grains de perles, et pour courir de l'une à l'autre des terrasses célestes elles s'élancent sur de petits chevaux très rapides, et qui sillonnent l'espace de leurs ailes, diaprées comme celles de papillons de la zone des dieux et des génies; à leur col, des clochettes pendues font entendre une harmonique confusion de notes claires, infiniment. Les péris, ces beaux soirs, se visitent ou s'occupent d'aider un humain dans sa misère ou vaquent à embellir les fleurs et les jeunes filles dont elles retouchent les traits pendant leur sommeil, en leur présentant des rêves de bonheur, ou répandent sur le monde de longues traînées de parfums qui, le lendemain, voyagent, circulentet flânent au travers de la terre, étonnant de leur imprévu et de leurs complexités les hommes qui savent les percevoir sans les fixer nettement en leur souvenir, et notre jeune homme, les yeux ouverts à toute cette joyeuse féerie, suivait sa protectrice avec ardeur tant qu'il ne se souvenait plus, tout grisé de la course parfumée, du but de leur voyage. Et il fut bien surpris quand, dans le soir de la ville encore lucescente de quelques torches et de tambourins, il aperçut la maison de son père, énorme et noire. Une seule fenêtre en était éclairée si maigrement quecela semblait une lézarde dans la muraille. Et cette masse, de maçonnerie était si grisâtre, muette et fermée qu'il en eut le cœur transi .

Ah î Péri, bonne Péri, est-ce bien là la mai natale? A ce moment, dans la chambre seule i rée, il vit ses frères. Grâce à la péri il les put entendre : ils supputaient l'usage qu'ils feraient de leur fortune future. La fortune du père serait, certes, divisée en trois parts puisque l'un d'eux était parti et ne reviendrait pas. D'ailleurs, disait Faîne, je saurais bien m'y op poser. Notre frère n'était pas un d'entre nous : il n'a pas compris le langage de notre foyer; il était né, pour nous, un étranger. Va tel est l'avis de notre père, mais noire mère le défendrait. D'ailleurs, sans doute il est mort. C'était, certes, leur désir, mais jeunes, les sens encore tins, ils eurent notion sourde de quelque divine présence séparèrent sans formuler leur pensée. La péri le mena alors dans la chambre où dormaienl parents vieillis et, grâce à elle, il visita leur rêve. Et il s'y vit encore petit, encre faible, parmi toutes les choses qu'il avait aimées ehpii lui semlilaient autrefois bj grandes, mais comme diminuées, chées, écornées, et son père et sa mère le voyaient ainsi. Et tous deux parlaient souvent de lui; le i : La justice infinie le ramènera, je clément, mais, tout de suite, il devra, non pas s'humilier, mais prendreplace à nos comptoirs et dans nos travaux. » Et la mère disait : « La bonté infinie me le ramènera; quand il reviendra je guérirai ses plaies et j'obtiendrai que, durant au moins trois grands jours, le père ne le force pas à s'associer à ses travaux, mais il les reprendra; si faible que je sois, je saurais l'exiger. » Et leur rêve s'emplit de lentes minuties, de soucis à l'œil creux. Examinant des crevasses aux murs, des fourmis laborieuses coururent en tout sens. Partons, dit le jeune homme, partons. Aussitôt ce mot dit, il se retrouva seul sur ce tournant delà route lointaine où il était tombé, le ciel était plus clairet l'aube indulgente. Vu grand calme pénétrait ses moelles, comme ce doux réveil mi-brisé encore qui suit les fatigues d'une longue et pénible traversée.

Il se leva et reprit sa route, par des pays plus lointains; comme il savait des vieilles chroniques il les contait, comme il savait des chansons il les chantait, comme il avait une fort belle écriture digne des anciens manuscrits, il calligraphiait des actes ou copiait des exemplaires des poètes pour les riches qui aimaient à montrer des livres, et il vivait. 11 advint qu'en ces années le jeune homme devint un homme, et si les soucis de sa vie en furent moindres, les incertitudes et les peines de son âme en furent plus lourdes.

Or, un lourd jour d'été, la campagne brûlait rousse sous ['aspect terrible du soleil, et les collines du lointain fumaienl à la cime c imme d'un blanc feu de brumes, et les dalles de la ville, blanches comme de la chaux, brûlaient les pieds comme des briques chauffées dans l'étuve; il alla chercher un coin d'ombre dans un des détours du bazar. Il Taisait si chaud, quoique les allées fussenl fraîches de

leur haute VOÛte, et que les petits esclaves noirs

jetassent à terre des lignes d'eau parfumée, que tons les marchands donnaient sur leurs coussins, sans surveiller les coffres ouverts pleins d'écharpes de couleur et de manteaux de soie, et les tapis brochés de merveilleux oiseaux d'or et laissaient les cassettes ouvertes ruisseler seules des feux des belles pierres. Et si leur sommeil était lourd, la tranquillité et la sécurité étaient complètes, car le plus hardi des voleurs n'eût pas franchi la ceinture

(le rues lorrides qui environnaient le l&gt;a/.ar.

Notre homme s'assit sur le seuil d'une humble boutique où se vendaient les plus piètres aliments et de peu coûteuses boissons, et il B'endormit : pas un bruit ne vibrait dans les ruescouvertes du bazar, que des mots de rêve, et l'esclave noir chargé d'arroser céda à la fatigue et s'endormit. Le songe de l'homme lui conta que ses tempes devenaient grises, et qu'elle était encore plus loin que le jour où il la crut revoir, la maison de son père et la maison natale. 11 lui sembla qu'elle s'effondrait mais très lentement, glissant non parmi les rues, mais vers le miroir gris d'un lac. Il crut entendre un vague bruit de pleurs, et la péri de l'ancienne vision lui réapparut, toujours gaie et légère de sa jeunesse immortelle à lui qui connaissait les rides, et comme il souhaita revoir la maison de son père, elle l'emmena pour qu'il vît par les yeux de l'esprit. La route brasillait comme une fournaise; où il avait vu des arbres, la place était nette, et plus loin, près des bouquets de bois, des équipes de bûcherons dormaient près de leur hache ; le ruisselet qui faisait tourner le moulin l'accompagna encore de sa chanson si vive qu'on eût cru et encore désiré faire des mille et des mille pas à l'accompagnement vif de son rire, mais l'homme comprit que ce ruisselet était si gai, parce qu'il recommençait indéfiniment le même cercle, et que sa gaîté n'était que du mouvement. Les airs étaient immobiles. Les péris ne se montraient point dans ce jour cru, où seuls veillaient les chefs de caravane attendant à l'ombre des murailles l'heure de se remettre en route.

La maison natale lui parut plus grise; autrefois quelques fleurs paraient les fenêtres grillagées, maintenant de lourds volets comblaient les pierres vers le haut de la maison. En bas ses frères surveillaient des esclaves, comptaient de l'or, activaient des chargements; et seul dans la cour intérieure le père rêvait désormais seul, et pensait : « Ceux-ci par leur présence et celui-là par son absence m'ont rendu plus seul (pie la mort. » L'homme comprit que ce vieillard était tari, que le meilleur d&lt; rêves allait désormais vers une tombe fermée, sans souci de rien, sans espoir, sans con
fiance, sans mouvement. Et les choses n'avaient plus rien de l'aspect natal. Elles étaient vieilles, renfrognées, attentives aux rêves cupides des trois nouveaux maîtres. La tête du vieillard était inclinée sur sa poitrine. Les choses ne le reconnaissaient pas et lui les avait oubliées; il eut un instant le pressentiment d'une présence divine, mais comme il était très vieux, et (pic ses pensées suivaient toujours le même cours, il crut voirAzraël et frissonna tout entier. Et le cœur du voyageur - Par
tons, dit-il.

Je vois, ô chère déesse, qu'il n'est point de niaison natale pour l'homme, mais seulement un coin

banal de cité partout le même, et que seul reniant

croit naïvement découvrir, et je vois que l'homme

oublie vite l'arbre qu'il a lui-même planté, m ;'i

Chaque saison il ne lui rapporte pas de pleins paniers de fruits. Le figuier de mon père est desséché, et l'écorce en est creusée, et mon père vieillit près du figuier comme un ai! lié et décrépit. Il n'est rien de heau dans la vie humaine que le souvenir «le tel rêve qui nous emplit de joie, et même que le souvenir du début d'un rêve. &lt; &gt;h î quand tu vins me chercher dans ma fatigue presque mortelle, que j'aperçus tes yeux qui sont des divans pour un dieu, et la forôt d'ébène de tes cheveux, et l'aigrette scintillante de ton éternelle jeunesse, je crus voir s'ouvrir les battants du ciel pour que la beauté et la vérité m'expliquassent ce qu'était le rêve du bonheur, et le sens de la poursuite acharnée de la vie. Et les sonnailles de la belle aventure ont résonné pour moi ; mais ce fut seulement réconfort et remède d'un jour. Péri, bellePéri, n'est-il plus debonheur?

Et la Péri reprit : « Tes rosiers refleuriraient encore, et j'aime assez ton infortune pour t'en sauver; mon amour fait de pitié pour les enfants qui pleurent au ras du sol te sauverait. Dans un pays que je connais, où l'aube est embaumée, et le soir plein d'éventails, nous vivrions; l'eau delà source profonde te ferait oublier qui tu fus, et moi je serais ta gardienne bien-aimée et bien aimante, et seul le sourire éclairerait ta face, car, ne te rappelant plus les souffrances, tu ne te souviendrais plus de la vie.

« Yeux-tu venir avec moi au pays sans miroirs, les sources y bruissent invisibles, la vallée retentit toute d'un indolent concert, et les coins d'ombre y sont si profonds qu'on y peut dormir des années sans apercevoir un peu de ciel entre les arbres. —

« Mais toi, n'y perdrais-tu rien? —

« Je serais, les années encore longues, avant que ton souffle ne s éteigne en me bénissant, comme du rêve enchaîné; la gangue de mon mortel amour déprimerait mes ailes, mais [dus tard, ennoblie d'un regret et d'une douleur, je reparcourrai joyeuse les espaces en quête d'une nouvelle infortune. Bonne comme la brise du soir un instant captée, je redeviendrais belle comme la luisoir errante et libre. »

Et l'homme répondit : « Ce serait alors toute ma vie, ce murmure du ruissclet que j'entendrais, gai et rythmé parce que son parcours n'est guère plus grand que la largeur de la vasque à la maison de mon père. J'aime mieux mes soucis et mou inquiétude; partons.»

Et il se réveilla devant l'humble boutique du marché.

Le lendemain il quittait cette ville. Comme il savait de vieilles chroniques et (le neuves chans et qu'il savait calligraphier des actes, il vécut. Lorsqu'il fut devenu très vieiu il B*arréta dans l'humble ruelle d'une ville encore plus lointaine, et dans une chambre basse il attendit le dernier sommeil et il eût bien voulu que la Péri revînt lui montrer encore une fois le ciel en parfums et la maison de son père; mais il était si las &lt;pie lorsque l'air s'éclaira d'elle, il frissonna tout entier comme s'il eut vu Azraël. On ne revoit pus. quand on a marché trop longtemps, la maison de son père, la maison natale. Mais, dit Joseph, un autre enseignement peut éclairer nos solitudes, et toi, Seigneur, penses-tu de même que le Docteur de la Douceur?

Je te dirai ma foi de vieillesse, dit le roi, mais avant, voici que le soleil baisse et mon vieil esclave Darès va charger notre table d'aliments; il te dira sa vie et peut-être y trouveras-lu quelque écho des choses qui t'étonnent ici.

CHAPITRE III

DARÈS

Au sud, bien au sud de ce château, dit Balthazar, les champs, les fleurs et les rizières, après la ceinture des sables trop mobiles sous les virevoltes des vents violents, des terres commencent que défendent, dit-on, coutic l'abord, d'épais enchevêtrements de forêts el des [acs trop peu profonds, ou des monstres rampent sur la vase des berges. De vieux récits coûtaient que ceux (jui dompteraient la route trouveraient parmi un haut cirque de collines de colossales statues. Aux poitrines d&lt; formes de granit pendent dc&lt; colliers d'argent, dont 1rs lamelles sont gravées du sens de l'avenir. Mais pour atteindre, de la main, ces colliers, il faut gra» virle socle branlant et disjoint de ces statui si les pierres du socle bougent, la statue de pierre écrase, en tombant le malheureux chercheur de destins. Les vieux conseils gardés par les traditions enseignaient que la route était tracée par de blancs bien des caravanes vinrent détruites par le vent et le feu du ciel, loin des puits et des verdures. Les antiques paroles avertissaient de se garder des grandes ruines longues des villes veuves, depuis longtemps, égouttant leurs pierres, une à une, dans l'immense silence; et la stagnation de la ruine s'enfouit sous l'élan perpétuel des grandes herbes inutiles; dans ces ruines, ainsi le chuchotaient les grêles voix exténuées des anciens sorciers, de singuliers dieux se manifestent, d'ombreuses chevelures tournoient au-dessus de regards trop profonds; des plantes inconnues distillent des poisons sans antidote. De plus, ces plaines sont parcourues de géants, larges et grands comme des tours, qui arrêtent les armées et dévorent leurs prisonniers. C'est une terre d'incessant miracle et j'en voulus tenter les incertitudes.

(le fut vite fait d'atteindre le premier ossuaire sur la route des oracles. Nous entrions dans l'empire d'un dur soleil, non de ce nourricier qui gon fie la grappe et réchauffe les blés, mais d'un âpre tyran dont les glaives interdisaient l'horizon. Près des dunes effritées du sable, dont les formes figuraient des molosses géants, des squelettes gisaient, et rien n'était funèbre comme cette solitude et ce _e de mort, sous les feux ardents du ciel sans s. C'était sans aucun signe autre que ce souvenir de morts tragiques, dans tout cet isolement, le verbe implacable, c'était l'idée de la limite; à force d'être seul, enroulé d'un linceul de sable. malade sous le marteau lumineux, ce paysage indiquait tous les rehaussements, toutes les défaillances, tous les abandons, et mes cavalii lient. La lande bosselée d'apparences de monstres, d'une uniforme couleur de sable, oscillait sans limite dans un hostile poudroiement de flammes. Pas un brin d'herbe, pas même l'ombre que les ailes d'un oisel pourraient donner, et pas une autre voix que les noires, qui s'éteignaient d'être trop mutuelles, et nous marchâmes ainsi dix jouis, buvant l'eau queportaient nos chameaux et tuant les moutons de notre troupeau. Le onzième jour s'étagea, devant nos yeux toute une cité d'eaux vives; des hommes bâtissaient, des femmes drapées portaient des jarres et des amoncelis de vert et d'or semblaient des jardins d'orangers. Pleins d'espoir et d'anxiété nou a nous acheminâmes vers la cité du lointain, mais sans cesse elle nous semblait se reculer, et quand le soleil fut moins liant sur l'iiori/on, le décor d'espérance B'évanOUJt. Vers le tard seulement, nous limes halle près d'un ruisselel qui COU 1 ail SOUS des herbes rècli

La fatigue avait envahi mes cavaliers, fatigue causée par la perte de leur chimère de découvrir une belle cite d'ombre et de parfums, fatigue déterminée par un peu de peur. Qui axait devant nos i déployé la ville des promesses pour la rem porter comme dans un pan de manteau ? Elles étaient donc vraies, les vieilles légendes tremblotantes, et les pays du sud étaient le royaume d'esprits redoutables, architectes de désespoir et de désillusion ; et quelle serait demain la nouvelle torture imaginée par les djinns malveillants. Aucun homme, sauf moi-même, ne pouvait autrement s'expliquer la levée subite des coupoles dans l'azur et leur brusque disparition; et moi-même, gagné par la contagion du rêve de mes hommes, anxieux de toute leur fébrilité, je ne fus pas loin, à l'heure lourde du sommeil terrassant, de croire que de puissants génies fermaient la terre défendue. Car cette ville, nous l'avions vue! Etait-ce un décor, un instant apporté devant nos yeux comme par de subtils miroirs d'Empyrée? était-ce là signe et encouragement, ou devais-je croire que, toujours, la cité décevante aperçue au matin s'écroulerait le soir dans les crépuscules sourds? D'après les sages de ces hommes au teint jaune, qui sur des barques res viennent piller et dévaster les côtes llorées et les ports opulents de nos mers, le monde divin couvre le monde terrestre comme d'une arborescence légère et mobile. Et les esprits du mal sont assez puissants pour ne laisser parfois apercevoir le ciel bleu et serein, asile des providences, que par une échappée au travers des branchages épais. Le rayon de soleil est saisi par le démon des

Gèvres qui le chevauche et se sert de sa rapidité pour propager la mort, Au bord des fleuves, des esprits suscitenl des pestilences pour que les barques qui glissent, passent devant les villes terrifiées, à la dérive, e( chargées de cadavres décomposés. Ce sont eux qui font tomber de son banc le pilote endormi et mènentle vaisseau au récif: etles pirates mêmes craignent cette terre du sud aux frontières de laquelle mais arrivions.

La nuit épandaif ses tentes violettes. Les hommes de ma suite, groupés près de leurs chevaux, causaient à voix basse et leurs lèvres débitaient ces contes de nourrice, si puissants qu'ils reviennent avec leur cortège de naïves Frayeurs dans les angoissantes heures où l'on crainl tout de l'inconnu.

L'eau qui chante et l'eau qui danse, les arbres aux Fruits de vie éternelle, gardés parles lions Formidables des chimères, le victorieux suscité par le Dieu pour détruire le piège Installé par le mauvais Démiurge, le victorieux jeune dont le bouclier dit à son maître du poli de son acier les dan
courir, le victorieux qui triomphe parce qu'il a eu pitié d'une femme vieille e . et (pli se révèle la fée belle et puissante &lt;pii sait donuerle talisman, circulaient dans leurs cuites. Ils s'entre!. uiaienl ands anneaUZ de Fer &lt;pie le pied heurte surle sol des campagnes incultes, lue trappe s'ouvre &lt;t le privilégié descend dans le royaume des mer veilles. Parfois c'est le trésor oublié d'an ancien roi et les ornements magiques qui donnent le suprême pouvoir ; tantôt un grand bruit se fait entendre provenant des entrailles de la terre et ce sont les redoutables forges où des nains divins fabriquent les métaux précieux, l'or et les pierreries colossales dont le moindre éclat, la plus petite cassure récompensent l'audacieux aventurier, s'il sait se dissimuler prudemment. Et le bercement de la légende, l'hérédité de tous les contes babilles par toutes les aïeules les enlisait de mollesse et de sommeil quand l'homme de vedette jeta un cri qui nous attira tous.

Une femme d'une étrange beauté, aux yeux puissants comme des aimants dans sa face maigre et brune, une onde double de cheveux noirs couvrant ses épaules, casquée, cuirassée, était subitement sortie de terre devant lui. Il n'avait pu de suite ni crier ni faire un mouvement, tant les yeux magnétiques avaient bu sa force et son courage, et la haute forme l'avait un instant regardé comme pour bien voir quels étaient ces nouveaux occupants du sol qui lui était familier. La face de l'apparition était restée sévère, presque terrible, et les genoux de l'homme avaient frissonné, s'étaient entre-choqués, il s'était malgré lui agenouillé. La vision avait immédiatement disparu ; ses forces lui étaient revenues, il avait appelé. Lescavaliers superstitieux se mirent à chercher; ils inventoriaient le sol, attendant avec une terreur pleine d'espérance que leurs pieds rencontrassent un de ees anneaux de fer par où s'ouvre la trappe qui invite à descendre dans les royaumes du rêve. Ce Fut vain. Je voulus veiller durant cette nuit à l'endroit où avait surgi l'apparition. Rien ne vint et je n'entendis plus que le repos fatigué de mes compagnons, la lueur iVun mot dans leur rêve et le bruit de L'immensité de la plaine, comparable à celui de la mer calme, et je m (pie des scintillements d'étoiles, coupes de l'incendie brusque et bref des étoiles Qlantes, et ma pensée chercha jusqu'au jour quelle pouvait être la mystérieuse apparition, déesse entrevue, ou chimère analogue à celle de la cité lointaine entrevue sous le faix du soleil, songe puéril d'un homme otisseinent de la gardienne des I. d'arrêter là une marche vers les découvertes interdites.

Le lendemain nous repartîmes; tantôt parmi les sables de lointains monticules violâtres sembl surveiller notre p longues et étroites nous haïraient la route; Ac&gt; landes s'étendaient d'une herbe Légère et cendn buissons rampaient sur le sol en bouquets aigus, qui nous servaient pour les feux du soir ; nulle humaine, nulle trace animale si ce n'est quelques . au loin quelque grand oiseau au vol tournoyant. La puissance du soleil se faisait plus dure, les points d'eau devenaient un peu plus fréquents ; le soir, près du ruisselet coulant dans un lit pierreux, on dessellait les chevaux fatigués, on débâtait les chameaux. La lassitude s'exprimait de tous les fronts, et le mot de retour circulait entre mes compagnons. Revenir, revenir, avant que nous n'eussions perdu le souvenir de notre route ; une frayeur les saisissait à l'idée d'une longue errance dans les plaines sans issue. Enfin un matin, en nous remettant en marche, nous aperçûmes à distance assez longue des cavaliers ; nous les hélâmes, ils s'enfuirent ; nous les poursuivîmes, mais leurs chevaux, plus véloces, échappaient aux nôtres déjà las; bientôt on n'aperçut même plus la trace de poussière que soulevait leur fuite. Plusieurs jours nous nous sentîmes ainsi observés dès l'aube. Mes compagnons ne murmuraient plus; atteindre ces gens et savoir, savoir quelque chose, puisque les vieux textes des explorateurs s'étaient trompés et que nous n'apercevions ni les forêts enchevêtrées, ni les lacs trop peu profonds, ni les géants hauts comme des tours faisant l'ombre autour de leur cimeterre, et que la cité lointaine n'était qu'une ironie des dieux. Enfin, par un lourd midi, pendant que somnolait un peu notre marche, nous revîmes des cavaliers en grand nombre, marchant sur nous, et des flèches nous avertirent de leur hostilité. Le hasard nous donna la victoire, puis leur épais rideau étant dissipé noua aperçûmes s'éloignant rapidement leurs Iroupeaux poussés pêle-mêl femmes secouées par le trol des ânes, les chiens aboyant et les chameaux apeurés courant dans la plaine. Ce fut notre trophée et nous délivrâme prisonniers enchaînés ouentra Incus gardaient un silence farouche, les femmes pleuraient el parlaient, mais personne ne comprenait leur idiome. Seul Darès entendant notre langue parla en termes de reconnaissance et de bienvenue. On me ramena et il me dit son histoire, pendant (pie nous campions après avoir fait ensevelir n &gt;s ennemis et en gardant, jusqu'à ce que j'aie pu prendre une résolution, notre butin. Darès avait été pris fort jeune pies d'une grande

ville, dont il ne savait plus rien sinon que le lierre v tapissait des hrèches dans les murailles et que ces murailles étaient pleines de cliants et de sautèlemenls d'oiseaux et de susurrements d'insectes. Il avait mémoire de laces câline- a réveils d'enfant. Il se souvenait d'avoir longtemps d'une barque profonde, un fleuve glauque où i^^ feuilles larges comme des boucliers embarrassaient l'avant du bateau. Ses terreurs lui rappelaient des bêtes énormes nageant contre la nef, et contre lesquelles les pilhrds. ses mail res. devaient se défendre . Plus grand il se revoyait portant des fardeaux

«I ois une ville spacieuse, aux petites maisons couleur de chaume, et les fouets commençaient à lui déchirer parfois les épaules. Puis on le fit ramer suriner ; les voyages étaient longs, sans rien apercevoir que des dauphins joueurs ou des requins féroces. Quand les équipages gagnaient enfin des terres, on cherchait pour s'embusquer des criques basses, profondes, qui abritassent tous les navires et pussent mentir à la terre leur présence. Les maîtres enchaînaient alors les esclaves à leurs bancs de rameurs ; une partie d'entre eux s'en allaient et revenaient bientôt riches de dépouilles et de captifs ; on repartait alors à travers la vaste mer pour revenir à la ville spacieuse aux maisons basses. Un jour cette ville fut attaquée ; des hordes noires plusieurs jours y pillèrent, y tuèrent, en firent sortir les habitants épargnés et les emmenèrent en esclavage dans les solitudes. C'étaient ces nouveaux maîtres de Darès que nous venions de vaincre.

Je le questionnai sur les merveilles delà terre du Sud; il semblait en arriver, d'après ses explications, puisqu'il arrivait de bien loin dans la direction du sud. Il savaitpeu dechose. Là aussi d'où il venait on contait la lointaine contrée gardée de sables et de forêts, aux routes marquées d'ossuaires, maisc'était bien loin, bien au loin. Personne parmi les maîtres de ces déserts n'avait tenté dy aller. Je lui parlai de la ville qui avait fui devant nous et de l'apparition guerrière. 11 me répondit qu'à une distance encore grande se trouvait une ville abandonnée et dévastée, dont tous s'écartaient, car on la pensait habitée

par des démons. Les pillards que nous avions défaits ne s'en approchaient pas, écart rreur superstitieuse. Il avait entendu dire que pal dans la nuit des formes mystérieuses se dressaient du sol, mais ne savait rien de plus, la fatigue de ses soirs ayant toujours été trop lourde.

LES RUINES

Un soir, après une longue marche, nous atteignîmes la cité déserte, la cité endormie dont Darèa savait le chemin. Elle nous apparut couchée une pâle Lumière. Elle s'accoudait à des eaux

. Nos compagnons, à quelque distance, campèrent. J'emmenai Darès, car j'avais hâte de pénétrer dans ces allées de pierre morte l tes griffons ailés se cabraient au seuil des temples, des mes dallées s'enfonçaient dans un horizon de coloi et la clarté nette et gréledes étoiles montrait de grises perspectives infini îques étaient

envahies d'une bondissante végétation; l'air était chaud comme à l'instant de l'orage, et parfumé, comme si L'enceni dles anciens brûlait tou
jours au fond tque temple, comme si la ville vide était demeurée une cassolette encore odorante à quelque dieu primitif, et des musiques éparses et flottantes passaient sous la lueur lunaire. Puis plus vivace un parfum de roses régna ; nos pas retentissaient trop dans ce silence inviolé depuis tant d'années. Les monuments étaient d'une architecture basse et trapue. Les murs en étaient ornés d'emblèmes répétés ; des balances, des haches, des aigles et des lions étaient gravés dans un dur granit. Et la pierre était empreinte aussi de signes que nous ne comprenions pas; sur une place vaste nous nous arrêtâmes étreints par le vertige de ce lieu sans rumeurs. La lune, après avoir d'abord traîné sur la ville un léger voile couleur d'acier, qui rendait étrangement nets les détails de l'immense hypogée, s'était laissé cerner d'un grand nuage noir et apparaissait au ciel comme une captive, comme une blanche princesse palpitante parmi les ailes des mauvais anges qui l'entraînent. Un éclair apparut comme un gigantesque hibou battant des ailes, un éclair battit le ciel comme d'ailes de papillons; ils se suivaient et rejoignaient leurs méandres comme en une joyeuse course. C'étaient des javelots lancés coup sur coup du fond de l'invisible vers une seule cible et le cri majestueux de la foudre tonna, élargissant les modulations de son hurlement, comme un monstre développerait une énorme et tortueuse croupe ; la voix des cavernes éternelles couvrait de son mugissement la ville entière, après que le regard de l'éclair l'avait toute montrée à dos yeux au sein de sa flamboyante menace. Les lueurs claires se pré •aient comme des élans de simoun. 1 tans cette irradiation, de larges gouttes «le ploie tombaient comme des perles, comme des lignes &lt;le longs diamants rompus par le vent, comme de brillantes fatalités inutilement prodiguées au désert. Les forces douces, qui naguère semblaient envelopper la ville, avaient fui sous l'emprise des puissances grondantes, les étoiles s'étaient dispersées devant les gueules des gouffres. L'éclair encore cligna ses feux d'améthyste j je vis passer et s'écraser dans le néant comme un charrenversé, des colonnes tremblèrent, (&lt;^ chapiteaux tombèrent.

Quatre 4 nuages de couleur laiteuse et tendn montrèrent, apparences d'esprits de paix venant calmer les musiciens des orgues terribles, une oscillation de toute la nue les emporta et la tondre

triompha en sept sillons consécutifs de lumièi milieu desquels, dans un Même halo, comme un œil de feu violet flambait.

Tout à coup Darès s'écria : La voici, c'est elle, c'est bien elle: moi je ne voyais rien.  '• ci, répétait^] à VOO hassc, sa t'aee mate et eouleur d'or,

couleur des fruits qui désaltèrent, couleur du métal qui délivre, couleur des tuniques éclatantes que portent les Heures conduisant les chariots de la destinée. Voici, répondit une voix, ses cheveux ondes comme les vagues de la mer, de la mer qui ronge les terres, de la mer qui édifie sous ses ondes rythmiquement mobiles les nouvelles assises des terres futures. Voici, s'écria Darès, ses rouges lèvres couleur des manteaux de pourpre, couleur du sang qui gicle dans les batailles, couleur des fleurs larges au détour des sentiers d'amertume, et voici ses yeux, ses yeux qui sourient dans une brume, ses yeux de tristesse, ses yeux inlassables, ses veux inguérissables, ses yeux de pitié, ses yeux de colère , ses yeux reflet du ciel; ses yeux d'attente, reprit la voix, car depuis que devant elle scintille le monde, eux n'ont pu devenir ni joyeux, ni désespérés, ses yeux sont d'attente, comme sa chevelure est d'appel, la douce héroïne des temps.

Darès se prosternait. Mobed, Mobed, avant que je te visse j'attendais de toutes mes presciences ta contemplation. Mobed, déesse éternelle, cri de l'aube, adieu de la nuit, phare des nefs, repos de nos fatigues, si j'avais vu ta face victorieuse, combien plus légère m'eut été la fatigue, quand je ramais sur l'infini des mers, de toute une vie qui ne savait pas qu'elle dût un jour servir à quoi que ce soit d'autre, combien j'eusse attendu le sommeil pour voir sous mes paupières fermées s'éveiller l'aube de ton sourire, o Mobed aux yeux d'espoir.

Et voici que sous [a lumière nacrée ta Face devient blanche comme la promesse, blanche comme une neige pure, où le souffrant que je suis pourrait. tenter d'écrire sa nouvelle histoire, sa nouvelle légende, son nouvel espoir. Mobed d'espérance et de clarté, toute proche et si recul

Et la voix répondit : C'est Elle, des premiers temps. Elle descendait parmi les tribus, et les héros venaient déposer leurs armes près de ses pieds blancs. Avec les tilles des prêtres elle parcourait les pâturages, et leur enseignai! les arts, et la tribu qu'elle visitait florissait toute. Le jour de malheur alors que l'ennemi rôdait par les plaines ou que les grands monstres menaçaient l'homm face s'empourprait de colère, elle menait les hommes aux combats. Reflet de la divinité, elle déesse. Elle a préexisté au Dieu des armées, elle était la déesse de la beauté et de l'attirai] pour reproduire sa fugace vision que les rudes pâtres tentèrent de graver la'pieire ou le bois. ( pour l'appeler que les jouvenceaux tendirent la Ivre

ei creusèrent la flûte. C'est elle l'âme universelle construite des drs'ws de toute la jeune humanité.

Elle passe aux reflets lunaires, elle se dore aux rayons solaires, c'est son ombre qui passe parmi nids bois, ('.'es! sa elievelure qui eaelie le

aux villes, ses mouvements les grands fauves

imitent, et son sourire est copié par l'été. Le halo

de Téclair c'est le bistre de ses prunelles et l'éclair c'est sa colère tonnant par les espaces, ô guerrière, ô sage des vieux temps, ô déesse qui fus près des berceaux humains. C'est pour an reflet de son indifférente beauté que les hommes s'entre-tuèrent, c'est pour lui bâtir un temple qu'ils édifièrent des villes. C'est à cause de ses longues absences, à cause de la rareté de ses apparitions, que la douleur apparut.

Et Darès reprenait : Mot de mon énigme, centre de mes fibres, ô tout mon cœur en éclatante joie, reflet des rêves espérés, source des paradis devinés, Mobed, sois bonne et dévoile-toi.

La violence de la tempête se calmait, des coins d'horizon s'embrasaient encore, le ciel redevenait bleu et blanc et d'en haut refoulait vers la terre la nue noire. A la cime de la nue noire persistaient les feux éphémères, mais déjà du ras de la terre, une clarté blanche nuancée de bleu s'élevait et venait arpenter les parois du nuage de colère; et dans une région livide, dans une large bande de couleur meurtrie et fatiguée reparut l'astre.

D'un ton d'argent bleui elle s'étirait lentement hors d'un archipel de petits nuages; des formes énormes de lézards l'accompagnaient, puis une large auréole blanche, toute parée de lances verdâtres l'entoura, et l'orage ne fut plus, par ses feux diminués, qu'un tressaillement de lumières Manches à l'horizon,

Darès prosterné balbutiai! encore son hymne e( [a voix alternante ne répondait plus . Je fus surpris qu'il ne se fût point aperçu du cinglemenf de l'univers et de l'énorme rafale, niais pas plus que lui quand je lui affirmai n'avoir point vu d'apparition. Et vous avez entendu la voix lointaine? ( mi, mais comme un écho de la tienne. — Elle était là de mes veux, liante et près. pie colossale et ses veux me baignaient. — Savais-tu qu'elle [existait, cette déesse Mobed? — Non, et pourtant je l'ai reconnue; mille signes engourdis dans ma mémoi m ré
veillés. Il me semblait parcourir, en la voyant, le jardin d'un palais oublié dès l'enfonce, et j'ai cru

que des statues s'animaient, pour dire : Nous connaissons ses vieux aïeux; il est venu dans nos parterres, il était tout petit et jouait a guirlandes trop lourdes pout ses mains; il nous connaît bien, mais peut-être il nous a oublié

Des bruits et des pas V firent entendre et si précis que je crus défaillir comme à l'approche de la merveille; la voix éveillait de si profonds échos que la vérité de l'apparition s'affirma devant les veux de mon esprit. C'étaient, porteurs de ton quelques-uns de nos comp . qui pénétraient

dans les ruines, malgré ma défense.

roi, me dit l'ùnd'eux, de troublants mystères

nous ont entraînés hors du camp. Nous avons vu la face altière, l'envoyée des dieux, qui s'était dressée devant votre sentinelle. Elle nous fit signe de la suivre et vers ces ruines nous avons vu s'illuminer tout un cirque de colonnades et danser la longue file des fées multicolores avec les aigrettes sidérales au front. Des musiques et des lumières jaillissaient de toutes les pierres, et la grande apparition voilée, présidait ; nous nous arrêtâmes surpris, ravis, effrayés, et les danses continuaient; de hautes apparences vêtues de manteaux de pourpre passaient légères non loin de nous ; mais quand nous voulûmes faire un pas de plus toute la vision disparut comme d'un seul sautillement et alla s'ébattre plus loin; elle vient de s'évanouir en nous conduisant ici. Retournons, sire roi, retournons en votre royaume, au pays de vos pères. Partons hors la lande d'illusions et de merveilles. Ne craignezvous pas la haine de ces temples oubliés, le courroux de leurs dieux dédaignés? Les sables, demain ne nous seront-ils pas hostiles, des démons d'erreur ne nous tromperont-ils pas pour nous engager pans les nocives fondrières et dans les tombeaux de sable qui deviennent des ossuaires ? Et nous ne serions plus, morts si loin des nôtres, qu'une trace pour un nouveau conquérant de l'inconnu, le signe d'une chevauchée que nul peut-être ne verra. Retournons, sire roi, retournons. Comme j'hésitais, une pale lumière apparut au haut d'un escalier de quelques marches. Un grand vieillard en robe de lin m'appela :

Sire roi, si vous êtes arrivé jusqu'à la ville déserte et veuve, c'est que vous deviez venir. Si vous avez traversé les zones de mort, c'est que vous deviez savoir. C'était à vous de réveiller les antiques mémoires et le labeur de ce sol et de qui dorment en lui. Vous êtes les fds en esprit des vieux Rois Mages qui bâtirent ici dans les temps, alors que le soleil des vertus et de la connaissance brillait vertical sur cette ville. Venez vers moi; en* trez, mais entrez seul.

LE PRÊTRE DE MOBED

Il n'est point, sire roi, «lit le vieillard, decontrées Inaccessibles gardées par le mauvais vouloir des dieux, de pays clos dont les anges gardent la porte de leur glaive enflammé, de berges où rampent des

monstres devant «le trop («paisses forêts, mais il est de. pays qui meurent, des manteaux d'oubli dont les dieux revêtent des tombes ; des arbi

&lt;hent et des Ileurs se tarifent. I, 'homme n'e*t

pas le maître de sa propre durée, il est le maître

IS dieux et de la durée de leur culte ; il en est le maître, car il eu fut l'ouvrier. La ville où se trouve ce palais presque vide fut grande et opulente quand les cités que tu connais étaient, comme d'humbles passereaux, craintives sous toutes les menaces et des dieux et des hommes hostiles. Sa puissance ordonnait les flottes et les armées, sa science créait les fidélités et les cultes qu'on impose par les flottes et les armées. Tu n'as encore vu ici que ce que tu devais voir. Tu as vu l'orage et la foudre qui, en effet, se manifestèrent; tu les as reconnus, car tu les savais. Tu n'as pas vu la face vers laquelle montaient les prières de ton esclave, cir ton âme trop compliquée n'y a senti qu'un jeu de l'ombre sous la nocturne lumière diffuse; tu n'as pas vu les fêtes et les danses qu'ont aperçues tes cavaliers, car ils furent pour toi les feux de la foudre s'éloignant dans les espaces. Tu n'es plus, sire roi, de ceux qui croient, tu es de ceux qui créent la foi, la croyance, la légende, la vérité, puisqu'elle est. Écoule donc les conseils et la tradition du prêtre de Mobed; je suis le dernier de ses prêtres. Si les hommes de ce pays adorèrent, au principe des choses, comme tous les autres hommes à la même période de leur vie, les grossières idoles, puis le sens mystérieux des épouvantes terrestres, puis les forces qui les domptèrent, ils en vinrent tôt à une conception plus forte, et ils adorèrent leurs moyens de lutte et de salut ; à ces murs tu vois des balances, des haches, des aigles et des lions; les balances symbolisent leur prévoyance qui, avant l'action, pesait leurs forces en même temps que leurs dangers; les haches rapides sont révocation de leur décision dans le conseil, qui était, à leurs yeux, la vraie sagesse; les aigles signifient ' respectés qui pouvaient, «l'un œil calme, scruter les rais solaires, l'idée de la force qui enchaîne celle de la superstition et de l'erreur, et les lions sont les hommes d'action qui défendenl la cité. Longtemps', ÇvCwi* à leur culte qui assurait la prédominance du sage, ces peuples marchèrent puissants el sans terreur. Des prêtres expliquaient aux jeunes hommes la vérité de la vie, el que les qualités de l'homme ('(aient des dieux qu'on pouvait s'assimiler par la volonté. Les cortèges de nos fêtes séparaient donc non d'idoles, mais de héros, mais de justes jl niais de poètes. Car si le héros combat, si le décide dans le conseil, le poète est l'ordonnateur des l'êtes, qui sont le culte et l'éducation de la cité.

Le poète, dans notre ancienne et légendaire prospérité, chantait sur la place publique au seuil des

temples. Son art était d'occuper el de rallier à lui sprits; car les vices viennent de l'anxiété et des mauvais conseils de L'heure vide. H groupait les chœurs déjeunes hommes et de jeunes femm

rendait tangibles les idées par des chants et par des

danses, car c'est par Le plaisir que la connaissance doit d'abord s'acouérir une âme. Va si tu ne vois point sur ces murs d'emblème spécial qui ait symbolisé le poète, c'est qu'il doit pouvoir être égal à tous, et contenir, assez du moins pour en enfiévrer tout adepte, les grands aspects des réelles vertus. Les groupes de nos jeunes gens qui s'en allaient fonder au loin une patrie à l'usage de la nôtrepartaient sous leur conduite. Ces colonies ne s'arrêtaient point au delta des fleuves, aux estuaires, au premier point de côte trouvé près de la mer. Elles devaient, dans les profondeurs des régions nouvelles, créer des villes semblables à celles-ci, assez gardées de l'abord étranger pour que toutes les vertus qu'elles emportaient en germe eussent le temps de fructifier adultes, entières avant qu'un mélange avec les races moins pures les pût compromettre. Que sont devenues les cent villes dont les fondateurs partirent de ce sol? Sans doute, des pierres éparses au fond des forêts étonnent au plus lointain du monde les pèle rins de l'inconnu; peut-être en quelques cités qui attribuent à d'incertains héros leur pierre angulaire les balances signifient-elles les arrêts des hommes les haches le pouvoir qui peut punir, les aigles et les lions les pas monstrueux des conquérants parmi la ruine et les décombres. Des feux de violence rutilent derrière les insignes de tant de calmes méditations.

Ici même le sens de la loi s'oblitéra, et au lieu ï'adorer les qualités de l'homme, on en vint à se prosterner devant ceux qui en étaient quelque peu revêtus, et les héros, s'adorant eux-mêmes, obligèrent au culte et à l'obéissance; de là les tyrannie les discordes, et la cité ne fut pli Forte pour

se défendre contre les peuples que ses richeattiraient, et ces murailles virent les vainque:;

Or, il se passa que les poètes avaient relus/' d'adorer la force, et même le courage, et même la vertu; parmi les qualités humaines ils vénéraient par-dessus tout la beauté et exclusivement la beauté des femmes qui vivent selon les rites célestes de la Lune, dont les yeux sont couleur de l'aube ou de la nuit, dont le sein s'emplit de sève et qui comi la nature enfantent. Les qualités de l'homme, les vertus maîtresses qui sont les dieux, s'évertuent parer la femme, en signe qu'elle est le reflet de l'audelà qui nous est clément. Le bér&lt; ni. le poète ardent ne vit que par le latent effort naturel « 1 11 i se produit aux liane de la femme, et par l'accumulation de ses pensées qui doivent rester silencieuses, et plus précisément toutes les voix de la nature et toutes les barmoo irculent en elle pour que quelques-unes se cristallisent et surgi

sent en un héros. Si l'on prend soin de les rendre plus fortes, ne lutteront-elles pas à enté de&gt; combattants?

Et nos guerres prouvèrent la véracité «les paroles

de nos poètes. Mohed fut une femme, sans doute plus belle que toutes et plus forte, et qui sut ramasser les armes que des hommes laissaient tomber. Elle réédifia les murailles et le culte pour un temps, et pour la récompenser ce peuple déifia son souvenir.

Depuis longtemps, à leurs heures dures, ils espérèrent, ils appelaient Mobed, mais personne ne parlait plus aux héroïnes qui s'ignorent, la langue sacrée d'autrefois, et le peuple devait disparaître et l'heure de la ronce était venue pour la ville, et tant d'admirations et de prières ont créé la déesse que voici.

Et le prêtre dévoila une large fresque.

Telle est l'apparition que tes compagnons ont vue et réellement vue, car elle a vécu dans la mémoire des hommes, et elle vit dans leurs pressentiments. Reflet d'une immense croyance, elle peut s'extérioriser ; sa forme plane sans doute entre ciel et terre quand elle veut, quand il faut qu'elle montre à nouveau sa beauté triomphale et les astres de ses yeux. Moi, familier de cette image, je ne sais si je l'ai jamais vue hors d'ici, ou si je la vois partout.

Cette fresque où sont tracés ses traits, tu l'emporteras pierre à pierre; cette fidèle représentation contient toute sa sagesse et toute la pensée d'un vieux peuple dont certes tu descends un peu, puisque ta volonté t'a poussé à en rechercher les poussières.

&lt;/l II l.'nu

Va, quitte-moi sans plus me parler. Et comme je tentais de le décider à me suivre : Va, dit-il, je devais parler une fois encore 1 . Je suis désormais un tombeau muet.

LE FOL DANS LA FORÊT

Comme Darès, selon sa coutume, après le repas s'étail accroupi sur des nattes, non loin du roi BaK thazar e( de Joseph d'Arimathie, Le roi lui «lit : I tarés, COnte à notre hôte une de tes histoires. Jamais il ne t'a entendu bien longuement el depuis le temps que je lui parle &lt;le loi, peut-être le désir lui eu est- il venu.

Et sur l'approbation de Joseph d'Arimathie, l&lt; v vieil esclave comment

Il était une fois une grande forêl près &lt;l&lt; j la merj elle avait autanl de feuilfes, elle avail autant de nids que la mer a de vagues; elle avail autant «l» 1 clairières joliesj avec des divans de m. Misse el des lapis de gazons, que la mer s'égaie d'îles; au ta ni de faons la traversaient en bondissant que de jolis poissons - virent dans l'étendue marine: autanl &lt;Ie sources filtraient «mi elle, que de petites étoiles rouges e( vertes se mirent au miroir d'Océan. Klle

:dait, aussi, bien des  ifslézards aux yeux d carboucle, atu corps d'émeraude qui glissaient parmi les pierres, qui glissaient parmi les racines, et des milliers d'ailes volaient, et des milliers de gosiers chantaient sous les dômes verts de ses arbres; il y avait aussi des oiseaux qui parlaient et de pieux solitaires qui les écoutaient.

Il n'y avait pas de route à travers la grande forêt. C'étaient des milliers de petits sentiers qui couraient comme les ruisselets au fleuve, au fleuve qui descend vers la mer. Les petits sentiers couraient, ils butaient contre des fleurs et alors se contournaient pour chercher meilleure route; ils butaient aux racines des arbres géants et alors ils s'enfuyaient pour trouver meilleur chemin, et parfois ils se cachaient sous les taillis drus où seuls les lièvres pouvaient les suivre, puis ils couraient se blottir dans les roseaux au bord des sources, et jouer au pied des lauriers-roses, et se diviser et se poursuivre. Il y avait mille petits sentiers sous l'ombre de la grande forêt.

Il y avait mille miroirs à l'ombre de la grande forêt, des miroirs ronds où l'eau attendait les vols légers des papillons et la toilette des oiselets, et de longs miroirs où l'on pouvait se regarder tout en marchant, tout au long d'aveux, de discours, tout au long d'une chanson; des miroirs inattendus s'agrandissaient sous les herbes hautes; il y avait mille miroirs sur le sol de la grande forêt ; mais personne ne les connaissait, car il n'y avait pas de route sous tant d'ombre et seuls y menaient mille petits souliers, qu'il fallait savoir par cœur, qu'il fallait avoir aimés, avant d'y pénétrer, car jens du pays voisin s'arrêtaient sur l'étroite lisière. A quoi bon aller où ne mène nulle r&lt;

Il y avait un fol dans la grande forêt, il tait les aubes, il en savait les clairs de lune. 11 s'en allait gambadant et llùtait ses trilles à côté du solitaire qui écoutait l'oiseau parlant. Que lui faisait à lui, le dire du bel oiseau? il était agile, il était joyeux, il dansait tout le long du jour; s'il ne savait voler, il savait grimper vers la cime des arbres. Que lui importait le pieux solitaire. I n'avait guère plus souri de penser que l'oi léger, et des plumes il en ramassait toujours les plus magnifiques pour s'en parer, et sa couronne

était toujours tressée de; plus fraîches et plus

rares Heurs.

Le fol n'était pas sans quelques connaissances j il

retrouvait sa mute à travers tous petits sentiers, il connaissait toutesles baies-, il appelait les chevreuils

méfiants, et ceux-ci le suivaient; il charmait les

petits oiseaux qui sautillaient sur son épaule,  savait qu'aux lisières de la forêt la plaine «''tait nue,

qu'au loin d'affreuses tours de pierre étaient bien

moins belles que l'ombre de sa forêt, il savait

toutes les pentes par où la forêt dévalait vers la mer, et il restait couché «les heures ;'• voir les

petites nuées se parer de robes nouvelles, ou de longues heures encore il regardait venir l'ourlet blanc de l'écume et se briser, inoffensive, la grondante colère du flot, et il riait, et il riait, puis d'un bond s'en revenait taquineries solitaires ou chanter dans la forêt.

Et comme les solitaires absorbés dans les méditations ne quittaient guère la cahute d'arbres d'où ils pouvaient juste apercevoir une clairière, qu'absorbés en eux-mêmes ils ne regardaient point ni les animaux se jouer, ni les beaux couchants inonder d'or les frondaisons, qu'ils ne connaissaient ni les miroirs nombreux, ni les mille petits sentiers, le fol était le roi de la grande forêt. Le fol était l'enfant de la grande forêt, car d'où venait-il, il ne le savait guère, il s'en inquiétait peu. La forêt l'habillait de feuilles, elle le nourrissait de fruits et de baies, il y dormait entre deux branches ; il avait peut-être quinze ans, peut-être vingt et ne s'en souciait. La vie lui était bonne dans la belle forêt.

Un jour le fol vit, du haut de la mer, accourir une belle nef toute pimpante de voiles blanches, toute glorieuse de voiles pourpres, et des hommes vers les mats étaient si somptueusement parés qu'on eût dit des statues de lumière, des statues de soleil, des statues couleur de midi.

La nef venait vers le rivage, et des hommes en descendirent, si nombreux que le fol prit peur : d'ailleurs, à leur arrivée, il avait sauté dans un taillis d'où il les regardait. Des biches légères, curieuses aussi, broutaient non loin de lui, il en vit une tout à coup tomber, des gouttes d'écume et de sang à la bouche, et n'eut que le temps de fuir, car les hommes de la nef accouraient.

Quand il revint pour les épier, il les vit qui, armés de cognées, défrichaient le vert taillis; leurs feux, alimentés de brindilles, étaient violents sous de grands vases de cuivre; il vit que la bich d'autres bêtes encore, étaient dépecées. 11 s'enfuit et ce jour-là le fol fut triste en sa forêt, et de lon^s jours la forêt retentit de grands bruits, les arbres

saignaient, les chevreuils fuyaient, d'autres nefs

accoururent rapides sur la mer, et lentement un grand manoir se dressait, a ce des murs et des haies vives, et Vers les portes les haches des hommes d'armes scintillaient; le pauvre fol était triste eu sa forêt. Il se retira aux plus sombres raines où il avait peur qu'on înt le surprendre et il

avait peur qu'on vînt l'en chasser.

Il consulta l'oiseau parlant, le bel oiseau nu plumage de vermillon, de safran et d'azur, à la g blanche, à l'aigrette soyeuse. Bel oiseau, dis-moi quel est notre danger; mais l'oiseau était fier : Tu m'as dédaigné lorsque lu étais le roi ^&gt;^ la forêt,

tU jetais les trilles quand je parlais au solitaire, tu m'as dédaigné, tu ne sauras rien : moi je vais au château, j'y suis bien fêté, je rne pose sur l'épaule de la dame, et je lui parle et je lui parle! elle sait déjà qu'il y a un méchant fol dans la forêt.

Et le fol s'adressa au plus sage solitaire. Ah î pauvre fol, tu sais bien le chemin de ma cahute de branchage, assez longtemps tu vins déranger ma prière et ma contemplation par tes courses de lièvre et tes bonds de faon; enfin je veux bien te le dire; ne va jamais vers le manoir des étrangers, ton cœur plus tard en saignerait. Lors le fol y fut tout d'un trait :

À travers une haie de rosiers, il y vit, qui de blanc parée jetait des bribes à ses grands lévriers de pelage blanc et dansant devant sa main ornée d'anneaux, une femme jeune aux longs cheveux couleur des nuées d'automneparmi les feuilles jaunies; et c'était la première fois que le fol voyait telspectacle et son cœur en fut déchiré en môme temps de mille plaies, et son cœur grossit d'impatience de ne la point voir de plus près. Mais un jeune homme vint qui portait couronne d'or, et Fépée longue, et s'approcha pour baiser les lèvres de la dame, et le fol ne le put supporter et s'enfuit d'un trait.

Mais il revint; dure est la glu des beaux regards. Et la belle disait : Prince, restez auprès de moi, je suis si seule quand vous partez, mes heures alors on s'égouttentsi lentes, et tout me gêne et tout m'irrite; remet le/ ces fâcheux devoirs et demeurez. Nous irons dans les arbres, là-bas, voir derrière leur rideau ombreux ce qu'ils décèlent de merveilles ou nous demeurerons, ne vous irrite/ pas, dans votre palais de marbre et d'eaux-vives, et nous compterons les roses en même temps que nos baise

Oui, Glyphtis, encore un jour je resterai, mais l'ombre du soir m'avertira de l'aube, qui doit un jour m'arracher à vous, de vos bras. Mais pour si peu de temps, que j'aille, puisque j'y suis contraint à l'appel de mon souverain, et je reviendrai tôt près de vous.

Las, prince, ceux qui partent sur la mer ne savent guère quand leur retour. La route est ma marquée 'sur les vagues. Mais les pilotes! — mais les sirènes. Mais ma nef est solide! — et les récifs durs. Et ce n'est pas loin! — Qu'en savez-vous bien. — Quand la force d'Êros QOUS emmena ici, nos roiles étaient confiées de toutes les puissances delà terré et de la mer. Notre navire nageait au plus léger mouvement «les rameurs. Mais quand vous partirez. .. et si jamais ,.us ne revenez. — Et si jamais je ne reviens? Vous vous moque/. Que Feriez-vous? — J'irai tmuver le fol, le fol dans la forêt. Et la reine riait d'une jeunesse de perle, elle riait si joliment qu'encore que le folful froissé, car le prince aussi riait, son amour en grandit encore.

De la cime d'un cèdre, le pauvre fol vit partir un jour la nef à grandes voiles pourpres. Et comme il en était joyeux, il entendit l'oiseau'parlant; Ah! voici le bel amoureux avec sa couronne de fêtes et son joli pagne de luxe. Ah! n'aura-t-il point un jour une belle ceinture dYcorce neuve. C'est cela qui sied joliment à qui prétend au bien des fds de roi. Ah! ahî ah! ah ! Et comme il descendit du cèdre, il aperçut le solitaire qui lui dit : Fils de roi, où donc allez- vous en guerre? — Et pourquoi Fils de roi? répond le pauvre fol... — Fils de roi, tu ne Tes guère, mais pourtant le deviendras, pour ton grand malheur à toi.

Quand le fol vint vers le palais, il se glissa parmi les haies, pour éviter le regard des archers. Quand il fut près du grand jardin, et qu'il aperçut sa Dame, le fol se mit à trembler et de grosses larmes lui coulèrent. La reine vers lui avait levé son pur visage de neige, mais ses yeux étaient froids et fixes, et son corps, comme une statue, attendait. Et l'âme de la reine s'en était allée, sans doute sur la mer, avec la nef aux grandes voiles.

Alors le fol saisit sa flûte et entama sa chanson copiée sur les pâmoisons de l'aube, et la reine, croyant que quelque oiseau passait, leva les yeux vers les hauts arbres, les baissa vers l'ombre de ses pieds, regarda parmi les haies, mais elle ne voyait pas le fol de la forêt; mais comme il s'ap

prochait, ému, la face paie, elle l'aperçut «■( s'enfuifl en riant. Elle était redevenue légère et gai&lt; sourieuse. Elle rentra dans le palais et se montra à une tourelle, puis à une autre, puis à une autre, et le pauvre fol courait; à chaque tourelle, elle montrai! ses dents de rires et ses seins gonflés, elle pauvre fol courait; puis si vite «'Ile se montra avec son rire à chaque tourelle que le pauvi éperdu s'enfuit., s'enfuit dans la forêt, et à toutes les tourelles riaient de blanches femmes aux dures gaîeti

Ah! qu'il pleura le pauvre fol, mais comme il s'en revenait vers la rose dont il souffrait, il vi[ poindre de la liante mer des nefs aux voiles pourpres, des nefs aux voiles Manches. El le prince descendit qu'aimait Glyphtis la jolie; mais l'autre nef débarqua des hommes d'armes et un fils de roi. Donc les deux princes se combattirent, et le premier fut tut'. Toute l'horreur du Bang versé qu'il voyait pour première la fois transit le fol, mais moins encore que l'accueil de Glyphtis au vainqueur, car elle vint à lui et lui donna son cœur.

Son cœur avec un »nfianl de ses deux
mains, on eût dit des colombes aux mains du Loucher: son cœur avec sou col s'inelinanf sur l'épaule du nouveau venu cl S0I1 front vers Ses lèvres; BOfl

cœur ave ii qu'une buée d'aurore et de

langueur emplit alors qu'elle vit cette face, pour Ja première fois sous le casquo; son cœur avec sa taille, qui, souple, ploya, et ses genoux qui défaillaient sous sa robe de lin blanc et sa natte qui se dénoua. Et comme tous deux se dirigeaient vers le château, elle aperçut le fol horrifié. Alors, se serrant contre le capitaine, à qui son âme était allée, elle lui donna encore son rire puéril et crespelé.

Elle lui donna son rire et le manoir fut clos. De nouveaux hommes d'armes en gardèrent les murs. Fol, fol! dit l'oiseau parlant, tu devrais te faire un casque des clochettes qui poussent dans la foret, et des grands roseaux tu tirerais des flèches, et d'un grand jonc léger te taillerais un bon arc, et d'un pauvre fol taille un bon archer. Ah, ah, ah, ah ! Fils, de roi, dit le solitaire, où donc allez-vous si triste ? Vous ne chantez pas, vous ne trillez pas. N'y a-t-il plus de baies mûres en la forêt?

Fils de roi, je ne le suis guère pour mon malheur à moi. Solitaire, dites-moi, qu'est-ce qu'un grand manoir là-bas près de la mer, où scintille la belle qui m'a rendu plus fol? La connaissez-vous? Son visage est profond comme les miroirs de la foret, mais combien plus blanc et plus délicat. Toutes les nues du ciel passent autour de ses yeux. Les pupilles en sont des étoiles tranquilles, son col est la tige d'un roseau plein de lait. Elle passe parmi les fleurs et se rit aux tourelles du grand nouveau manoir qu'on a tantôt bâti; el les galères viennent vers elle, à tire d'ailes, du haut de la mer, comme des oiseaux marins. — Et le fol de la terre, comme un enfant timide, le fol de la foret comme vers les œufs des nids, ah! le vilain fol, qui ne sait ce qu'il dit, glapit l'oiseau parlant !

Alors les passereaux, les rossignols, les beaux oiseaux qui ne savent que chanter leur souffle en quelques notes, leur souffle, qui est tout leur de partout accoururent autour du pauvre fol et pour le consoler chantaient comme sa flûte qui résumait leur cri d'amour parmi les aubes, et le fol prit sa flûte, et les faons et les daims vinrent lécher ses mains, et des oiseaux vigoureux et que le fol n'avait jamais visés se jetèrent sur le:

parlant, qui dut, de tout

le grand château, et dans une heure très d

le fol conta à la forêt, à sa genl emplumée. à ses

timides coureurs, le mvstèrr de SOD âme à la leur

pareille, et la forêl était en fête religîeufl tOUtes &lt;&lt;'s petites âmes adoraient la Tendre-
Pauvre fol au tiède cœur d'oisillon, dit le solitaire, crains le m., l&lt; ir aux beaux s. Écoute;

Ce n'est pas la première tour qu'on construit pour Glyphtis. Dès Ion-temps on parle de ses cheeux

de chauvir auré, ei de ses beaux yeux où toutes forêts et tous fleuves Be viennent peindre, èl d

beauté t uite, pour toi si neuve, ô pauvre iol. Elle naquit, il y a tant d'années si incertaines, qu'on ne sait si elle ne jaillit pas de la première source du monde, et depuis ce temps, c'est elle que cherchent les jeunes princes dont la barbe point, c'est d'elle que pleurent en leurs palais désertés les vieux rois découronnés.

Il était un très vieux roi, si vieux, si chenu, si tremblant qu'on le portait tous les matins dans une longue verrière blanche d'où il pouvait regarder l'horizon. Son horizon, c'étaient les vertes collines de la mer en courroux ou le tapis calme de ses indolences, et le très vieux roi ne parlait. Il avait perdu ses fils qu'il avait envoyés par les routes difficiles consulter l'oracle ; et ce qu'il demandait aux dieux c'était de savoir quand il reverrait Glyphtis qui avait été la colère aimante de sa jeunesse. Et il écartait ses filles, car il voulait qu'aucune image féminine ne vînt troubler l'image qu'il gardait sous ses paupières. Et le très vieux roi mourut dans le désespoir.

Il était un jeune berger qui vit Glyphtis dans une cour splendide, les plus ardents chevaliers briguaient son sourire, le roi son époux dominait l'élite des villes. Il l'aima, elle l'aima, car son sort est d'aimer sans cesse, il l'emmena vers sa ville et sa ville brûla longtemps, car le roi et ses chevaliers la vinrent reprendre après un long siège, et toute la race du berger s'effondra dans le passé noir.

ioO

Glyphtis vient, vit et disparaît; les dieux l'enlèvent dans l'orage, puis nous la renvoient pins belle, et celte beauté c'est le masque de leur colère. Elle descend des trônes poursuivre les pirates; elle quitte le pirate pour l'amiral triomphant, et l'amiral pour des jeunes princes qui la cachent en pays perdu; mais quel pays reste ignoré où elle rayonne. Fol, fol, espère que des navires armés la viendront emmener d'ici. Fuis au profond de la foret, loin du château, loin du sourire, et chante ou danse, ou pleure, mais fuis. Et le fol reprit : Je ne puis.

Pourtant un jour le beau manoir fut attaqué par tels ennemis, ords et velus, qui eux aussi étaient venus pour conquérir la face de jeunesse et de sourire; et leur vigueur a renversé le dernier beau prince et ses bons servants, et le manoir s'est embrasé comme une torche de résine, et sa fumée noire

monta aux cieux, étrange et tortueuse comme une

corde de colère, comme un bras calciné qui encore implore, comme les premières nues de l'éternelle nuit, sur l'incendie, dernier soir du soleil : Glypheofuyait par les haies de rosiers, tout apeurée. Elle aperçut les yeux du fol agenouillé, qui brillaien

connue braises et Bes mains qui tremblaient d'é
moi versl et les mains de Glyphtis. Com
me elle ne riait plus, il la prit dans ses bras et bondit vers les taillis verts. Fol, fol, bientôt ta retraite sera découverte; oh ! le beau fol ardent, les claies et les fouets sont tout prêts pour lui. Ah! ah! ah! dit l'oiseau parlant. Mais Glyphtis si tendrement l'implora : laisse mon ami me cacher près de ses étangs, dans son château de feuilles et ses tourelles d'écureuil; et l'oiseau les suivit sans plus rien dire et le solitaire, la voyant passer, leur donna son pain.

Alors ils errèrent parles mille sentiers, bien au loin, bien au loin! Glyphtis se regardait à tous les miroirs. La fuite des biches et des faons, et les craquements des taillis les avertissaient des approches ennemies. Puis, bientôt lassés, les barbares partirent, et le fol redevint le roi de la foret.

Les herbes et les arbres repoussaient ers la mer, les petits sentiers y coururent et les lianes les suivirent, les haies de rosiers devinrent gigantesques et fermèrent l'approche d'un épais rideau près de la mer. Et le Fol gambade auprès de Glyphtis au cœur des clairières. Ils s'asseyent tous deux sur les divans d'ombre. Le Fol est fils de roi puisqu'il est le vainqueur et que Glyphtis ne saurait sortir de la forêt.

Car il n'y a point de route, mais des petits sen^ tiers qui tournent, s'évadent et disparaissent sous ses pieds quand elle est seule, car l'oiseau parlant ne voudrait pas lui dire quand rôdent les nefs non loin du rivage, et le solitaire l'amuse par ses

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gronderies et ses bonnes exhortations, autant que le bon fol par sa flûte et ses trilles et aussi par ses bras nerveux.

Et de plus, il écoute les beaux contes qu'elle lui, l'ait sur les grands manoirs lointains, 1rs pois entourés d'une garde de mille hommes, les pontifes dont un i^este arrête les armées. Mlle le voit un peu souffrir à ces récits du monde bien grand, et peutêtre rèverait-elle de revenir par lui au pays des cités. Mais le fol, qui devient plus sage de jour en jour, l'incline vers lui. La forèf est belle, dit-il. Elle lui répond que oui.

CHAPITRE IV

TIIKAXO

Parce qu'elle craignait les sages et méprisait L'inspiré, la foule les traqua, les exila, les tua. Elle appela à elle, de sa voix de houle, ceux qui dépècent les bœufs et les moutons, ceux qui débitent des boissons fermentées, ceux qui comblent leurs greniers aux saisons d'abondance pour en trafiquer aux années de famine. Elle s'adressa à ceux qui vivent de l'injuste justice pour qu'ils colorassent son action. Et les chefs de la plèbe armèrent ceux qui labourent pour autrui, ceux qui tirent le sel du rivage aride, ceux qui rament en mer pour un maigre salaire, et leur promirent l'âge d'or s'ils pillaient avec eux les palais des sages. Ils les appâtèrent de cette espérance que ceux qui dédaignent les fonctions publiques et les négoces devaient avoir engrangé d'immenses richesses et que leurs souterrains regorgeaient d'or et d'argent. Quand ils eurent tué et pillé le peu qu'on trouva, il se dressa parmi eux des soldats cruels et fanfarons qui les Réduisirent el les pressurèrent; et les êtres de violence souffrirent.

Jl n'est nulle pari un navre sur pour qui vil Ion sa conscience et la vraie loi; pourtant les ges ne meurent pas tout entiers; si leur lamp brise sous le poing du plus fort, plus tard repris le parchemin qu'ils lisaient, lues les tablettes qu'il remplissaient.

Toute la science est dans le désir de la toute intelligence dans l'étude de l'intelliu toute vertu est d'aimer son intelligence dans l'intelligence universelle. La primordiale obscurité, le chaos où rampaient les êtres informes, ne point abolis par une structure postérieure el supérieure de L'homme el de l'univers. Ils existent aux

âmes basses absorbées par les fonctions du vivre.

toujours la foule se saisira du contemplateur

taciturne et doux, pour le battre de verges "il poulie mettre à mort. Le devin ignorant prescrira le crime et les plus heureux parmi ceux de l'idée traîneront par le momie la vie déshéritée. Ces! ainsi que vinl mourir ici, miraculé

ment sauvée des poings el des pierres d'une populace el toute froissée du nombreux aie d'une

foule, Théano la sa ante, qui vécul et p imme

un homme, (leux de sa ville la d» '-lestaient pour sa

beauté, parce qu'elle était éclairée d'un reflet d'intelligence [dus puissant «pie die/ lesautres femmes, et que ses grands yeux noirs scintillaient d'une durable goutte de ciel, que cette beauté était distante des agréments de celles qui filent la laine et aussi de celles qui se promènent indolemment devant les jeunes marchands. Ils la haïssaient de ne la point comprendre , car, outre l'élévation de son esprit, elle était diverse. Elle expliquait longuement aux jeunes hommes qui cherchaient la vérité, les naissances et les jeunesses de Punivers, puis elle chantait les souffrances endurées du Titan et la beauté de celle dont le sourire naquit dans une aube de nacre sur la mer.

Quand les aïeux chantaient, disait-elle, les Immortels hantaient la feuillée légère, ils circulaient dans la nuée, et la caresse de la brise gonflée de tendresse sous les étoiles c'était leur méditation et l'allure de leur bonté. Leur courroux tonnait dans la rafale et leur bénignité donnait l'arbre aux campai: nés, et le blé; et tout devenait dieu pour avoir apparu. L'homme couché sous la main des dieux rêva d'abord les sources de bonheur et se réjouit de les voir maîtres du feu qui le réchauffait, et des troupeaux qui le nourrissaient; il les pria

les longues années d'errance et les remercia de sa cité commode; puis, comme les orages sont plus fréquents que les jours de pureté albe, et que le malheur visite plutôt les maisons, demandant humblement l'hospitalité et fuyant sournoisement, parmi l'éclat des pleurs, *|u«* le bonheur qui vient au son des flûtes et des gaies sonnailles, ils les craignirent. terreur lourde de celui dont une arbitraire colère des dieux peut disperser la chimère, comme des pailles qui dansent folles à tous les coins de l'horizon! terreur de l'homme qui ne peut vivre sans l'invisible témoin et qui entend par la nuit noire rapproche rauque «les Euménides, cherchant le péché dans la ville endormie!

Les dieux iils des hommes devaient disparaître. Jupiter est fils de Minerve, la déesse de l'Intelligence, la parure constellée d'étoiles de notre mil Cest Minerve qui le bâtît sous nos veux, statue colossale dont le front touchait le fronton du plus haut temple, en symbole de l'idole énorme que peut construire l'immensité de nos terreurs et l'exiguïté de notre science. Cest un débile rameur pleurant dans l'ouragan, &lt;piiit se lever Neptune échevelé, c'est un poltron embarrassé «le son bouclier dans le bois obscur qui rêva que Diane lançait des flèches, el entendit dans les chênes agités par le vent le hurlement formidable de Mais. Il n'est de dieux ou de déesses «pie la Beauté; la

conter encore qu'elle naquit dans l'anhe de nacre de la mer, el la Sagesse, laisse/ conter encore

qu'elle protégea le subtil Ulysse, car il faut rêver

tout haut, et que les autres qui nous écoutent révent aussi, mais vccv de la joie et non de la ter reur. Écoutez la voix fabuleuse de Marsyas; si quelqu'un court les bois si fort qu'on l'entende de toutes les cités c'est lui, car il est le bois luimême, ses oiseaux, ses bonds de bêtes et l'agilité des bergers, et leur chanson.

Déchirez vos robes de terreur! Vous ne suppliez que des pierres non spécieuses; déchirez vos robes de terreur! car personne ne veille d'un œil jaloux sur toutes vos actions ; le ciel de cristal clouté d'étoiles d'or est vide et sans regard. Seul votre esprit va se cogner à la coupole solide. Vivez dans la contemplation, vivez dans l'esprit. Les minutes de l'esprit sont fécondes et le bonheur naît de vous-même. Laissez passer les brillants cortèges, avec les corbeilles de fleurs odorantes reposant sur des têtes jolies, et les chariots ornés, et les prêtres heureux, car là est toute la religion. C'est un chant à certains jours. Déchirez vos robes de terreur !

Il n'est de dieu et de déesse que la Naissance, et que la Mort et que l'Esprit. Vous ne mourez pas, vous finissez, vous repartez dans la course bondissante des atomes et vous virez selon des curiosités recommencées. Les champs de la mort sont clairs et dorés, ils sont ceux de la connaissance. Il n'est point de Tartare ni de juges à son seuil, il n'est que Léthé et que Champs-Elysées. Vivez et mourez pour apprendre, pour marcher aux sentiers de la connaissance qui ne descendent point dans les abîmes, niais montent en Man collines vers l'infini bleu. L'âme, de son feu hien
vei liant, vous éclaire, vous enveloppe, vous conduit. La lampe inextinguible de L'âme dure. Elle reste seule et identique; que t'importe de n'être plus le même, ne pas te souvenir des travers que tu

subis en ta ville, des injures des sots. .1 lions (h^ riches, du 1er de l'ennemi, de (a faim, on de l'apaisement de ta faim, si tn te réveilles vers une antre aurore sans souvenir d'hier. La mort sciait le guide bienveillant qui te conduit vers

une antre facette du monde. Ne crains jamais.

Demeure dans la vie, puisqu'à cette heure ton intelligence y vit parmi des aubes embaumées et des crépuscules éphémères; ne désespère jamais. L'éternité est. une clepsydre qui Be vide et se renouvelle, et c'est le même sable toujours; n'espère jamais, ne t'attriste jamais; tu peux découvrir demain les mêmes Qeurs d'un cœur tellement plus chaud qu'elles fapparattronl pins belles. Le monde

est mi auvent où l'on voit passer l'heure en i

de pierreries, en voile de regret ; demeures-y. Seuls tes mouvements et tes voyagea sont cause de souffrance; honore la beauté; la pensée se doit mouvoir calme dans 1'éther, comme la trirème foule les

blanches ('(aunes. Protée doit toujours reprendre

sa raie forme &lt;'t redevenir un vieillard évasif et pensif. Protée, l'âme humaine dans les gouttes liquides et innombrables de l'existence.

Il n'est point de hasard; il n'est point de destinée particulière; il est un univers qui meurt et s'engendre à tous les instants. Attends donc tranquille que l'instant t'apparaisse ou plus agréable ou plus grave...

Le scribe ne sait rien d'autre de celle qui vint mourir ici, sinon qu'elle ne priait les dieux de sa nation et pourtant les avait célébrés dans ses vers comme des statues clans les jardins de sa race. Elle était belle, savante et fut persécutée...

Joseph d'Arimathie reposa le papyrus qu'il déroulait, où de vieilles annales étalaient les ors surannés des vies disparues, et il murmura : Mobed, Glyphtis, Théano.

AGAR.

Dans la galerie étroite et haute, le roi Balthazar s'avançait, et les longs plis de sa robe orangée ornée au pectoral de dessins d'argent bleui, glissait sur les dalles de marbre blanc. Il s'arrêta près de la Vasque d'où giclait un bref jet d'eau parfumée. Joseph reposa le manuscrit.

Il lui dit : &lt;( Sire roi, Mobed, Théano, Glyphtis, puisque les archives et la légende les dépeignent, furent des êtres ? »

« Des êtres, des formes, des apparences, des récits, c'est loui un. Si ellesne récurent pas, ou si l'on jeta sur leurs épaules le splendide manteau d'une féerie de gloire, qu'importe. Le poète, qui porte &lt;mi sou cerveau, la race qui porte &lt;mi ses flancs les mythes et les fables, n'inventent rien qui ne soil possible. Ils se souviennent, ou ils prédisent : ils créent eu décrivant d'avance par l'indication de vie qu'ils donnent aux grands cœurs, mais toute invention de poète es! latente sur la terre; «loue elle vit. Imagine-toi le monde intellectuel comme la plus vaste prairie. Les surfaces vertes sont aussi grandes que la terre, les mêmes fleurs y poussent partout; le pollen est le même et le même veut l'apporte.

Ah ! si nous savions tout, cl je ne parle pas «les lois de l'univers, lois reculées et qui se retirent encore dès (pie nous ('tendons les mains vers quelque certitude, mais seulement les mémoires de l'homme, et ce qui s'est passé et ce qui s'est pensé, les mélancolies des barbares du Nord, auprès de leurs fleuves grisâtres qui coulent par le flot noirâtre de leurs forêts, et leurs ciis de joie auprès des coupe bois écumantes, et les rêves nonchalants du pêcheur de la mer IVrsique, et ce que lui disent les éludes calmes, et ce qu'il murmure aux Ilots susurrants, et les promesses que. parmi le jeûne et la diète, leurs propres esprits, tendus et éelairés de ciel, font aux solitaires des hautes cimes d'Asie, et les paroles jviis BUT les hautes tours plus proches des astres, et l'infini du verbe de tristesse des grands nomades des déserts du Sud, et ce que les sages de Grèce ou de Palestine n'ont pas dit, car il est des bourreaux, et toute la souffrance, et tout l'amour, et toute la légende. Ah î si nous savions.

Sur la prairie verte du monde, à des distances énormes, la même plante germe et déploie sa beauté éphémère, son instinct de beauté qui recommencera demain, donc beauté éternelle. Un pâtre, un pauvre, une jeune fille cueillent la plante commune, la fleur joliette et vulgaire; ils l'emportent, et qu'importe en quel vase ils la mettent, jarre de terre, pot de cuivre, vaisseau de bois, verrerie parée de perles. Et si le fils du roi des rois passe devant la fenêtre de la jeune fille, et qu'il emporte la plante qui fut un instant la confidente des pudeurs et des hésitations charmantes, la plante peut se sécher, une autre repoussera. C'est un vers de plus à la chanson de la fillette. Le fils du roi a passé. Et si le pâtre aime la jeune fille dont les yeux se brûlent au mantelet du fils de roi, c'est une phrase de plus à la chanson; c'est la même chanson dans les palais du Nord, les fournaises du désert, les pierreries liquides des rivages bénis ; et la douleur parmi la diversité des langues parle partout selon la même modulation belle et triste, éphémère mais éternelle puisqu'elle existe simultanément et &lt;le toutes parts. C'est aux mêmes fuseaux que se dévident les fils de la vie et &lt;lu rêve, des heures el de la mort. I tans les PableSj les gardiennes d'oubli, les numératricea de la mort, sont &lt; l«*s vieilles à jamais, qui n'eurent jamais de jeunesse, mais les devineresses, el celles qui chantent près des torrents jouissent &lt;1«' la jeunesse et de la beauté éternelles. Confusément les sages et 1rs Faibles ont d'accord pensé, que peut-être des âges avaient coulé sans trace, et leurénigm en ces gardiennes toujours séculaires; et le printemps recommencé, quand, nous ne savons, vit et fleurit, pour combien de soleils ardents, nous ne

savons, et tous nous chantons, et chanterions plus fort comme les oisillons au lever de l'orage. I'; r
cours la grande prairie verte, et tu n'y entendras

que le cri alterné de la peurou de la certitude. Voilà l'écho qu'on entend bruire des peuples, el les s

sont des enfanlelets devant un mur noir.

Mais, dit Joseph, le chant est aussi d'annoncia
tion.

— A toutes minutes, puisque rien n'est arrivé devant les veux du monde. Mois (''conte l'origine

peut-être «lu mythe de Mobed, la guerrière pour les uns, la plus belle pour les autres, l'apparition

totale de la femme pour beaucoup de ceux d'ici et

qui est leur Sœur de toute époque, un esprit, tandis que Glyphtisel Théano leur viennent, si variées des milliers de bouches qui répétèrent leurs noms, des rives méditerranéennes, à moins que toutes trois ne soient le reflet de quelque culte dispersé et plus antique encore que nos fables les plus audacieuses.

Dans la grande prairie verte vivait le roi Abraham avec des guerriers, avec des troupeaux et quand ses tribus venaient sur quelque lande nouvelle de la grande prairie bâtir leurs huttes de branchages, on eût dit, le lendemain, l'éclosion merveilleuse d'une forêt. Le roi Abraham savait la justice, domptait les fauves et terrassait les rebelles, et nul ne défendait mieux la part qu'il s'était conquise contre les barbares du Nord et les pirates du Sud. Quand le roi Abraham était encore tout jeune, son père, qui était puissant dans une grande ville près du plus ancien berceau humain, l'avait fait partir au loin, lui et les serviteurs fils de ses anciens serviteurs qu'il ne voulait plus nourrir, car la cité, en ses murs de pierre sèche, était devenue trop étroite.

Abraham augmenta son peuple des esclaves qui gémissaient d'un lourd collier de fer, il les prenait aux rites avares, il en diminuait les tribus en marche; il appelait les pauvres du renom de sa justice, ainsi que les peuplades aux mœurs douces qui fuient devant le galop de hordes. A l'aube encore pure, au coucher sanguinolent du soleil, Abraham offrait à l'Inconnu les paroles d'attente et d'espérance de ses peuples, et il écoutait les conseils de douceur de la nuit jusqu'à ce que l'Inconnu lui eûl parlé.

Tu sais qu'une ambassade de son vieux prie Tharah, qui vivait aux villes de Chaldée, lui avait, amené une compagne, la plus belle qu'il eût tr&lt; parmi les filles de sa race. Brune et blanche et grande, Sarah savait mieux qu'aucune autre tous les travaux de femmes. Elle devint la reine auprès du roi; mais nulle lignée ne sortait d'elle et Abraham se désespérait.

Et les siens disaient : Nous ne serons pas,COmme les races qui nous environnent, un grand peuple, nous n'enverrons pas au loin, sous le commandement du fils de notre roi, nos fils qui Iraient édicter nos lois et fonder dans les plaines lointain.
peuple à notre image. Les Elohim tirent l'homme à leur image, l'image de l'homme le plus près des Elohim, le roi, doit guiderla tribu, image du peuple,

vers les lointains. Notre peuple ne pourra engendrer le peuple (ils, notre peuple n'est pas élu par le

Seigneur et nous ne ferons pas Bouche de races nombreuses et dominatrices.

Abraham pensait comme eux. Il pensait douloureusement que ses lois e( ses Bymboles demeure-)

raient hornés en un eoin de l'uniers, el que la Sa
gesse des rois pasteurs allait mourir en lui ; comme

il aimait SaTah, &lt;jui était pour lui le seul leste,

aussi le Bigne évident de la maison de son pèi

u, il se désespérait sans agir, et il aimait Sarah et pour sa beauté et pour les souvenirs qu'elle évoquait.

Il advint que, parmi des esclaves délivrés, se trouva une très belle jeune fille. Elle s'appelait Agar. La matité brune de son teint faisait ressortir ses larges yeux noirs et phosphorescents; ses nattes lustrées comme l'onyx, belles, lorsqu'elle les serrait en couronne, abondaient, lorsqu'elle les dénouait, comme la frondaison du saule, et les hommes disaient dans le peuple : la reine Sarah n'est plus la plus belle du camp. Elle est splendide comme la froide lune dans un ciel doux, comme un fruit mûr, mais celle-ci est la fille du soleil, et ses yeux réchauffent tel un midi flamboyant.

Et Abraham partageait l'enthousiasme de ses hommes, si bien qu'il la refusa aux meilleurs de ses guerriers, et qu'il eut d'elle son fils Ismaël.Mais la reine Sarah menaça de se retirer vers les villes de Chaldée. J'emporterai, disait-elle, avec moi, le souvenir de ta race et le chaînon de la chaîne d'aïeux qui te relient aux Elohim ; et l'on dira que tu n'as point su conserver les lois de la justice, et tu seras retranché dans le passé, et ton peuple sera une horde neuve, sans lois et sans droits dans la grande prairie verte.

Sarah, répondit Abraham, un peuple ne vit pas seulement du passé, il ne peut être seulement une migration qui plante ailleurs qu'en son berceau les lois el la foi de la patrie ; lu ne m'as point donné de (ils qui puisse conduire les fils de mes homméfl vers les terres lointaines et les mers inconnu celle-ci a été sanctifiée par la vie. Alors, dit Sara h, je ne veux point attendre qu'il ait l'âge d'homme pour porter ailleurs ton nom et tes lois; qu'il parte tout de suite et elle avec lui pour le guider; qu'ils partent seuls. Et le roi Abraham, encore dominé par le souvenir d^s années longues du premier amour, le permit.

Agar partit par le désert et peu d'hommes l'avaient suivie. Les lourdes Fatigues lesdécimèrenl ; beaucoup rentrèrent dans les campements d'Abraham, car il les humiliait qu'une femme eût l'apparence du commandement suprême. Agar cira dans le d&lt; Elle Souffrit de la faim, elle BOUffrit de la soif, elle

souffrit de l'effroi quand la voix «les grands fauves

se répercutait dans les solitudes; aux iii;i:l

parmi les points d'eau, elle trouva des peuplades

encore enfantines; elle leur apprit les arts qu'elle savait, et ceux-ci la défendirent. Mlle fut reine, elle fut captive; ses fuites préparaient ses triomphes, ses triomphes succombaient sous les conspirations

de l'avarice et de la PUSe, &lt;'t souvent loin «les tentes

incendiées elle dut s'enfuir emportant ^m fils entre

ses luas, et le petit fsmaël Bouriait à ses larmes

abondantes et jouait de s.*s doigts avec les belles es noires. Sa beauté lui sauva souvent la vie. 2?&gt;

quand elle apparaissait droite et brune entre les feux des nomades pour leur demander le pain et l'asile, et ceux-ci se prosternaient d'abord comme devant une apparition.

Enfin, Ismaël grandi devint un chef de guerre, et son peuple s'accrut nombreux ; il régna par la conquête et par la science, et Agar luttait près de lui dans les combats, elle promulguait des lois sages, et le souvenir de sa grande beauté vivait parmi les peuplades.

Aucun des vieillards n'avait pu oublier le charme de sa première apparition et la sérénité de ses premières paroles. Et quand elle mourut, son souvenir se déifia et devint pareil à celui d'une Isis victorieuse ; c'était la mère des races de splendeur et de courage dont les chevaux vainqueurs ne s'arrêtent que devant les flots d'océan, et quand le soleil se lève, c'est sa face de victoire qui met en fuite la lune charmante et pâle.

LE DIEU ET LES DEESSES

Tout ceci, dit Joseph d'Arimathie, est le murmure de l'homme; moi j'ai vu l'aube du divin.

Le roi reprit : une aube de douceur, mais une (Ulbe humaine. —

Les anges de merveille vinrent prédire la nais nance, des harpes résonnèrenl au soir d'anm tion. —

Dans le parvis du temple les anges de lumière se manifestèrent à la femme de Manoah. La promesse céleste flamba devaul les yeux d'Hannah, et toutes deux, toute leur douce vie demeurèrent en prière devant l'hôte miraculeux de leurs flancs. C'était aussi, à cette heure-là, l'aube du divin. 11 est souvent venu l'homme de la promesse, l'Incarné, pour | mourir sans avoir parlé 1 Dalila tua le fort, et quand Samuel s'éleva du sol chez la Pythoi c'était du dur exil qu'il revenait, et non point de la tombe. —

En ta pensée, sire roi, dans ta science qui est ton culte, pourquoi des formes féminines se lèventelles immortelles et presque divines, et pourquoi l'homme du passé n'est-il à tes veux qu'un sage? —

Le divin, reprit le roi, est un culte accumulé par de longues prières et &lt;le longues contemplations.

Puisque le momie pensant vit en l'homme et en la femme, pourquoi l'humanité n'érigerait-elle pas déesses? La beauté n'est-elle pas la tonne immédiatement sensible du divin, et la femme ne eontient-elle pas autant des possibilités de souffrance qui la complètent ? L'homme, la race humaine, est, malgré les apparences contradictoires, toujours identique à elle-même. La même minute revit depuis que le momie existe, on la raconte depuis qu'on parle. Les mêmes faits ne se lassent pas d'être. Tout cet entrelac de joie, de douleur, de haine, d'amour, qui passe, aux yeux des simples mortels, pour la complication profonde du monde, la femme le contient, autant que l'homme, plus intensément, plus rapidement. Les fanfares de victoire et les lugubres gémissements des deuils elles les entendent à la même minute ; elles pensent et elles agissent, toutes données à l'impulsion. Elles entraînent par l'existence vers la voie. Elles proclament d'un mot l'orientation de la route qui souvent sera si dure à fixer dans les sables. Dans Je monde physique l'homme agit et la femme écoute. Dans le monde moral, la femme agit et l'homme contemple.

A l'humanité primitive, il fallait donc des formes de déesses. Le dieu de l'homme, le Messie annoncé, n'est jamais venu, il se construit lentement de ceux qui arrivent et meurent en laissant un balbutiement plus profond que ceux naguère entendus. C'est en eux, c'est en nous chez qui leur vie brève se multiplie par la méditation et par l'étude, que se construit le Dieu, c'est-à-dire la beauté mentale de l'homme. D'eux les voyants aimables, les voués à la mort dure, il demeure un signe, et ce signe c'est nous qui ouvrons toute notre âme à leur essence.

Des milliers de tabernacles attendent avec un socle vide pour la statue, une table rase pour le livre, et les fêtes sont déjà prêtes depuis 1 temps pour le ruissellement du vrai ; mais qu'en voit-on d'autre qu'un reflet! Et la conquête de la vérité est si infiniment ardue que les grands é saires de la conscience nous la laissent filtrer entre les doigts comme des gouttelettes d'eau pâle. Celui des rives du Jourdain, dont la voix tonnait sur la Palestine, le lustral prophète, qui ne resta sur les frontières du monde que pour emmener plus de disciples de la pauvreté et du silence vers le désert, celui dont on trancha la tète, que reste-t-il de sa pensée? Et de Jésus que demeuret-il, outre les larmes des femmes, notre trist el des pardons sur des conscien - Fils de l'homme agitent l'univers, comme nue pluie. Des gouttes brillent un instant sur toutes les feuilles et toutes les Heurs, puis, tout se sèche et la même apparence qu'auparavant revient. Bien des gouttes ont dessiné des sphères mobiles et passagères Milles lacs, les rivières el sur l'océan. Il passe une nuée fine et pleine des mansuét udes bénies; la terre se rafraîchit; puis l'ardent soleil redevient maître, disque ^'ov, disque de gloire et de pompe, disque Damboyant de passion, a«v si leçon de désir dolent et journalier. —

Alors (pie faire? dit .loseph d'Arimathie. —

Attendre. Si tu restes les yeux fixés sur l'avenir, sans rien regarder que l'apparence de l'énigme, la vie de la terre et de l'homme t'apparaîtront immobiles, et tu t'attristeras de ce que l'immortalité non encore démentie de l'effort humain sur la terre n'aboutisse qu'à regarder le même rayon de soleil découper le même pan d'ombre fixe sur un mur. Si tu regardes derrière toi, l'espoir te viendra des chemins parcourus; ah ! si après un jour d'audace ne venaient des années affaissées, si l'homme n'hésitait si souvent devant les. hautes herbes des landes inexplorées ! Le vaisseau de bois que tu m'apportas prend place parmi les éléments de notre culte puisqu'il représente une prescience et une douleur et sans doute en sera-t-il longtemps l'objet le plus précieux,, puisqu'il est le plus nouveau et signifie ainsi tant d'idées accumulées, aussi parce qu'il émane du plus instinctif des héros de vertu, et aussi parce que tout fait croire, en raison même de sa récente existence, que de longtemps aucun ne se lèvera dans le rayon de vie que nous pouvons atteindre de notre pensée.

Mais, Joseph, c'est comme l'arche, une cassette, un signe, et tu ne m'en saurais expliquer que la belle mélancolie qui te saisit lors de sa contemplation. »

Darès entra. Sire roi, un voyageur vient de par la route des sables de se présenter au château; il est très las, d'aspect très pauvre, ses yeux sont caves, sa chevelure longue et noire est emmêlée (Tune broussaille d'argent.

Nous le verrons, dit le roi.

Et devant le voyant et le saint qu'ils étaient, Darès introduisit un bomme. A cette minute un rayon de soleil pénétra dans la haute galerie, si intense et chargé des vigueurs célestes, que !&lt;• vaisseau de bois de Joseph d'Arimathie, dé sur un socle d'autel, sembla s'embraser d'un feu poudroyant e( fixe.

CHAPITRE V

AHASVEIIUS

Sois le bien-venu, dit Je roi. Étranger, tu peux à ta guise nous dire ou nous celer ton nom, et d'où tu viens. Notre volonté et notre loi exigent seulement que tu sortes de ce château quand cela te plaira, moins triste et plus doté des biens de fortune, que tu n'y es entré. —

Et l'homme répondit : Je suis Ahasvérus, un pauvre artisan de Jérusalem.

Et comment es-tu venu jusqu'ici?

Je fus banni.

Et d'où viens-tu tout récemment ?

Du désert large.

Et où vas-tu ?

Je n'en sais rien et peu m'importe.

Je ne te connaissais point à Jérusalem. Je suis Joseph d'Arimathie.

Il y a peu d'apparence qu'un puissant comme vous se souvienne d'avoir aperçu un pauvre hère comme moi.

I.'m on Bois, dit Balthazar; il tendait une coupe à l'homme, qui d'un trait la vida. Sa tête aquiiine, sous ses lourds cheveux, s'éclaira, et sa main trembla un peu comm ! de plaisir, e( ses tempes battirent sous la coulée de la source mains étaient larges et osseuses, dures, el quand il reposa le vase de métal, toute sa stature apparut haute, forte; sa face était couleur de cuir faui ses pieds nus ; une longue tunique brune et un vieux manteau le couvraient.

J'ai vu souvent, seigneur Joseph, votre palais dans les vignes et vous-même je vous ai vu partir pour la chasse sur votre beau cheval blanc harnaché de cuir rouge et votre faucon blanc au poing, et la suite de vos serviteurs, plus magnifiques que VOUS, dans leurs e &gt;slumes et dans leurs arme&gt;: je vous ai vu revenir joyeux lorsque las du travail j'allais regarder le soleil rougir comme du san{ la ville.

( &gt;ù habitais-tu ?

Vous n'y passiez guère, dans cette rue qui mène de la ville au charnier, à la voirie, au lieu des exécutions capitales, dans une rue salie de ces voisi de chenils de pauvres et de coin râbles, en un terrain pieiieux où les arbres ne poussent pas, où c'était la lie de la ville qui cai le soir auprès de la fontaine. Quel était ton labeur.' dit Balth i Aucun et tous. J'aidais aux maçons, j'étais un peu charpentier, un peu forgeron, toute besogne m'était aubaine qui me donnait quelques poignées de farine, ou une petite outre de vin. Il ne fait pas bon être pauvre en Israël.

Pourquoi fus-tu banni ?

Xe le saviez-vous pas, seigneur Joseph ? J'ai ouï dire, en effet, queCaïphas vous avait fait emprisonner; d'ailleurs, qui sait quelque chose d'une vétille telle que moi? ou peut-être Pilate avait-il déjà ouvert votre cachot. Je fus banni sans qu'on m'en dît la raison. On me menaça des supplices sije demeurais, au vrai je n'en avais guère envie, qu'importe où l'on est malheureux... Je crois que ce fut pour n'avoir point ouvert ma porte à Jésus qui montait au Calvaire ou ne lui avoir point offert une place sur mon banc. Je n'agis point par dureté ; mais tous les condamnés passaient devant ma maison et quand on doit mourir, autant se hâter... C'est moins de misère.

J'aurais cru, dit Joseph, que les prêtres t'eussent félicité.

Oui, quelques-uns, ils sont assez durs... je donnerais de bon cœur les années de misère qui nie restent pour ne l'avoir point fait... Pourquoi ai-je refusé... d'un premier mouvement ! j'étais dur dans la ville dure... et puis tout a passé, et malgré la lenteur apparente, si vite... et réfléchir parmi ce hurlement... « II veut être le roi des juifs, il veut être l'esclave du César... oh, le beau fils de David... fils de David appelle tes gibborims... protégé de Dieu, que les anges nous viennent flageller el nous ouvrir le crâne du sabot de leurs chevaux ailés... il nous faudrait cela pour te croire... où suit tes miracles, et toi qui as ressuscité La/are, l'occs va se présenter tentante et opportune d'une résurrection... Lazare était un comparse... ('/est la Maddaléenne qui... et des cris, une bourrasque de cris comme chaque fois qu'on menait quelqu'un à la mort.

Tu ne Tas pas reconnu f

Lui, Jésus?

Lui, .lésus, le doux Sauveur.

Eh non! la haine qui lui lâchait ses do. coitait de même tous ces funèlues passants el j'en

vis tant, et les grandes voix du pauvre, c'était en

des fosses du palais qu'on les emplissait du Bable

épais de la mort, ou bien dans ces fonds de caverne

traqués où trompés et attirés dans un bois obscur les hommes de liberté sont morts; il poi
sons... On ne nous. montrait guère de héros dans m ire rue qui mène à la croix, ou l'on nous.] que c'étaient des voleurs; oui, j'ai vu des bn pris de l'autre côté du Jourdain, vendus par le guide arabe, trompés par les émissaires «le l'Hérode que Javeh confonde, de l'assassin pourri, mais quandon les amenait à Jérusalem, blessés, attachés sur des chameaux comme des ballots crevés, car leur sang- coulait, on racontait surtout leurs vols et leurs déprédations. Beaucoup étaient partis parce que le publicain les ruinait qui ont parfois volé le publicain, et même fait pis.

Ahasvérus, tu n'as pas été étonné d'entendre Joseph d'Arimathie appeler Jésus, le doux Sauveur?

Xon, c'était son ami, et puis j'ai peut-être vu quelque chose.

Grâce à quoi?

A l'ombre de sa mort sur la ville; et de n'avoir rien compris, de n'avoir rien vu, rien su, d'être resté ce jour-là, et sans doute d'autres jours avant, devant des âmes plus frêles et plus profondes que la mienne bourrue, durement châtiées, sans que je puisse faire autre chose, et ce peu n'est rien, que les laisser reposer sur mon banc, c'est mon souci dans ma nouvelle détresse moins pire que l'ancienne, c'est ma seule détresse.

Je vis ceux qui pleuraient près de son corps, ils se désolaient en leur cœur, et celles qui étaient avec eux étaient belles de noblesse et de filiale souffrance'; les pharisiens se moquaient d'eux, ils étaient fertiles en anecdotes, mais ils semblaient des fouines, au moins ceux que nous autres du petit peuple rencontrons, en les comparant aux amis de Jésus. Ceux-ci emportèrent pieusement corps ; quant à l'Iscariote, je pense qu'ils l'ont tué. Peu de temps après cette mort, on conta, c'étaient les Galilécns qui parlaient, que la mort de Jésus était crime plus grand qu'aucun précédent, qu'à cause de ce crime on revenait les vieux malheurs, et les Hébreux seraient dispersés comme autrefois par le fléau du conquérant ; et beaucoup de pauvres allaient vénérer et pleurer au lieu du suppli Les prêtres commencèrent à parler autrement ; à

les entendre on les avait trompés, on n'eût dû que bannir Jésus, ce doux, qui n'avait eu qu'un tort, celui de toucher aux menus détails de la cite, autrement homme instruit, favorisé parfois des communications divines. Ils ne le craignaient plu ils craignaient les Galiléens qui s'étaient conquis tant d'amis par leur douceur et par les prom&lt;

de l'extase éternelle pour qui suivrait leurs enseignements. On me reprocha durement d'avoir refusé mon banc, d'avoir fermé ma porte ; je n'en étais déjà pas si heureux. Enfin, VOUS pense/ bien qu'on

ne reprocha rien à&lt; Saîphas, ni aux puissants du Sanhédrin ; aucun de ceux qui avaient commis le meurtre ne fut inquiété, mais ils furent heureux de me

aer aux haines et de me bannir, comme on eût

pu exiler le charpentier qui avait coupé le bois de

la croix, le cloutier qui avait fabriqué les clous, el

:v-&gt;,h"s SOldatS romains qui, comme tous les jours, montèrent la garde près des suppliciés. Et l'exil me fit plaisir, car j'avais déjà banni ma ville et ma race de mon âme, j'étais trop malheureux pour aimer une ville; maintenant voyageant durement, ne voulant m'arreter nulle part longtemps, anxieux de n'être plus d'un pays, de ne plus agir collectivement, de ne plus être trompé collectivement, je vais à la recherche de nouvelles détresses, toutes moins pires que l'aspect de blanc mensonge d'une cité. Voulez-vous me redonner une coupe, je suis las, malgré ma force.

(Et la buvant...) Seigneur, ce vin est le courant heureux de la vie, il est chaud, il est bref; le plaisir qu'il cause est court comme celui d'une pensée heureuse, ou de l'espérance d'un rêve heureux. Le vin est impalpable, presque comme la vérité qui nous fuit, nous laissant aux doigts un goût de pulpe. On en est saisi tout entier comme d'un espoir et aussi abandonné tout entier, mais on ne l'en déteste point, pas plus que l'espérance et on veut ressaisir le charmeur qui chante en un palais sous le crâne, fût-il dur et épais comme le mien, celui d'Ahasvérus, du pauvre tâcheron de Jérusalem. Et j'ai tant marché, depuis tant de jours, Seigneur, que je vous supplie de me donner licence d'un peu de repos ; demain je repartirai, et vous aurez fini de voir un pauvre sot.

Ahasvérus, dit Balthazar, depuis que tes pas se sont, éloignés de Jérusalem, en ton périple n J point rencontré de Juifs ?

Ah si, Seigneur, quelques-uns; ils prêchent la foi nouvelle, et la nouvelle incarnation de Javeh. A lesentendre, Moïse n'était qu'un petit garçon ; ils recommencent; un Elébreu, c'est un homme qui prêche la foi nouvelle. Ils n'ont jamais fait que cela, et quand leur foi à Javeh leur paraissait trop ancienne, ils étaient parfois idolâtres ; j'ai ausî mon temps sculpté Ac* Baals pour des amateurs riches, grossièrement., pour mettre dans un coin de jardin. Mais vous les entendrez pépier la foi nouvelle à tousles carrefours du monde, jusqu'à l'heure où les gentils les réduiront au silence, jusqu' «pie leurs corps ei les bûchers s'évaporent avec !&lt; s façots en flammèches d'or, dans un peu de fumée ; il leur faut toujours un peu de fumée; ils prêchent courageusement, et des tas de pierres servent à la l'ois de tombeau pour eux, et d'indication pour reconnaître la route. Mais ils |.rèchent bien courageusement. Ils recommencent, c'est le signe de la race.

LA Ml Ol SALOMON

Aiiasverus ne quitta point le château sitôt qu'i l'avait déclaré, car l'ingénieuse hospitalité du roi l&lt; retint assez long-temps sous prétexte de menus travaux de fer ou de bois. La plus grande partie du jour Ahasvérus besognait avec fougue, puis vers les heures du crépuscule, il s'attardait longuement à causer avec Darès. L'esclave noir aimait l'errant et il eût voulu le mieux connaître pour le guérir plus sûrement de sa tristesse, car, pour le bon esclave, ne pas être tout à fait heureux, c'était montrer la plus profonde douleur, et pour le distraire il lui contait ses plus merveilleuses histoires. Connais-tu, lui dit-il un jour, l'histoire de la barque du roi Salomon? Et comme Ahasvérus, en riant, professait l'ignorer, Darès lui dit : Pour qui, ainsi que toi, veut ronger sa vie au long des routes multiples, il faut la savoir, elle est vraie et utile.

Lorsque Salomon eut construit le temple immense qu'avait rêvé son père David, que les treize mille piliers de cèdre soutinrent les dômes où les lamelles d'or présentaient dans leurs courbes toutes les hautes paroles inspirées des Elohim, qu'il y eut suspendu la lampe merveilleuse sous laquelle le plus simple piètre transfiguré de lumière semblait un roi tout-puissant, il se demanda s'il avait assez fait pour que la louange de son Dieu fût proclamée par toute la terre. Il parcourut le temple et fut satisfait; la joie des fidèles emplissant les parvis de leurs cris admiratifs, leur respect plus grand lorsqu'à travers la foret des piliers de cèdre ils apercevaient la chaire d'argent massif du pontife en face le troue «l'or du roi, et le merveilleux tapis qui se déroulait ver-; le sanctuaire pour que le roi et le pontife pussent s'agenouiller devant les battants du tabernacle avant qu'il s'ouvrit, le contentèrent. Il regarda aux murs les palmes, les ailes de bronze qui semblaient emporter les prières, les grands bœufs d'airain qui soutenaient les vasques de purification ; il longea les terrasses extérieures et monta sur les tours; il vit avec plaisir tous les oiseaux familiers à qui Ton avait construit des nids pour que leurs volettements et|Ieurs cris parussent continuer dans le ciel infini le verbe enthousiaste des femmes heureuses de leur piété. Il vit L'étang consacré d'une eau si claire, que, malgré sa profondeur, on déchiffrait sur le fonds de marbre ^cs mosaïques aux  i es

Couleurs qui étaient les noms du Dieu créateur, et pourtant quand il rentra vers le palais au pas lent de son char il était soneienx et sentait que hommage au Très-Haut était incomplet.

Et, cependant, rien m» manquait au temple su* perbe, et sa colline dépassait les plus hantes du pays de la foi; les chœurs chantaient les louanges de .laveh d'une voix si mélodieuse que les roiscap^ lifs et les hôtes de Salomon dédiés à d'autres religions sentaient sur le glissement argentin des l'amour du Dieu d'Israël les élrcindre. et quelquesuns- se convertissaient lorsqu'au rythme le plus doux, tendre comme des répons de fiancée, glissaient les portes devant l'étincellement blanc et vif comme foudre figée, du sanctuaire. Ah! ces tempslà, dit-on, les allégresses d'Israël sonnaient en chansons admirables, les tambourins rythmaient la joie sereine de la Palestine, comme celle d'une jeune et belle épouse d'un dieu triomphal, et les peuples dans leurs îles, dans leurs déserts, derrière leurs fleuves, regardaient jalousement, énamourés, passer sa beauté sur le char d'or aux roues de rubis. Slon nonchalante tendait la main vers ses corbeilles et c'étaient vendanges ruisselantes et gaietés bruissantes avec des chansons dans les chemins pierreux, hymens sur les hauts lieux, et des milliers d'ânes et des chargés d'outrés grimpaient vers les villes. Sion étendaitla main verssesports, etsous ses pieds, en vidant les galères, elle entassait les ballots de pourpre, les grandes idoles dorées des pays jaunes, celles des noirs qui sont en bois mal travaillé, mais les yeux sont des escarboucles, de rubis les pointes des seins des déesses et de toutes les pierreries splendides, au hasard assemblées, leurs colliers; et aussi les idoles des Hyperboréens , bois mal équarris, mais revêtus des plus belles toisons douces et blanches ou bleuâtres des bètes inconnues, et entre ses pieds s'amoncelaient [des amas de bois parfumé, si bien que la maison du plus pauvre à Sion contenait des arômes des terres odorantes.

Aux jours de fête, Sion se parait des plus belles étoffes de Iiu qu'on pût trouver dans le monde, et elle élevait au-dessus de sa télé, p &gt;ur que 1rs peuples en fussent charmés, des écharpea de c ailiers lumineux comme des astres. Puis elle souriait de toute sa face et de toutes ses femm maître Salomon, le plus beau des fils de Javeh. —

Songe ancien, dit Ahasvérus, Sion est amaigrie dans son enceinte, et le temple, quoique si beau, parure encore de la ville, n'est pas cette merveille que tu crois. —

Je te conte, dit Darés, les beautés du vrai Temple, celui que Salomon bâtit pour lui, autant que pour Javeh; ne se pensait-il pas le reflet de Javeh bienfaisant. (- 'lui que tu vis. des h un m ;s le rebâtirent,

des hommes seulement. —

Mais, reprit Ahasvérus, des hommes ép ruinés par l'exil et le malheur, et n'est -il j&gt;as plus beau, ce temple où les piliers sont de la souffrance, où les palmes s'obstinent à l'espoir, oui peut-être plus beau,

et moins cependant, que les salles aux murs nus, où les Hébreux «les exila ablaienl pour ne

point oublier leur langue et leur loi. —

Pour toi, l'errant el le Bolitaire, mais n'est-on pas plus près des éternelles lorsqu'on peut

tOUS les jours voir leur temple illuminé et leurs statues...

Non, l'image fixe d'une divinité me générait. J'aime mieux écouter en moi le temple se bâtir.

Enfin, dit Darès,tel ne fut pas l'avis du roi David ni du roi Salomon. Ils étaient puissants et fils des Elohim, et toi tu n'es qu'un pauvre diable, cela fait une différence dans les idées ; moi je ne suis qu'un esclave, j'accepte les pensées des puissants et les crois vraies, parce qu'elles sont plus belles et fleuries. Ceux qui portent une amulette sont plus contents que ceux qui à ta mode cherchent le désert dans les villes et des piscines dans le désert. —

Bien. Que manquait-il donc au temple de Salomon ? —

C'est ce que le roi chercha longtemps. Il consulta les pontifes, les sages, les juges ; tous étaient heureux sous leur tiare enrichie ; il demanda l'avis des marchands avisés, tous lui dirent que l'été du monde florissait; il consulta des gens du peuple, ils s'enchantaient de pouvoir paisiblement dormir près de l'aire ou de la fontaine, roulés dans leurs manteaux, sans que jamais plus les cris de panique signalassent à l'horizon les pillards arrivant sur leurs maigres chevaux en rapides déprédateurs. Il proposa son inquiétude à des dames, dans le palais; elles ne s'étonnèrent que de son singulier souci, et pour toute réponse lui montraient les coupoles efï'ulgentes et les tours colossales, et les terrasses de la ville comme une joyeuse pelouse aux pieds du temple et du palais.

Un jour que le roi Salomon errait assez loin de sa maison de plaisance à Gilead, célèbre peu grandes ombres et ses colossales pommes d'or, il avait abandonné la route droite et ombreuse; il se vit dans une région qu'il ne lui semblait pas connaître, et bien distante de toute la beauté lu de son royaume. C'était comme une gorge entre des collines de pierre grise qu'escaladaient en bouquets les genêts et le thym et au- de la gorge planaient des éperviers. Là il vit venir à lui chantant et dansant, cambrant sa ceinture i et des crotales à ses doigts, une belle fille ismaëlienne. Elle avait les traits de ces tribus qui errent dans le centre des déserts arabiques, à qui l'on attribue la prescience et le don de dévoiler le sens des chansons de l'oiseau et de la forme du nuage, et beaucoup d'entre elles vivent sur les confins du pays de Madian.

El la jeune lille lui dit : Saint an bien-aimé, saint à l'homme anxieux... puis elle s'enfuit en riant.

oi la poursuivit, mais la capricieuse jeune fille Mes agilement passait à travers les grandes touffes et sautait le lit pierreux et see .lu ruisseau. Enfin elle daigna s'asseoir sur un quartier de roc et ainsi Salomon put l'approeher. Il lui demanda le sens de ses paroles... « Bien-aimé, lui dit-elle, tu l'es de tout Israël, car tues le roi Salomon; anxieux tu l'es, car tu cherches ce qui manque au temple etpersonne n'a pu te le dire, et la fille ismaëlienne ne veut pas te le dire. Devine si tu peux. » A côté d'elle deux grands lys flexibles et superbes se penchaient. Elle en arracha un et le lança dans l'espace; le vent le saisit, il tournoya et fut bientôt hors de vue, et tandis que le roi réfléchissait, l'Ismaélienne s'enfuit à nouveau sans qu'il essayât de la poursuivre.

Salomon chercha dans sa sagesse. Il lui sembla que ce lys sauvage c'était l'Ismaélienne elle-même et la disparition de la fleur, sa fuite vers les collines arides ; un des lys demeurait sur sa tige. Cela signifiait-il que ces deux fleurs devaient être séparées, qu'une autre devait croître en place de l'arrachée ? Et sa pensée ne cessait d'identifier les lys sauvages et la belle fille grêle et forte. Il quitta de nouveau les cèdres de Gilead et retourna dans la gorge rocheuse, sans y voir désormais personne et il en souffrait, lorsqu'un jour, sur la terrasse de son palais, la jeune fille apparut droit devant lui et le roi ému la pria de rester dans Gilead. Si j'acceptais, Seigneur, vous m'en renverriez bientôt. Comment le roi puissant peut-il se laisser charmer plus d'une minute par une fleurette de rocher, et je croirais toujours que c'est pour savoir le mot de l'énigme, que vous me dites que vous m'aimez. Roi puissant... je m'en vais; cherchez seul, et elle disparut. Et le roi resta en lui-même. Il sentait Lien qu'en tout ceci il s'agissait du temple autant que de lui. Si moi, se dit-il, j'ai ressenti tant de plaisir à inspirer un instant ces lys sauvages, moi, habitué aux plus merveilleux parfums, si je flambais de telle joie à l'approche de la fille errante, moi que louche la satiété, et l'aridité de ce sol me ravit, moi, le maître des domaines et des palais 1 II pensa que Javeh également pouvait ressentir nn instant loignement pourle luxe qui lui était préparé, «pie le dieu des espaces infinis et des gouffres où bout la matière pouvait prouver mesquin et indigne «le lui, le plus somptueux des assemblages «le marbre et d'or, et voici ce qu'il fi!, obéissante sa méditation.

Il lit construire une nef, «lu bois l»* plus magnifique, et la para sobrement «les plus moelleuses «'toiles; au milieu «le la nefon aménagea une sorte de pavillon clos, et le roi Salomon v plaça nie

épées et une des couronnes léguées par David. Les

lianes de la eaiène furent points extérieurement du

vert qui signifie l'espérance, intérieurement de la

pourpre où ravonne la gloire. La pOUpe, la proue,

iits furent enlacés «le- plus belles guirlandes des fleurs résistantes et spontanées «pu

non loin (le la mer. Au dedans «lu pavillon, pi es

del'épée «!«' David et «le sa couronne, Salomon lit graver sur une plaque d'or: « La nef, l'épée et la couronne sont destinées au nouvel élu du Seigneur; elles seront ses témoins les plus humbles auprès de ceux de la terre. » Puis, devant ses principaux officiers, en petit nombre, ceux à qui il dévoilait sa pensée, on lança la nef à la mer, sans qu'aucun matelot y demeurât. Elle fendit les flots avec l'aisance d'un cygne sur la rivière et bientôt disparut dans la brume légère de l'horizon.

Et Salomon dit aux siens : l'Eternel a maintenant ses deux temples, celui de la colline de Sion qui lui dira notre amour, sa force, sa volonté et notre contemplation devant ses bienfaits, et cette barque consacrée qui va vers lui, par les caprices des horizons, hommage à sa forme inexplorée, à sa forme peut-être secondaire, mais existante, le Hasard.

Et Ahasvérus souriant dit à Darès: Heureux vieillard chez qui vivent, comme l'arbre en pleine terre, les contes d'or des aïeules.

LA PAQUE

Comme les jours de la Pâque approchaient, Ahasvérus demanda au roi Balthazar la permission de partir. Sire roi, dit-il, j'ai trop tardé en votre gracieuse compagnie et le remords me point d'être un heureux de ce monde. Le devenir d'Ahasvérus n'est point d'assister à des fêtes qu'il ne comprend plus, et je ne veux, sire roi, maintenant saisir autrement que par moi-même et de la souffrance, le sens de ces fêles quejadis je célébrais passivement. Lai sire roi, le pauvre Ahasvérus accomplir la destinée qui est inscrite en tous ses rêves, et marcher puis. pic c'est le vœu de toutes ses fibres. En agissant ainsi j'obéis à des buts, je crois, supérieurs à moi. —

Je voudrais, seulement, Ahasvérus, que tu nous quittes avec un peu de joie, et, s'il se pouvait, diminuer tes prochaines fatigues. Veux-tu qu'une nef te mène vers telle cote lointaine que tu désigneras et t'y laisse avec un peu d'or? Veux-tu qu'un ravane t'accompagne parles sables; quand tu scias arrivé aux riches cités, ou bien aux camps abondantes, tu la renverras, en conservant de son

chargement ce que lu croiras nécessaire? —

Merci, sire roi, dit Ahasvérus, je veux marcher seul, et partir par la route de terre: je vais vers

les pâturages maigres, les gorges désolées ci les trihus pauvres, J'v veux entendre, plus à l'aise qu'aux grandes villes, si mon âme, que von
rafraîchie, continue à revivre. —

Au moins accepteras-tu un bon cheval qui diminue pour toi les premières fatigues... —

Je l'accepte, dit Ahasvérus, pour passer plus vite à travers les hommes et sur vos domaines, .le ne veux de longtemps voir personne, pour- que ne point gâtée l'exquise impression de halte el de trêve que j'emporte de votre hospitalité. Arrivé à d'autres régions, dès que je rencontrerai un beau jeune homme qui croie encore qu'à courir plus vite on arrive plus tôt, je ferai don de votre cheval à sa jeune impatience. —

Va, dit le roi, et sois heureux. Darèsva te mener aux confins des jardins; et Ahasvérus prit congé de lui et de Joseph d'Arimathie.

Vieil ami, dit Ahasvérus à Darès lorsqu'ils furent arrivés aux confins du jardin où un jeune écuyer tenait déjà en bride un beau cheval, je n'ai plus de ma vie ancienne, du temps où j'étais sec et dur et préoccupé de mille minuties, que cet anneau de bronze. Je te le donne, il ne me rappellera plus le vieil homme que je fus et il te fera souvenir du répit que j'ai trouvé dans tes contes et dans tes chansons; que la vie te soit longue et que la paix de ton âme soit la douce fontaine intarissable du ton de ta chanson, où tu tresses le plaisir de vivre, d'écouter et de regarder, 'comme un homme habile assouplit l'osier pour les corbeilles qu'on remplira de fruits; prends, et adieu. Non, ne me donne rien en échange, je ne veux rien posséder que moimême. Adieu.

Et Ahasvérus sauta sur son cheval et de quelques bonds s'éloigna.

Au jour de Pâques, des trompettes sonnèrent de toutes les tourelles vers le ciel limpide et infini, vers la beauté du jour. La veille, les serviteurs avaient dépouillé les jardins de leur abondante parure, et les murs du château étaient étreinte par leurs soins d'un ensoleillement embaumé, La terrasse et les marches de l'escalier qui descendent vers la mer s'ennoblissaient de roses rouges comme le sang- du soleil, de roses jaunes et blanches comme les feux de l'aube; parmi la jonchée verte des branchages respiraient de larges fleurs aux tons de chair ivoirine près de celles qu'on croirait parées des robes magnifiques des reines. Des amas de fleurs rouges comme des lèvres s'associaient à celles des fleurs au cœur velouté comme des yeux. L'encens fumait dans d'énormes vases de bronze parmi la plus tiède des brises, et les blancs oiseaux marins &lt;pii tournoyaient dans le ciel paraissaient des fleurs ailées.

Dans la plus haute salle du palais, des tables

étaient préparées pour l'agape, et les plus aimés

tijets du roi et ses plus anciens serviteurs y devaient prendre place à enté de lui. Auparavant

• pie de s'y asseoir, le roi et ceux qui vivaient dans le château se portaient à la rencontre de ceux qui

arrivaient par la route de terre. Leurs chevaux

étaient parés de plumes d'une blancheur étincelante et de larges étoiles où &lt;le&gt; dessins d'or étaient Ira mes. Do majestueux vieillards et de vigoureux jeunes hommes les laissaient aux mains d'écuyers noirs, au casque léger, au corselet d'argent mati, et damasquiné, puis s'abordaient les uns les autres; des aigrettes surmontaient leurs turbans ornés d'escarboucles et de topazes, et les lotus chimériques et les autres fleurs de rêve brillaient sur leurs longues robes à couleurs vives. Des chefs des tribus du désert, plus secs et plus basanés que les autres, se mêlaient à eux drapés dans leurs manteaux d'une seule teinte et relevés seulement par les pierreries de leurs agrafes. Par une large route dallée de marbre, arrivaient d'un pas lent les éléphants énormes, et des femmes en longs voiles blancs relevés d'or en descendaient, des couronnes légères et étincelantes cerclaient leur tête et elles ne se dévoilaient qu'arrivées au portique sous lequel les attendait le roi Balthazar.

Puis ce fut de la route des sables, les files de chameaux, tout pimpants de clochettes, qui venaient, allongeant le cou, montés par des nomades serrés dans leur tunique, portant la lance et des boucliers polis dont le soleil faisait des miroirs, ou menés à la main par des esclaves à pied et balançant les deux lourds coffres dont ils étaient chacun chargés, offrandes des peuples au roi.

Et le château si grave et silencieux, le château habité de taciturnes vieillards, s'éveillait, riait tout entier à la joie de ses hôtes, à la pompe de leur arrivée. Autour du vieux roi, vénérable dans habits blancs bordés de pourpre, et l'étince
lante tiare au front sur ses abondants cheveux blancs, un collier de pierreries nonpareilles el toutes incandescentes de feux blancs sur sa poitrine, maintenant se pressaient, rieuses et respectue jeunes femmes, le voile rejeté sur les épaules, laissant voir les robes argentines, orangées, blanches avec des envolements sur leur surface de Heurs chimériques aux couleurs radieuses, des lotus violets, des fleurs mauves aux tiges corallines, et les ceintures aux franges versicolores et surtout leurs faces un peu [brunes aux longs sourcils noirs el arqués et leurs tresses couleur de la nuit en le leurs yeux. Dàrès était OCCUpé des enfants qu'on amenait au roi Halthazar pour qu'il les bénît, et toutes leurs questions, leurgaîtéet leur gentil babil fusaient autour de lui, et ses veux étaient humides de joie dans sa face noire, et les petits l'entouraient en tous ses mouvements, comme un lierre vivant et mêlé de fleurs colorées s'auite un peu un jour de grand vent, [autour d'un pilier de basalte. C'était la Pâque, el cette année-là le roi, qui depuis longtemps ne la célébrai! plus, y avait convié, longtemps à l'avance, ses principaux sujets.

Après l'agape, tandis que les jeunes femmes et les entants s'étaient dispersés dans les jardins, que les jeunes hommes étaient retournés vers leurs chevaux et que beaucoup déjà reprenaient la route de leur contrée, le roi Balthazar dit aux sages de son royaume :

« Je vous ai fait venir, mes amis, et vos fils et vos filles autour de vous pour vous voir une fois encore, la dernière, car des pressentiments m'ont prévenu de ma fin ou de ma transformation prochaine. Je vous ai fait venir en ce jour d'allégresse, le seul que j'aie conservé un peu plus joyeux dans ce château, où les orgues se sont tues, et les voûtes de prières sont closes, pour m'associer encore une fois à la joie de la vie renaissante, car si quelques-uns pensent que cette fête signifie l'exode des peuples de Sem, hors la main du conquérant, idée familière à quelques rameaux de notre race, je pense que Pàque signifie le renouveau de la vie, le triomphe de la vie sur la mort. C'est l'éternel sujet de réjouissance de l'homme, c'est la fête quiéclôt quand éclatent les promesses du printemps, c'est avant les jours de l'incendie du soleil sur la terre, la joie de le sentir toujours vivant, toujours vivifiant que les hymnes que vous sonnez ailleurs signifient ; c'est pour cette coïncidence d'un éveil de fleurs plus vif avec la résurrection de toutes les minutes qui se déroulent en l'univers que Pâque fut choisi, et j'admets que des jeunes intelligences perçoivent dans la pérennité de la fête une promesse des Forces éternelles, puisque ces Forces dégagent en même temps la vie et le charme.

Mais le vœu du vieux Roi fut &lt;le regarder de la jeunesse et d'entendre un écho de la sienne avant de disparaître. Que je meure demain, que je vive encore de longues années, ce château est clos à toute arrivée du dehors, ce château est mort bientôt, vivant ou mort; moi-même je me mure dans le silence définitif. Sans doute mes .unis, les Rois Mages, comme moi, dansleurs palais, se préparent à la venue d'Azraèl; les neiges de nos tètes nous désignent à fondre dans le néant, et d'autres hommes et d'autres pensées naissent qui ne nous doivent point rencontrer sur la route. Allez et que le coucher du Spleil vous voie loin de ee château qui, comme moi, entre, pour n'en plus sortir, en son hiver, et que mon souvenir vous soit doux, a Puis il sr retira. et tous quittèrent le château comme à &lt;&gt;ix b

Le soir de ce jour, le roi Halthazar et Joseph, Dues près d'eux, s'étaient accoudés sur la terrasse et regardaient la mer; ils écoutaient mourir le bruit de la vague sous la clarté livide de la lune; ni Darès ni Joseph ne troublaient la solennelle tris• du roi.

Je [n'éteindrai bientôt, dit Balthazar, et vers quelle renaissance irai-je. Ah! qu'elle est 1&gt; la science du roi-pontife.

Jésus, dit Joseph, nous disait qu'un jour les morts ressusciteront. —

Et que ressuscitera-t-il de ce qui les faisait euxmêmes, de leur moment, de leur heure parmi le monde? Que deviendront-ils; c'est bien la même foi, la nouvelle et non l'ancienne, avec les mêmes incertitudes, et toi, Darès, que deviendras-tu? —

Je ne pense guère vous survivre, reprit l'esclave. Ah! si l'on pouvait choisir. —

Et que choisirais-tu? —

Je voudrais naître en sachant toutes les chansons et en les comprenant toutes. —

Ce sera peut-être ta part, dit Balthazar. Remplis-nous trois coupes. Et Darès le fit; et parce qu'il était las de la journée, ses mouvements furent plus lents et comme empreints de cette fatigue lointaine qui se réunissait maintenantsur toute la face duroi. Je bois, dit celui-ci, à l'inconnu des forces éternelles, à la puissance déterminée d'avance de leurs volontés, aux forces nouvelles qui peuvent naître de la nécessité des destins.

Tout à coup une voix profonde et douce se fit entendre qui disait : « Joseph, Joseph », et Joseph d'Arimathie répondit : Me voici... — Viens et emporte avec toi le vaisseau de bois que tu apportas Joseph l'alla quérir. La nuit était devenue claire et lactée, on distingua au bas des marches de l'escalier, une nef, et sur la proue une forme blanche et claire. Mobed, celle des ruines de la ville du p i murmura Balthazar, vois-tu, Murs! Mais D répondit : Je ne vois rien qu'un grand reflet de lune sur la barque. Ali! s'écria-t-il, c'est la nef du roi Salomon, elle vient chercher l'Elu... J&lt; était revenu sur la terrasse La voix reprit : Joseph et le roi Balthazar doivent tous deux entrer dans la barque qui les conduira où le destin les doit mener. Obéissez de suite à la voix divine. Et Balthazar répondit: Ne puis-je emmener mon fidèle Darès? — Non.

Et Balthazar dit à Darès : Il faut bien que quelqu'un m'ai tende en ce château de toute ma vie passée où je reviendrai mourir. Attends-moi, mon frère.

Ils embrassèrent Darès, et tous deux descendirent. Aussitôt la barque bondit sur la mer; une grande forme blanche se tenait à l'avant, celle que Balthazar avait reconnue, mais à cet instant Balthazar ne regardait que le château faiblement éclairé pour v apercevoir encore son fidèle serviteur, et Joseph se prosternait devant le Vaisseau de bois qui effulgeait comme un fanal, et la nef continuait sa route.

Quand Darès se vit seul, il prit une des bmpes et s'en vint comme tous les soirs considérer l'image de la déesse Mobed, et déjà ses lèvres marmonnaient une oraison, quand il la vit brusquement scintiller comme d'un feu intérieur. Elle lui apparut un instant splendide, aveuglante, puis brusquement s'éteignit en crépitant, et des pierres des mosaïques se détachèrent et comme elles rebondissaient, Darès tomba à la renverse et mourut, tandis que la petite lampe se brisait.

Et la nuit se fit plus noire et plus profonde et s'épaissit autour du château comme si elle l'envahissait et l'ensevelissait.

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE I

MAITRE EZRA

La grande Ville auprès du fleuve allonge ses maisons basses. Les barques sont nombreuses auprès du quai de pierre. Le lacis tortueux des rues tourne autour de la cathédrale dont le granit, rose comme la chair vive du saumon, s'élance vers le ciel; audevant des portes les bonnes gens parlent; le pas d'un cheval sonne, des enfants rient vers le nuage; sur la place un harpeur s'avance et chante et près de lui un baladin vêtu à la mode sarrasine amène un ours dressé aux jeux. La grande ville au clair visage se mire au grand fleuve qui descend des montagnes, et tout à l'heure, comme ayant terminé son œuvre, qui est de baigner la grande ville, il s'épandra par les campagnes en mille rivières petites, en ruisselets qui courent à la mer. Les cigognes aux pattes rouges se tiennent sur les toits et des bourgeois passent, de drap vêtus, une aumônière de cuir à la ceinture. Ils sont gais quoique d'apparence sévère, car la vaillance du nouvel em pereur a dissipé les dangers de guerre. e( il leur a tant conté de subvenir à la guerrel El l'autre ennemi, la maladie, est repoussé aussi; elle avait rendu livide toute la province et les rues étroites de la ville. Sijes bras des jeunes cens luttaient tre l'infidèle, les bras des vieillards avaient servi à porter les civières. La province et la grande ville respiraient; les files de mulets chargés de ballots revenaient aux jours fixes pour les marchés, l'or des gens de guerre sonnait dans les tavernes, et dans l'air pur, d'où les miasmes de la peste furent exilés par les longues prières des clercs, lea cloches de la cathédrale sonnent gaies comme aubaines d'argent, sonnent joyeuses, délivrées; l'inten du malin est passé et voici l'aube sur le rovaun Dieu. Au couchant le soleil brille au ras des collines, and globe de feu est entouré de longs voiles pourprés; des anges «le magnificence semblent encore le tenir en leurs mains &lt;le fiamme. L'homme ne pourra regarder en face le ciel que lorsqu'ils se seront voilés &lt;le toute la blanche distance de l'horizon. Ils s'en vont vers «les portes lointaines nù

des gardes les attendent parés de boucliers d'or vivant et ruisselant, gardes vêtus de pourpre comme des rois de la terre et placés là pour faire l'astre rentrant dans les palais divins. La colline, qu'a dorée le soleil, en gardela bénédiction d'une fertilité, et au-dessus d'elle le ciel se revêt de bleu tendre et profond, de teintes blanches comme d'un lac immatériel plein de sourires, qui pipent le rêve et dont l'onde est encore échauffée par les mille feux de tous les trésors; des angelots en robes d'or le sillonnent encore et tiennent en respect les monstres du rêve impatients de régner à leur tour et de voiler aux hommes les avenues d'étoiles. Dans les rues de la grande ville, comme une paix profonde s'est épandue. Voici par les mille cheminées fumer les feux de l'âtre et les feux des cuisines, et les lampes briller,. orangées et pourprées dans le jour finissant. Elles vont scintiller, sereinement jaunes comme l'or, dorées comme la puissance, pour protéger derrière la porte bien fermée, le calme et le repos, contre l'incertitude et l'anxiété du crépuscule ; cependant que le repas du soir renouvelle partout la force humaine, fête de tous les jours, boisson du labeur, pain du devenir, or du temps, chair de la pensée; et des lignes d'or immense partagent encore le ciel, comme des ponts sur les abîmes, pour les messagers d'infini, avant que la nuit triomphe sur toute la terre.

Voici la nuit sur la grande ville. Le fleuve se tait presque; près des piles des ponts comme un ronron mélancolique du rouet que dévide sans cesse et sans cause le flot. Le falot de quelque lourd bateau veille, immobile comme un œil de chat, la clarté lunaire se reflète à l'eau comme un blanc bâton brisé. Parmi la solitude céleste on dirait une longue tonne éparse en la nuit toujours vierge, el doigts, [dus beaux d'être débarrassés de* du monde et du jour, jouent avec les nu céan impondérable des éthers roule ses transparents, les étoiles sont les grains de sable de cette mer, où s'ouvrent des ravines noires et bl profondes comme l'ombre toute du silence. La Face de solitude et de nécessité apparaît pâle et indistincte aux feux médiocres de la lune et son corps s'étire comme pour barrer toute espérance. L est une mer sans fond sous son apparence de mur clos ; et voici des nuages troubles connue les jours de blanche grêle, el voici des nuages plus noirs que l'énigme du destin, et toute la lace du sphinx sourit parmi les ballets de pierreries Ar&gt; petits mondes dispersés, cl la voie lactée, vallée bienheureuse et illusoire, s'éclaire comme d'un retour de avec de joyeuses lumières aux mains d'&lt; matiques passants «l'on ne sait où, si ce .. delà el déplus haut . Les mai- ment derrière leurs chaînes de fer autour de la cathédrale, IM rayon de lune glisse sur le Saint-Georges du portail. Les maisons donnent, au clapotis de l'e;iu, qui vient se diviser contre leurs logettes feuillues dont les degrés bai- nent au lleuve près de la hanse; les maisons dorment but la srrand'placej les statues dorées, les emblèmes des façades, les nefs décoratives des toits, les aigles de la maison impériale sont baignés de la même ombre diffuse que le beffroi colossal où le maure de bronze au pagne de vermeil vient mécaniquement frapper l'heure sur la cloche d'argent pur, et par les pièces d'eau des allées de promenade, les cygnes, la tête sous l'aile dans cet enlinceulement de mystère 1er ger, dans ces voiles de cendre claire, dorment comme la grande ville, ses tours, son fleuve et ses hommes. Sur une petite place, où plus encore de solennelle tranquillité semblait peser sur deux cèdres, sans doute rapportés de croisade, tranquillité plus grande encore de par le lent égouttement d'une fontaine en sa vasque de marbre, égouttement si lent qu'il semblait compter des minutes d'éternité, un rais de lumière prolongeait sa veille, mince comme une ligne. Un pas rapide traversa la place vers cette maison, et le marteau de fer sonna contre la porte, continué d'un aboi rauque et puissant, grondant comme une menace et une lamentation. Une fenêtre s'ouvrit et sur le balcon de bois s'avança un homme qui demanda : Que me veut-on?

— C'est moi, Seigneur Ezra, mon fils est plus malade.

— Je viens, attendez.

Ezra le médecin sortit de sa maison; un grand dogue gris, qui se serrait contre ses jambes 1 tondit sur la place, puis, à demi tourné, les oreilles droites, regarda son maître, soucieux de la direction; il revint flairer la femme qui se tenail près de lui. Un serviteur sortit à son tour porteur d'un falot, et la porte se referma d'un bruit grave de bronze qui se répercuta, et Ezra suivit la femme, le dogue flairant aux murs, le serviteur renseigné sur la route à suivre les précédant. Us passaient par des ruelles torses; sous une image pieuse une petite lumière vacillait, un rat détalait, sous u auvent une torche résineuse enfermée dans un réseau de fer finissait de s'éteindre et tordait sur le mur des ombres plates. Une place s'ouvrit énorme et noire, ils longèrent le palais impérial; au-devant

du premier portique, d'espace eu espace, huit chevaux de métal cabrés érigeaient très haut des guerriers de bronze le javelot, aux mains : un -aide, la hache à l'épaule, s'approcha &lt;l*eu pour l&lt; connaître et les laissa passer; ils retombèrent au lacis «le ruelles, traversèrent le grand pont vide, au milieu duquel, sur le pied d'un haut calvaire, dormaient des mendiants, puis par des ruelles plus étroites, au dur cailloutis, aux maisons maigi petites, ils allèrent jusqu'à ce que la femme le entrer en une très pauvre demeu Une petite lumière) veillait; sur un lit bas, un jeune lioiume était ('tendu; une grande jeune lille brune, élancée, se leva et dit à la femme : Il n'a point bougé; Ezra s'approcha de lui; les femmes avaient rallumé une autre lampe plus vive.

Ezra lui fit avaler des gouttes brunes d'un liquide qu'il avait apporté, et dit aux femmes : J'attendrai. Rizphah, dit la femme à la jeune fille, va te reposer, j'aiderai le seigneur Ezra, s'il estbesoin.

Ezra s'était assis près du lit sur un fauteuil de chêne, la femme non loin de lui s'assit sur un escabeau. De longues douleurs avaient creusé l'entour de ses paupières et celles-ci semblaient comme des coques à" des yeux las et ternis ; d'un serre-tête noir sortaient des cheveux gris et rudes, ses joues parcheminées, ses lèvres rentrées, son front au milieu duquel saillait fortement une veine, sa longue robe noire, ses mains décharnées, son buste attentif porté en avant pour épier quelque parole du malade ou du médecin, la paraient d'une tragique allure d'attente, et toute minute à ce chevet lui paraissait décisive et peut-être irréparable. Elle était petite, elle était vieille, et l'infiimité et la douleur, l'extrême fatigue semblaient sa robe et sa chair ; la pauvreté de la demeure était évidente comme sa vieillesse et parente de sa vieillesse; au plafond à solives grises, très bas, des herbes séchées et quelques vases de cuivre pendaient, une haute cheminée noirâtre chômait, il n'y avait que deux escabeaux hors le sien, le dogue gris s'étendit aux pieds de son maître et Ezra demanda : Que faisait-il quand la fièvre l'a repris?

— Il lisait, répondit la vieille.

— Quoi ?

— Voici, dit-elle, il le lit souvent: elle tendit au médecin un vieux livre couvert de cuir, aux coins de cuivre. Ezra se mit à le parcourir.

LE LIVRK DE LANCELOT

Le château de la dame du lac était caché dans les arbres de la forêt de Brîosque; au-devant de la forêt un grand lac barrait la route, si merveilleux «pie profond et mortel pour tout ennemi, il s'éloignait devant ceux qu'on attendait au manoir et les

lit arriver jusqu'à la haute et forte porte. vivait le jeune Lancelot, que sa mère, la pieuse

Hélène, de la lignée de Joseph d'Arimathie.

enfanté parmi les grands désasti m époux

Man, roi de Benoïc, vaincu par le roi Claudas.

Comme forcé hors tous ses ehàleaux, 1&lt; Ban, n'ayant plus autour de lui et &lt;! ne et n fils qu'un seul éeuver, s'était arrêté sur la extrême de la forêt, ments de la mort L'étaient venu saisir, et son eoair se brisa.

eine Hélène i pérait tant sur son pauvre corps, qu'elle oublia un instant son fils enfantelet Lancelot, qu'elle avait laissé près des chevaux, un peu plus loin. Le fidèle écuyer, hagard de douleur, s'était agenouillé non loin du corps de son maître et la malheureuse mère accourue vit son fils entre les bras d'une belle damoiselle qui, à son approche, s'enfonça silencieusement avec l'enfant dans les eaux du lac, devenu à la douleur de la reine miroir fermé et barrière infranchissable. Lors elle s'évanouit, pour ne plus se réveiller qu'en un moutier où labbesse la supplia, puisqu'elle était si seule et éprouvée, de demeurer. C'est elle que l'histoire nomme la reine aux grandes douleurs, et tous les jours elle allait prier près du lac où son fils lui fut ravi.

Dans ce château si proche et si lointain, de l'autre coté que celui défendu par le lac, s'étendaient merveilleuses la forêt et la lande, et les vergers étaient beaux des fruits des Iles fortunées comme de ceux de Bretagne et de Bourgogne. Là grandit le jeune Lancelot, clans les jeux et les conseils aimables des damoiselles, sans qu'homme intervînt sauf pour lui apprendre à tendre l'arc et monter à cheval et manier le glaive et l'épée. Nul ne lui apprit son nom, ni son rang, ni sa terre natale. Seule, la Dame du lac l'instruisit d'après sa science. Elle avait été aimée du prophète Merlin, lorsque déjrà le voyant srnlnit les voiles de vieillesse se tendre parfois devant ses yeux. Elle lui avait arracl et comme l'on sait, par sa malice des buissons touffus et d'errants chèvrefeuilles, des rosiers à cent roses pourpres, et toutes Les lianes capricieuses vinrent ceindre le pavillon de repos d'où Merlin ne pouvait plus, ne voulait plus sortir, car toutes ces fleurs étaient les beautés de sa bién-aimée, el les branchages ses gestes, et les lianes enguirlandantes, qui s'élançaient de la terre aux cimes d'arbres pour venir darder une fleurette contre les verrières de son pavillon, ses ruses. Or, Merlin lui avait dit : « Dame, c'est peut-être bien et mon ieil âge est cause que légèrement j'accepte de vivre entre doigts. Loin que j'aie plaisir comme autrefois d'étonner les hommes par mes voyages rapid&lt; mériter leurs créances par de vraies prophéties, j'aime mieux, et vous le savez, vieillir, la tête Bur enoux, et ce rideau de nature qui me cache, je vous en remercie puisqu'il est vôtre et bien à votre Bemblance, rubans naturels d'astuce magnifique. Daine Viviane, vous n'avez devancé que peu mon grand désir de vivre tel rêve indéfini, parmi les repos el les parfums, car ma tâche esl faite, je pins de m pour les rois, puisque Artus trône eu une gloire. Mais faites ce que je vous «lirai;

quand l'enfant &lt;le la reine aux grandes douleurs sera fort et grand el d'âge d'homme, envoyez-le vers le roi Artus, el près «le lui il trouvera sa vie tracée. En attendant apprenez-lui la force et la grâce, et que tous les matins il trouve à son chevet un chapeau de roses toujours fraîches, sans savoir jamais d'où elles viennent, pour que son esprit ne se ferme pas à la compréhension si simple des merveilles qu'ont perdue tant d'hommes; cela lui permettra plus tard de suivre sa prédestination qui s'effacerait si dès les premiers pas il butait dans des raisonnements. » La dame Viviane obéit. Peu à peu elle s'habitua à penser qu'en élevant le jeune homme le mieux du monde et le parant de vertus, elle rachetait un peu du tort qu'elle avait fait aux hommes en leur ôtant le prophète Merlin, et que l'enfant serait le gage de sa rédemption.

Sitôt qu'il fut grand, avant que les premières fièvres d'amour aient varié son sang-, elle le fit partir pour la cour d'Artus, et non sans chagrin, car Lancelot était très beau : de longs cheveux, de larges yeux verts comme l'étendue marine et l'étendue des feuilles neuves au printemps, les lèvres incarnadines, grand et bien fait, et d'une allure souple et forte. Elle l'aimait autrement qu'on aime un enfant, mais elle avait peur que son souci d'aventures ne l'entraînât loin d'elle en lui laissant mauvais souvenir. Elle aima mieux baisser elle-même les barrières que de les lui laisser briser, et les obscures paroles de Merlin sur la prédeslination de Lancelot la troublaient ; puis qu'aurait-elle souffert si le jeune homme, après un enivrement d'années, l'eût un matin regardée avec la surprise de la voir depuis si longtemps. La fée Viviane le laissa donc aller et veilla sur lui dans les dangei

Ezra parcourait les pages du vieux roman connu, et c'étaient de belles armes, de belles pro des chevaliers navrés et des tournois l&gt;ien férus et des caroles... et Lancelot voit la reine Genii Ezra se pencha vers son malade au lourd sommeil agité de rêves...

Le varlet Lancelot, quand il vit la reine &lt; renièvre, le souflle lui manqua et connue une douleur lancina son cœur. Elle était grande et blanche. C'était la première belle femme qu'admira Lancelot, car ses veux avaient vu trop jeune, la fée Viviane et ses compagnes, et trop s'y étaient habitués. 11 ne trouvait en leur face qu'amène accueil sans gronderie et de la bonté qui le réchauffait, mais plus rien qui le surprît. Il savait de quels combats &lt; renièvre été le prix et pourquoi son père Leodagan en avait fêté son sauveur Ârtus. Car Rion de Norv monarque des frimas qui entraînait le aptifs

rers ses côtes dentelées, et les tenait dans le gions de neige à parer ses beuveries et ses fêtes sières en ses palais de bois, avait voulu courber ueil de Leodagan, et le vieux seigneur ne fut sauvé que par Artus et Merlin. Le jouvenceau s'émerveillait de Genièvre, de ses yeux égaux de flamme bleue, de son teint pur, de son col parfaitement rond et de ses longues mains annelées. Et quand elle marcha,' il crut voir glisser un cygne, et quand elle s'approcha il crut défaillir. Quant elle lui parla pour le questionner sur sa terre natale, une angoisse monta à la gorge de Lancelot qui ne sut que répondre, et la reine passa; il ne la voyait plus, mais son image seulement en grands traits pourprés sous ses paupières.

Le malade encore se retournait et presque Ezra suivait son rêve; il le savait courageux, épris d'aventure et de beauté, il se doutait qu'en sa fièvre passait semblable image et semblable vœu ; la vieille, inquiète près du chevet de son fils, marmonnait des prières. Ezra tourna des pages... .

Dans la plaine, près du camp d'Artus et de Galehaut séparés parla rivière guéable, lareine Genièvre a fait venir Lancelot : Et c'est pour moi, ami, qu'avez accompli tant de prouesses? — Dame, oui. — Mais maintenant il vous faudra rester près de nous. — Dame, auriez-vous aimé homme sans vaillance? Et la reine Genièvre pensait à l'ancienne valeur d'Artus maintenantsereposantsur les fortes épaules de ses chevaliers pour soutenirsa puissance et dominer la paix du monde. Elle vit que tous deux étaient semblables et de la môme race d'hommes. Sans ]doute Artiis était tel ce jeune homme quand il arracha Escalibur et se fit ainsi recon naître pour le roi désigné. Tel il était encore quand il vint lutter contre le païen en Garmelide. C'était la future vaillance de la terre qui était près d'elle, et Genièvre s'inclina vers Lancelot.

Et le malade se réveilla et, pensif, regarda I et sa mère, et dit : Je révais.

— Oui, dit Ezra, lui montrant le livre, el le jeune homme rougit...

— Oui, maître, je lis la belle aventure.

— En sais-tu la fin peut-être mieux contée qu'ici ?

— Que la reine mourut et que Lancelot en languit, versle temps où ÀrtUS vint à disparaître vers Avalon.

— Je sais celle-ci.

Quand Artus eut visité le château de la fée Morgain, la salle où Lancelot prison: 1 dessiné toute la légende de son amour, les heures ,1 pâleurs et celles de ses baisers. Artus revenait ardent à la vengeance, quand il se heurta contre la révolte de Nfordret. Et Genièvre était captive de Mordret. Lors elle crut tant, que ceci, d'avoir été à la merci du traître, la fanerait pour Lancelot qu'elle Voulut s'enfuir, au plus loin, dans mi monastère, et ce fut sur le dernier cap de Galles qui s'enfonce au plus loin parmi des vagues montueuses^

La reine fit couper s, «s 1.1. unis cheveux-, une guimpe cacha son  isage, un long manteau noir et

Un vêtement Mauc la couvrirent, et tous les jours, comme autrefois la reine aux mandes douh elle longeait la longue terrasse sur la mer, malgré le vent qui la fouettait et l'arrivée des roues blanches des vagues jetées contre le balcon de pierre colossale pêle-mêle avec les criardes mouettes; et la mer tumultueuse lui semblait courir comme les minutes de son ancien amour, de son amour vi vant. Tous les jours au matin, au sortir de l'office, les nonnes devaient passer par ce couloir ouvert de rochers pour regagner les cellules, et l'abbesse passait la dernière. Depuis l'arrivée de la reine, elle passa l'avant-dernière pour lui laisser le pas libre et le séjour solitaire sur cette terrasse. En face le moutier des religieuses, à quelque distance sur un îlot, était un couvent, où quelques religieux, subis à la plus dure règle, expiaient, dans la prière et la contemplation, des bonheurs trop grands sans doute. A d'autres heures que celles habituelles aux nonnes, les religieux passaient aussi sur une terrasse qui 'dominait la mer et regardait le couvent, et les vagues de ce détroit resserré venaient aussi couvrir d'écume leur étroite allée. Un jour, derrière la file des moines, un homme de plus marcha, la cagoule sur la tête et les longues bures autour du corps, et lui aussi, le prieur le laissait regarder longuement les flots enragés du détroit, et à l'extrémité delà terrasse, ces vagues furieuses qui s'en allaient se calmer dans la mer. Et la reine Genièvre vit le religieux qui, l'apercevant indistinc (emcnt, fut frappé au cœur et resta quelque temps adossé à un pilier comme sans mouvement. La reine attendit qu'il se fût remis et lui adressa une lente inclination de tète. Et depuis ce temps, la reine Genièvre et Lancelot, plus réunis et plus séparés à la fois qu'ils furent à leur temps sses, se saluent tous les jours une fois, lentement, vant chacun la fde des âmes de foi. avec lesquelles ils vivent. Et de peur de trop s'apercevoir, de savoir trop quelles rides ont marqué leurs lac phelincs de leur amour, ils ne demeurent sur la terrasse qu'un instant, celui de se saluer, et jamais Lancelot ne lève sa cagoule ni la reine sa guimpe, et l'illusion immortelle plane entre eux au bruit violent de la mer et vibre entre eux, ses blanches ailes étendues. &lt; l'est grande souffrance que le grand amour et grand froid quand il est détruit, et grande fièvre quand il commence. Et le sage Ezra, après avoir versé une lai de Lethé dans une coupe, la tendit au jeune lioin mo qui bientôt se rendormit, e1 Ezra dit à la vieille: « Demain il sera guéri, tu l'enverra.^ ehe/ moi. » Et il repartit par la nuit de la ville.

LA VILLE

La ville s'éveillait; par la fuite de l'ombre les hauts beffrois et les aiguilles des clochers semblaient s'étirer; des matelots pressés appareillèrent; à la remorque des barques les radeaux glissèrent, des volets frappèrent les murs et des faces fripées de vieilles se montrèrent un instant, puis des fumées s'élevèrent des hautes cheminées. Des auvents de boutiques furent enlevés et l'on aperçut des gens tailler le cuir, couper l'étoffe. Un chant matinal s'éleva discord, multiple, et les gros charrois se présentèrent aux ponts tout chargés de légumes et de bètes mugissantes et bêlantes. La faim de la ville s'éveillait. Des pêcheurs se hâtèrent et leur butin humide et scintillant tressauta sur des dalles de marbre. Des panerées de fruits et des cruches de lait encombrèrent la grand'place, et les bourgeois aux larges manteaux circulaient difficilement au milieu de ces encombrements, augmentés par le bruit aigu des cris de porcs, des cris de volaille et les jappements joyeux des chiens émerveillés, comme toujours, devant tant de nourriture. Les tavernes s'étaient déjà entre-bail lées. L'on débitait la bière et les poissons salés; des tintements de métal sur les tables des cabarets, des tintements de métal à l'échoppe du changeur,et le soleil glissa pardessus les toits dorés et se tint immobile sur cette multitude vendeuse, acheteuse, jacassante; des casques et des lances et des cuirasses flamboyèrent à rentrée de la place et une file de cavaliers passa lente pour se perdre vers les ponts et la campagne. Des

sonneries de cloches correspondirent, et bientôt I portes de l'église laissèrent sortir des files souriantes de femmes vêtues de velours et les beaux jeunes gens s'empressèrent; de blancs lévriers boulaient des matins, de doux propos s'échangeaient de l'é§ la place et les robustes gens de métier s'interrompaient pour voir passer, puis reprenaient la besogne, et des impatients attendaient de vaQt leur échoppe la fin de leurs distractions pour réobtenir qui un manteau, qui des chaussures, confiées un peu vite à l'obséquiosité flâneuse de ces artisans. Au pied des échafaudages les maçons se croisaient méditatif ment les bras, à la façon des poètes, les marcha n d'herbes et de légumes s'arrêtaient pour écouter la belle voix des crieurs publics enorgueillis «les richesses qu'ils claironnaient d'autrui à autrui. Et les pet ; 's marchands de boissons chaudes couraient avec leura marmites de fer, leurs écuelles et leurs gobelets, autour de tous, pépiant, et vantant, et ci iant. et offrant, et incitant clic/ tous le j ftee à leur prétexte, d'une minute de loisir; el le joyeux tumulte matinal ne se contenait pas dans la pla du marché, il courait par les rues jusqu'aux ruelles étroites et ses clochettes joyeuses pénétraient jusqu'à l'étroite ruelle où EUzphaph, sur le seuil aupi de la vieille safranée et parcheminée, regardait partir le jeune homme dont le vieil Ezra avait, la nuit précédente, calmé la fièvre. Et le jeune Samuel, après s'être encore une fois détourné vers elle, se perdit au premier tournant de rue dans le remous courant de la foule.

Il passa d'abord devant le palais des empereurs dont les chevaux dorés agrémentaient en se cabrant la colonnade de marbre rose. Un balcon cintré marquait la place d'où l'empereur tout nouveau couronné se montrait au peuple la couronne en tête, et la coupe de bienvenue de la ville à la main. En face, parmi un grillage contournant dans la légèreté d'un fer aminci des grappes et des roses, une fontaine pleurait. A la corniche du bâtiment des statues colossales symbolisaient la force; une haute tour permettait au seigneur de tant d'hommes de percevoir la mer par où s'en allaient les audaces de ses fortunes, par où revenaient les moissons de victoire, et les flèches de mille mâts commençaient non loin de là à se serrer contre des quais; puis il arriva sur la grand'place où les clochetons de la maison de ville et de nombreuses statuettes de pierre regardaient l'encombrement du marché, et les halles, masse énorme et noire, leur faisaient face, d'où sortaient des valets chargés de quartiers de viande et des artisans portant du drap et du cuir. Si le palais des empereurs était étincelant de statues dorées et d'emblèmes aux riches couleurs, portant sur ses tons blancs et roses un grand aspect de jeunesse parée, si la maison de ville, en &lt;a robe grise ciselée, parsemée d'écus aux bandes de couleurs, avec ses statuettes, pierres ég d'un

symbolique collier, parure acquise pierre à pierre, semblait uue dame opulente, à la force de sa maturité, encore belle, recueillie dans une sobre parure et une quiète contemplation, les halles c'était l'amoncelis trapu de la brique, brique par brique, et d'épais travaux se devinaient, et le bâtiment gauche avec son beffroi latéral avait quelque allure du -este lourd d'un ouvrier habitué à portei |»esants sur une épaule. Le bâtiment suggérait une force dure, et ramassée, qui s'ignore et se borne à jouer avec les fardeaux. C'était le bâtiment nu où des fresques devaient venir.

Plus loin la cathédrale barrait de sa Façade la plus grande place et ses hautes tours dominaient la ville, pins hautes que le palais, la maison de ville les halles. L'immense masse scintillait par se trauXj l'or du soleil se transmuait, passant j&gt;:inui les transparences en pierreries ('normes et ; en impassibles ornements d'or, d'argent, de rubis, de l'eu fixé, en promesse de terres de merveil: I allées cl - comme des prairies du eiel, des sages lucescents marchaient, ou c'étaient 1rs Persées terrassant les anciens dragons aux squammes d'azur et de lumière, ntuur de leur casque la couronne auréolée; des théori vierges descendaient vers les fleuves entre la masse plus grise des archers fer-vêtus, et la claire lumière et cette matière vitrifiée aux splendeurs d'eau magique agrandissait l'extase de leurs yeux, et des saints en prière étaient beaux comme des dieux païens, et d'apolloniennes chevelures d'or couronnaient le front des Saint Michel. Sous les trois portails immenses, des bas-reliefs enchaînaient à la porte de l'église les ennemis vaincus : les Pans fourchus, et les diables qui se déguisent en moines, et ceux qui prennent le costume des prud'hommes introduisent, sous l'apparat connu et usurpé d'une parole dévalant parmi la plus vénérable barbe blanche, les mauvais conseils et les luxures parmi les familles, et abusent les fillettes pendant que le père au loin guerroie, et des mains robustes enlevaient par l'oreille des sylvains grimaçants. La beauté des vierges folles étincelait dans le granit, et de maigres corps de saints, les yeux creux vers là-haut, semblaient exorciser le souvenir des ardeurs de ceUr faune captive. Et la flore des champs contournée, volutée, simplifiée, parfois déformée aussi en mille tentacules sculptées, enguirlandait ce tableau des victoires et des captivités, qui contenait même la victoire de l'âme sur la mort, l'âme pure s'échappant de la barque où la veulent maintenir les doigts gourds et griffus des estafiers velus du péché. Les portes de l'église s'ouvraient d'un battement lent et se reformaient sans bruit. Malgré leur épaisse solidité, le fidèle devait percevoir que ce n'était là réellement que rideaux pour séparer du dehors, du monde un instant occupé ailleurs, le palais de la prière, et les triples nefs s'élançaient dans une sj mphonie de pierres sculptées, «le colonnes qui étaient les hauts arbres pétrifiés. Dans les étincellements des vitraux, tantôt semblables à L'aube radieuse, tantôt au coucher du soleil sur une plaine de merveilles, près d'un fabuleux Jourdain, les hautes colonnes polychromées jouaient la forêt éternelle et primitive, la forêt des cultes, celle où l'homme apeuré s'arrête pour bégayer une prière, revient pour écouter le prêtre exilé qui lui prêche la bonté, et prend coutume à jour fixe de revenir pour le sacrifice et L'offrande. Et cette forêt primitive ils L'emportent avec eux dans leurs villes lorsque les fois sont victorieuses, et la reconsl misent solide contre les vicissitudes de La saison, contre L'automne qui ébranche la gracieuse voilette des légendi l'hiver qui jette le gel réfrigérant pas nus.

C'est la forêt d'été avec tou( Le bruissement de ni légende, ses parfums simplifiés, refaits, montant. «les cassolettes pour entretenir l'illusion de la chaude clarté des apparitions sur les clairières, et les unes redisent le chant grave des massifs et des lointains dont le vent joue comme d'instruments.

Si la foi contient quelques problèmes qui se puis sent agiter entre quelques philosophes, ici il n'en est point de trace. Le populaire a construit l'enveloppe autour de sa chimère, et aux côtés du dieu dont on lui parle, de celui qui crie dans le tonnerre et apparaît au fond des âmes en des conseils de mansuétude, il a apporté tous ses dieux, tous ses anciens dieux auxquels toujours il demeura fidèle, et avec eux sa foi au moment présent, et sa volonté de ne pas mourir, car voici des voussures s'élancer les longs clairons des résurrections; il a apporté son amour de la beauté candide en robe bleue, aux yeux bleus, aux cheveux de lin, au pas hésitant, s'avançant par la fraîcheur tranquille des prairies, en une campagne riante et fréquente, car voici Marie marchant avec précaution sur la croupe du malin; il a apporté son amour troublé, gêné devant la beauté impérieuse, la beauté éclatante, la vraie beauté, et ses rancunes contre les yeux trop volontaires et dominateurs, car voici dans l'or de sa chevelure Marie-Magdeleine humiliée.

Le populaire y ajouta l'imprévu de sa chanson, et il se souvint de ses humbles amis, de l'oiseau qui chante pour le distraire, de la tourterelle au col gonflé qu'il rêve obscurément comme un symbole de son désir, des oiseaux messagers qui portent à l'amante les gratitudes de l'amant, car voici la colombe blanche. Si le maître architecte a prodigué dans la nef des allées heureusement disposées en forme de croix, pour rappeler le martyre, le populaire ne s'en aperçoit guère, el c'est aux signes de résurrection qu'il va, parmi la forêt des piliers, sous la voûte sombre où grondent les musiques : el ces musiques, ce sont, quelque effort qu'on ait fait pour les cadencer sévèrement et jeter sur leur clarté un lambeau de voile de deuil, ce sont ses anciennes chansons, celles qu'il jetait à pleine gorge, le long des routes, aux solitudes sylvestres, et dans ses fêles, el qu'eussent reconnu les modèles des statues colossales, statues de martyrs, statues de rois ancêtres de la vierge, ses créatures ou du moinsouvenirs, ses héros embrumés d'un rêve millénaire. Au long des parois de l'église, sous des pierres tombales horizontales, dormaient dans une fausse humilité sous la marche d^s passants le^ vieux comtes et les vieux ducs, et Faîtière splendeur de leurs épouses y était à côté d'eux allongée en mensonge d'égalité, en mensonge d'humilité qui leur semblaient convenable, dernier et seul sacrifice fait pendant leur vie aux chimères populaires de venir dormir au ras «lu sol de la forêt de pierre, sans un tertre; rien qu'une image comme le jeu industrieux de quelques pierres en une clairière indiquait leur présence j c'étaient de très anciennes sépultures. Mais déjà près du chu-ur. dans la partie de la cathédrale ou règne davantage l'orgueil &lt;nisé des hiérarchies de prêtres, non loin des stalles à tètes de griffons, où s'asseoient les dignitaires, les hautes tombes apparaissaient, droites et pleines d'orgueil. Le cuivre soigneusement martelé et repoussé gardait des tons d'or aux armures de ceux qui étaient couchés là, sur un pavois de marbre que portaient sur leurs épaules de longues formes au manteau de marbre noir, dont le capuchon soigneusement baissé cachait les faces. Étaient-ce ces formes sans attribution de sexe, sous leur durable et dure draperie, les pauvretés, les humilités, les charités, les pardons, ou bien les aspects morts des courages, des volontés, des violences du désir?Dans leur geste abaissé sous le poids du corps et de son lit de parade, fallait-il lire la joyeuse soumission des vertus assouplies, accompagnant le corps et l'âme qui fut son hôte, ou des captifs vaincus, ou des servantes domptées, et ces faces de marbre blanc, pourquoi les avait-on encapuchonnées de noir, modestie ou peur de les apercevoir. Et à plusieurs tombeaux la funèbre théorie immobile semblait, dans le dédale des colonnes, un sombre cortège de deuil arrêté parmi les arbres de la forêt. Elles semblaient étrangères parmi toutes les joies sculptées, peintes et chantées qu'avait ici léguées l'âme du peuple; trop d'orgueil des armures brillait sur trop d'humilité des porteurs du brancard définitif, mais plus haut toujours, plus haut vers les voûtes, au plus élevé des vitraux continuait la l'été colorée des personnages de féerie dans [es plaines de liesses, des petits dieux, des joyeux guides des corporations, des saints aumôniers, des esprits familiers déifiés, foute la menue et royale lignée de dieux enfantés eo foule par tous les et puis la flèche montait vers le ciel bleu, montait inachevée toujours, toujours plus baute, car à tons lés siècles les hommes ont toujours tenté de construire Babel.

Et tout autour de la cathédrale des ruelles s'entortillaient, profondes cavées sous le ciel, ruelles presque silencieuses, oùles pas se taisaient, auvents déserts, calmes murailles avec des images en des niches el des petites lampes brûlaient connue dans l'obscurité et ce tortueux lacis semblait les racines enchevêtrées de la grande forêt populaire et des âmes rudimentaires y vivaient silencieusement, murées dans l'éclosion prodigieuse, vivant de la vie végétative des germes avec toutes leurs mena&lt; leurs promesses. | j H sembla au jeune homme que dans ce rigide amoncelis de fleurs et d'arbustes de pierres avec les roses vives et les pourpres de vitraux, ses hélianthes, ses lys, ses colonnes enroude chèvrefeuilles, peut-être une âme dormait corn me dormit Merlin, endormie ei enlacée «le quelle Viviane I Et pour jusques à quand ! Ses pas l'avaient mené jusque près d'un quai et eo face, à traies barques, il aperçut défiler des cavaliers aux armures de fête, et jeunes, joyeusement. Ah! parmi cette ville, pensait-il, et ce monde tel que l'ont fait les architectes de la cathédrale et les pères de ces gais cavaliers, où sont les palais de Viviane l'artificieuse, celle qui attire les hommes dans son sein et les enchante un siècle au son d'une chanson? Où sont les palais de Morgain qui les entraîne dans des rondes où ils dansent sans fatigue et chantent durant un siècle pour un seul baiser de Morgain ; où sont les portes des hautes vallées bleues sur lesquelles traînent des bandes d'argent de nuage, voile, avec la distance pour cacher les berges de départ à ceux qui ne peuvent être appelés. Où se cachent les sources qui sont des miroirs des fées, et quelles dures coutumes pèsent sur le monde aussi loin qu'on peut marcher, savoir, apprendre. Depuis que les compagnes de Morgain recueillirent parmi les roseaux le corps pâmé et navré d'Artus, les miracles de la contrée du rêve ne se sont guère renouvelés; où sont les grands palais aux terrasses immenses sur l'étendue bleue d'une mer sans rides, et dont l'écume semble une frange de fête éternelle et dont le ciel sourit en écartant ses nues blanches; pour qui fleurissent lesfruits d'or d'Avalon? Qui va, par les chemins semés d'embûches, gardés de bêtes fauves et d'hommes d'armes, pavés de merveilles, vers les maisons inattendues où tout à coup la vérité reluit, simple comme un beau soir de fête, em preinte de mélancolie heureuse et de musiquegrave, et combien d'hommes ont les yeuxlevés sans qu'on sache s'ils suivent encore des yeux ['ascension déjà disparue du Graal &lt;»u s'ils attendent que I»' firmament s'entr'ouvfe pour leur montrer du lointain, encore du lointain, encore de l'espace, encore de la fête el de pompeux cortèges, même si lointains qu'ils ue leur laissent que le souvenir courus d'une chimère. Et que faire, demeurer comme eux, &lt;»u vivre la stricte couleur des choses, ou se dorer le pré de ce que l'on préjuge de l'infini.

Qu'en contenait-elle, la princesse enlivvi, blanche et liliale, à la longue traîne, un cercle d'or mat autour des longs cheveux, qui éo ing nument, les lèvres eut r'. nivelles et les veux ravi&gt;. les chansons des trouvères, et qui sembla plus particulièrement se plaire à la sienne. Aimerait-elle, puisqu'elle parut moins apparente, moins elle-même enune jolie candeur, à l'audition «les coupletsgrandiloques de tel chanteur, le bercemenl de la musique de Samuel et la fraîcheur de sa chanson captée près des roseaux du fleuve. Avait-elle entendue.' frisson du passé qui se mêlai I à ce Frémissement &lt;l nir. peut-être, en sa chanson si elle était bien celle qu'il avail voulu chauler-, el si le méchant magicien qui change en cuivre les morceaux d'or pur qu'on soit de son escarcelle, ne les avail pas transmutés pendant qu'il les arrangeait. 11 revit l'orgueil d'être appelé parmi les meilleurs qui sont la musique d'une race et d'un temps et le son de leur voix s'amplifie aux poitrines des autres, et c'est sur leur cadence qu'on marche par le monde. Peut-être aux yeux de la douce princesse étaient les vallées bleues, et ses cheveux des cordages parfumés de la nef sacrée d'amour, et sur ses lèvres les fondantes délices d'Avalon et peut-être sa voix saurait-elle, dans le blanc palais de ses bras, dans la bleue valrée de son manteau déployé, charmer le poète afin qu'il chante comme en un rêve, toute son âme, tout un siècle, dans une seule chanson aux modulations infinies, vie vraie de l'amour, ignorant les labyrinthes de la puissance et les broussailles de la force où il vit.

Ces belles méditations amenèrent Samuel à la porte du vieil Ezra.

* * *

Ceux de la ville ne savaient presque rien du vieillard. Il était venu un jour, il y avait longtemps, d'une autre capitale; on présumait, on racontait qu'il était parti d'Orient, mais il y avait des années, et sa marche lente avait été interrompue par des séjours, par de longues et patientes guérisons. Sa figure de vieillard, à la longue barbe blanche, aux yeux vifs, n'offrait pas de symptômes d'âge parmi les nuances de la vieillesse: il était sec et droit : les pauvres du bas quartier recouraient toujours bienveillance, 1rs gais et puissants seigneurs science. Souvent On l'avait VU entrer au palais des empereurs, c dans les cours dallées de marbre pas qparcher de concert avec celui d'un puissant évêque ou d'un conseiller écouté. &lt;&gt;n lui attribuait de spéciales vertus pour calmer les pauvres Tous, ceux qui l'ont retentir les hautes chambres des maisons attristées d'un lent et continu ululemenL ceux (pu' se glissent à quatre pattes en balançant des faces hagardes et baveuses, ceux qui cachent leur tète d'un lambeau d'étoffe, drapent l'air autour d'eux, agitent un bâton vers les nuages et semblent commandera l'infini d'un geste verbeux. A ceux-là il endormait les douleurs et les ambitions, et ramenait le pauvre puissant souverain trahi et abandonné, se recoucher au long de son grabat, et le renvoyait dans le domaine clos et calme du songe. On lui amenait les pauvrettes qui pleurent inguérissablcmcnt et dont l'âme filtre par les yeux fixes, et il berçait ces endolories, et les douleurs trop profondes et silencieuses qui pèsent trop sur le Coeur, il les résolvait en menus pleurs rafraîchissants. Quand il passait dans les rues de la ville, invariablement valu d nue longue robe brune avec un collet et une toque épaisse, l'hiver de fourrures, le velours, les bon ru cuis sur leur porte ôtaient leurs bonnets et les seigneurs le saluaient, car tous lui devaient quelque reconnaissance. Néanmoins, malgré son pas toujours égal, son silence rompu seulement pour répondre et pour soigner, la monotonie simple de sa mise, pour tous ces gens qui le voyaient tous les jours, il demeurait un étranger, venu d'Orient, pouvant y repartir, soit par le chemin de l'est, allant à la rencontre d'une caravane arrêtée aux grandes foires, soit par la route de l'ouest, sur une nef nolisée pour le lointain parcours. Sa justice et son esprit d'équité l'avaient constitué l'arbitre de bien des difficultés entre particuliers, et même certaines d'ordre plus général, mais c'était aussi parce qu'on sentait qu'il n'était pas particulièrement intéressé à ces litiges qu'on s'adressait à sa ferme clairvoyance, dégagée d'impressions trop personnelles. Il semblait ressortir de quelque chose de plus fixe, de plus exact, de plus personnel que tout ce qui l'entourait; les plus sévères modulations des orgues étaient moins lointaines que sa pensée, et les discussions théologiques, les disputes sur l'organisation de la cité paraissaient, au regard de ses aphorismes, un peu juvéniles. La gravité marchait à ses côtés, et le prestige mystérieux de ses guérisons l'accompagnait. Il était goûté avec une nuance de craintif respect, et à cause de son utilité immédiate; et sa claustration presque perpétuelle en même temps que sa facilité sans hâte ni empressement, à Be déranger pour soulager une douleur, étonnait ainsi que le choix de ses amitiés peu soucieuses des puissants et des fertiles.

— Samuel, dit Ezra au jeune bomme, tu 1&gt; une coupe étrange. Le vin de la chimère dissimule trop bien de dures murailles où l'on se brise la tête. Là était toute ta maladie, et tu pensée flotte trop à la dérive. Prends garde qu'elle ne s'enchevêti le! nœud d'herbes aquatiques au-dessus d'un tourbillon.

— Est-ce une maladie d'être jeune, de chanter ?

— Non, mais de vrcv sur place l'impossible ( m tentes-tu d'aller? Tu es faible physiquement, tes veux ne sont point ceux d'un conquérant, mais ceux d'un contemplateur, tusais comprendre l'heure fugitive et cueillir la ileur rare de l'émotion, mais t£ croîs-tu les bras e( la vigueur pour remonter le courant d'unesociété avide et dure? Vis, tu le peux, ne cherche pas à régner. Il y a de trop petits monarques d'un écu, d'un fétu et d'une coipie de noix autour de toi. N'essaiepas, travaille, suis silem el  is.

— Mais, sage Ezra, tel est mon seul désir el ma seide ambition.

— Mais alors, pourquoi cette ardeur perdue cœur effleuré de plaies, cette attente dcvanl un songe, et quelle possibilité vois-tu qu'une princesse sorte de la vie, comme des vieux contes, et qu'elle incline vers le poète un cœur que tu veux croire doux. Ne sais-tu pas les mères hautaines, etlesdurs barons parmi les aïeux; et puis quand elle voudrait s'échapper hors des chaînes, hors des barrières, hors des liens de soie, où irais-tu avec elle. Et ta foi, n'y penses-tu point?

— Je n'en ai pas d'autre que celle que j'entrevis à vos enseignements.

— Et qu'importe, tu es juif. Ta race tout entière se cramponnerait à toi, malgré elle-même. On la forcerait à te ressaisir comme tu te rejetterais vers elle, n'ayant d'autre route environné de pointes menaçantes, non d'épées, mais d'instruments de supplice.

— Mais sous l'empereur nous vivons heureux.

— Accalmie ! Crois-tu donc sérieusement que ce que l'on reproche aux riches du pont des Orfèvres, aux armateurs et aussi aux pauvres de tes taudis de ruelles, ce soit la participation de leurs pères à un ^rand meurtre ? Non, mais puisqu'un prétexte suffit pour les écarterde larouteoù roule la fortune, où passe la puissance, on le onserve ce prétexte, on les écarte, et toi, le trouvère, si tu trouves grâce au point de frayer parfois avec les plus hauts c'est que ta jeunesse est aimable, et la jeunesse n'est qu'un instant. Sais-tu guérir comme moi ? Et lu oe veux pas l'apprendre, pour te faire tolérer quand lu seras fané?

— Je vais vers la splendeur des formes, vers la beauté des laces et «les parures, et vers les grands jardins enamourésde luxe et vers les beaux coii OÙ je veux prendre place. Maître, à la foi ne inanque-t-il pas l'audace! Tous les jours ne sont pas les Crépuscules OÙ tu te complais, attendant la venue divine d'une nuit molle, pleine de hautes clartés atténuées, lentes pour le soleil humain, propice à un long rêve, inerte et doux. maître, la vie de tous les jours disjoint notre pensée comme les pierres d'une vieille muraille, et des semences y sont apportées par les courbes logiques des vents doux, et des Heurs y naissent, i|ui pourtant (levaient veniret sont parfums du pays. Pourquoi ne point se mêler à la vie agissante, à 1;»  ie qui sourit et crée, et pleure, je le veux bien, mais lit ;im^i autour de nous. Vois le cortège eu tète duquel marche l'empereur dans sou manteau d'or et derrière lui les prêtres aux crosses gemmées, h les guerriers fastueux des pierreries incrustées dans le ter, et 1rs dames &gt;i belles, si liantes sur leur estrade, du balcon par»' de tapis A)îi elles regardent passer, si proches à la musique du chanteur, à la parole du poète; e! ceux de la richesse et ceux de la vaillance les lois sur leurs helles mules, les autres sur- leurs destriers, el ne crois-tu point qu'il y a place sur les bords de leur route, pour tous, pour tous ceux de courage, de hardiesse, d'adresse et d'honneur ? N'est-il point vrai que toi, qui au long des jours dispenses la guérison et te lasses près des lits fiévreux, tu cherches en toi-même le repos et la pensée aux gestes lents, tandis que moi, dont l'existence est d'atteindre le rythme qui chante, et de poursuivre la glissante image, et la mélodie du monde qui se refuse et ne veut point être entière captée, je rêve, au contraire, aux minutes libres, à celles où l'on se voit tout entier, de mélanger mon feu à la flamme du monde ?

— Je vois, au contraire, qu'il existe près de toi, sous ta main, une sorte de bonheur pour toi, et que, comme tous, tu le délaisses et lui tournes le dos pour chercher les aventures. Crois-tu que ce soit la première fois qu'un cri comme le tien vient à mon oreille? Durant mes longues années, dont tu ne t'es peut-être jamais demandé le nombre, que j'en ai vu s'approcher du cortège dont tu me parles. Mais cette suite de gens que tu crois voir se mouvoir dans l'air libre, si tu la regardais avec les yeux certains de l'expérience, tu verrais que c'est une masse pleine, de fer ou de plomb, dont tu vois Un des côtés, le plus somptueusement décoré. Les personnages y sont engangués, chacun dans une alvéole fixe, et c'est toujours le même qui tient la même place. Cet univers ne se meut pas. Des ondes fixes semblent bruire, parfois la masse vacille un instant, mais il faut bien des lézardes pour qu'elle s'écroule, et que le passant de la route puisa mêler. Es-tu autre chose qu'un passant? Tu peux l'arrêter un instant, et, encore étourdi de ta marche, te figurer que ce sont lés autres qui marchent ri non pas toi. C'est tout. Mais tu reviendras toimême de tes chimères, et je souhaite ardemment que ce soit bientôt et que tu en sois d'autant moins meurtri.

MAITRE ASVERUS

Ils devisaient encore lorsque la lourde portière fut écartée et une voix joviale et profonde s'écria: « Me v&lt;»ici revenu, maître Eira. Quoi de changé dans la bonne ville, dans son ftme au moins 1rs nies et les gens m'ont semblé identiques I I e nouveau venu était grand, sa face aux traits accuses s'ombrait d'une barbe drue et grisonnante, costume était simple comme celui d'un VOjagCUr, et tous s, «s traits «&gt;t s, m corps indiquaient une très verte vieillesse ; ses yeux étaient profonds et durs. les épaules encore droites. 1rs mains robustes et non ruses. i,&gt;s veines brutales comme des cordelettes. — Sois le bienvenu, maître Asverns. Ici rien ne change qu'au bout de fort longtemps ; mais toi le voyageur, le pèlerin du beau, et aussi l'avisé marchand qui connaît toutes les routes, qu'as-tu vu en ton errance?

— Des villes, des villes, des villes près de la mer, des villes près du fleuve, des pendus près des calvaires, des galiotes le long des quais, des villes qui préparent des pelleteries, des villes qui réunissent des amas de blé, des villes où les milliers de tisserands préparent l'étoffe, préparent la toile, pour que des grandes villes comme celle-ci les achètent, et dans maints endroits des avares qui comptent l'or d'une main tremblante ; il y a aussi des sages, moins sages que toi,bonEzra, et des étourdis moins étourdis que toi, Samuel. H y a aussi des évêques èî des moines qui sont ignorants, 'et des savants qui étudient et des économes de seigneurs qui sont riches et abritent de fourrures leurs mains replètes et indolentes, et des paysans qui ne sont pas contents. Le monde va comme toujours, en unsens indifférent, d'un petit trot égal, pour se conformer à l'expression bien connue : « Ainsi va le monde. » Le monde en ce moment-ci est à l'ombre d'un grand arbre pas très solide. On ne sait pas ce que valent ses racines, il y a dans les branches des fruits un peu disproportionnés, qui pourraient un jour se détacher et quelques nez en pourraient saigner, mais il se tient encore assez l)ien. II y a aussi dans les boiseries des maisons des tarets qu'on entend le soir quand, après la prière,, tout s'est tu, mais comme après la prière, on s'endort commodément et sérieusement, il n'y a que «1rs oisifs el d« veurs qui les entendent. Samuel, comment va Kizphah ?

— Bien.

— C'est court. Bien et encore ?

— Elle ic, elle songe, quelquefois elle chante à mi-voix et parfois de façon tonnante; elle joue du luth, elle lit les vieux contes, quelquefois, el apprend les propos du siècle et de l'heure on ne sait comment, par la brise, la servante, par mes distractions et les récits de ma vieille mère qui sait encore bien des choses Fratehes d'il y a un demi
sièele; elle est comme toutes les jeunes tilles.

— Tu crois ?

— Oui.

— A quoi sert d'être un rêveur, pour si bien discerner les choses ? Elle chante, elle file, mais saistu ce (jni se passe sous cet aspect de tous les jours? Elle estbelle, Rizphah?

— Sans doute.

— Noire jeune ami, dit K/ra, file la «pienonille des légendes. Je le crois «'pris de la reine Genièvre, il me semble qu'il a trouvé un retlet de cette belle disparue, mais qu'il l'a cherchée unpeu haut.

Il en peut coûter très cher d'aimer une inaccessible beauté. Que dirait-on d'un homme dont la vie se passerait à contempler un reflet de lune dans la rivière, ou à attendre un capricieux feu-follet dont on est distant d'un infranchissable marais? Sans doute, il est d'admirables reflets le soir sur la rivière et sur le lac, mais qu'en attrape le mélancolique héron ?

Maître Asverus devint grave : Samuel, tu n'écouteras pas mon expérience ; elle est pourtant de durée. Regardes-y à deux fois avant de fêler le miroir de ta vie. Rizphah est belle, elle est pour toi de l'avenir et du passé. Elle est la femme forte, comme celle dont elle porte le nom, elle saurait écarter les aigles du gibet de ses fils, et veiller dans le désert, les yeux secs, mangeant le pain dur, et vêtue d'un mauvais sac. Elle serait pour toi la vraie lampe des magiciens, lalampe àl'inépuisable goutte d'huile. Fais attention; il y a des êtres qu'on n'a pas le droit de froisser ; elle en est un ; songe d'abord à ton devoir et puis à toi. Tu as un bon bâton de voyage; ne le casse pas.

— Je l'aime comme une sœur.

— Mais elle, bientôt, maintenant, enfin dans un peu, quand elle aura déchiffré les premières pag-es du livre de vie, t'aimera-t-elle comme un frère?

— Chacun vit sa destinée.

— Eh non, on suit sa première erreur, lorsque l'on n'a pas su sa destinée. Et quel est le reflet ?

Samuel demeura silencieux, mais Ezra dit : La princesse Marie.

Maître Asverus soucieusement considéra le jeune homme. Où l'as-tu vue ?

— Au palais; avec d'autres j'ai chant*', elle m'a remercié d'une voix si douce et m'a dit Bur mon art des choses si justes que j'en Suis charmé.

— Et te voici noyé dans ce clair petit lac bleu de ses yeux et ensorcelé de cette voix qui semble tonjours moduler une romance. Te voici devenu bien impersonnel, car tu n'es pas le seul que sa beauté ait enlisé. Tu l'aimes parce qu'elle est frêle et semble douce, et cela rehaussé par la pompe de la puissance ; mais qu espères-tu, crois- tu que de lahaute cathèdre elle descendra vers toi, non plus une minute, une minute de parole banale, mais p ger les yeux ouverts sur toute la dérive de la belles beautés graciles et blondes ne Boni guère le l'ait du vieil Asverus, el puis qù'espères-tu ? in chanter toute ta vie, les bras levés, vers une image dont les veux de saphirs baignent de douce lumière toute une salle pleine «le port de guerriers. Tu n'es pas Lancelot, si elle est Genièvre, ('rois le vieil Asverus, pars et emmène Rizphahjil est d'autres villes j ou retranche de ton Cœur cette partie de rêve. Ce n'est pas une llamme droite qui te consume. Il y a chez toi seulement un tison fumeux qu'il te faut jeter. Pars.

— Certes, non.

— Alors que les grelots scintillent et jasent autour de ta tête ; mets un bonnet de fou, mon ami, et va-t'en sur les routes ; crie que tu es le chevalier de l'impossible et l'amoureux du blanc fantôme de l'Aube. Va bégayer sur les carrefours, va bégayer, car que sauras-tu, qu'apprendras-tu face à face avec ce portrait que tu emporteras sous les paupières? Car déjà, certes, une autre princesse Marie vit dans ton cerveau, que la vraie, que celle qui existe, assez belle et assez bonne, mais frêle, frêle. Un poète, un poète qui a du sang-, des nerfs, qui sait chanter, naïf et franc, comme un coq du soleil, s'iriser vers une bulle d'air ! Soigne-toi, écoute Ezra, ne cherche pas à escalader un donjon sans échelle, à ouvrir une porte sans clef, etprends garde à toi. La douleur inoccupée, c'est ce qu'il y a de plus terrible au monde.

— Mais je suis fort.

— Tu es faible; les forts c'est moi, c'est lui, les forts, ce sont ceux qui dépassèrent les âges de faiblesse, ceux qui vivent d'un idéal nourricier, dans une recherche fixe. Tu es faible, te dis-je, comme tous ceux de ton âge, et tu dois vivre près des forts, mûrir près d'eux si tu veux étayer ta débilité, jusqu'à ce que tes épaules soient assez fermes. Sinon va rêver dans les roseaux; comme toi ils se balancent au gré du vent, et sont contents quand il leur souffle des musiques.

— Ah, maître Asverus, vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir que la beauté, c'est un jeu de l'imprévu. Il me semble que je connais Rizphah depuis des siècles, que mes âmes antérieures dans d'autres existences, la connaissaient. Ames ont certes déjà échangé, dans des vies p dentés, tant de paroles et de serments, et d'amour, qu'il ne me semble plus possible de recommencer. C'est la femme forte, je le veux bien, mais depuis combien de temps, combien de fois, ma prétendue débilité s'est-elle appuyée sur elle! Et les ries pointant se brisent, et les existences recommencent. Je voudrais une vie nouvelle, sans mémoire, sois rencontrera toutes les heures neuves, le souvenir.

Ne croyez-vous pas que nous avons déjà tant vécu, ailleurs, autrement, et qu'il faudrait recommencer, quecesoil n'importe quoi, le bonheur, la douleur, la torture, m;iis autre chose, des eaux fraîchi

— Songes ! mais si tu as déjà vécu, si. dans des vies antérieures, tu as rencontré ftizphah, ne tu pas que la rencontrer maintenant au seuil deton existence, apportée parla fatalitésous le même toit où tu ris, c'est le signe; les volontés supérieures te la donnent.

— Mlles m'enchaînent al

— Des nécessités impénétrables se manifestentelles autrement que par des ordres et des liens ? Quoi que tu veuilles, que tu fasses, que tu rêves, ou que tu fuies, tu es le prisonnier decette face gracieuse de ton destin. Crois-tu qu'à ton appel les oisillons du monde pépieront une autre chanson, que les étoiles glacées du septentrion revêtiront des robes roses, que le chant de l'église là-bas retentira des allégresses tendres, que la mort ne sera plus un vilain squelette, que le cœur des hommes bardés de fer s'amollira, qu'on ne traquera plus l'or par le geste brutal ou la parole mielleuse, et que des pas boueux n'érailleront pas de leurs traces la blanche robe du silence, que des voix grasses cesseront de retentir dans les palais blancs? Tu ne vois pas contre ton dessein la file des moines, la file des prêtres, des soldats, et les rires de la foule, mille bouches fendues, et deux mille mains pleines de pierres, et si tu crois que l'idole percevra ton rêve !

— Elle l'a déjà perçu.

— Une heure ! Restera-t-il longtemps radieux et neuf ton rêve, pur en ce moment, mais que tu devras bientôt froisser entre tes doigts de colère. Crains de vivre toute ta vie, en un coin de tanière ignorée, seul avec un désespoir, avec une parodie, avec une floraison fanée, avec un vieux sourire qui ne te sera plus que matière à sarcasmes, les plus durs, ceux qu'on s'adresse à soi-même.

— Non, j ai réfléchi, je tenterai l'aventure bonheur. Quelle que soit ma chute, mon but aura été beau.

— Tant pis, dit Àsverus,

II

Dans la petite chambre, Rizphah file; mate brille, parmi les cheveux noirs largement ondulés, d'un éclat doux de miroir derrière des g et ses grands yeux noirs ont la langueur douée «l'une nuit sur l'Eilen. Sa grâce robuste est svelte comme un jeune arbre, et ses lèvres sont des au eœUT (le flamme. Le front assez liant, la fine et liere arête du ne/, les pentes narines donnent à cette face un caractère de Splendeur presque auguste et héroïque; son clair regard est comme un l'eu de joie, et la chanson de son esprit chevauche loin, bien Loin, en belles plaines de promesses, vers un horizon aux coupoles doré une fête aux corbeilles odorantes. Elle île, et les ci familières près d'elle - il l'admirer.

Àsverus entra.

— Vous cherchez Samuel ?

— Non, je VOUlaJfl te j. aller. Que tait Samuel ?

— ohilièe, il rêve, il vient de souffrir.

— Pourquoi ?

— Il cherche dans les nuages blancs, il médite, se dépite, il souffre et j'en souffre.

— Tu l'aimes toujours ?

— Oui.

— Et lui ?

— S'il ne m'aime à présent, il m'aimera toujours. Quand il aura regardé le monde et les nuages blancs il me reviendra.

— Il va souffrir.

— Alors je le consolerai.

— Souffrir beaucoup. — lors je le guérirai.

Et Rizphah se remet à filer, les yeux assombris mais comme des mots d'espoir passaient précipitamment et en silence sur ses lèvres fines qui semblaient compter les tours du rouet.

CHAPITRE II

NOIX JEUNES ET VIEILLES

Les jours sont tissés de fils noirs et blancs.

Le navette du temps les mêle indifférente près de l'horloge où la cadence de l'heure est lente et court cependant.

Le sable aux bords du fleuve trotte vile sons l'autan et tourne comme mille sphères petites Bl fuvar.lr c'est I*' même sable el la même eau bavarde qui voisinent toujours sans bouger d'un empan; cela semble courir pourtant Les i. Miles voiles «les nefs vers l'horizon bleu se hâtent et cent bras de volonté s'arc-boutent contre le mur liquide el moi de IV. m verd.it la nef arrive, la nef repart. Bile demeure sur la même (gouttelette d'eau qui se meurt à la même place et se grossit et M volute et rève aussi d'une longue route.

Le feu &lt;|ui grésille à l'être s'imagine des escalades immenses ;ui plafond bleuâtre du ciel l au fond de l'àtrc en cendres grises en cendres grises,

Grises comme mes tempes et mes mains terreuses qui parties au matiu de la terre maternelle s'en retournent le soir vers la terre éternelle et se courbent et se nouent ainsi que des racines qui jetèrent un éclat or et vert dans les ravines et l'hiver arrivé se cachent au sol qu'elles creusent Cendre, ô mot infini, ô refrain éternel.

Ainsi dans la petite maison du faubourg- au plafond bas, aux grises solives d'où pendait la lampe de cuivre, près des paquets d'herbe séchée, la vieille mère sereine chevrotait la vieille chanson inoubliée, et Rizphah, qui filait auprès d'elle, reprit(Les fuseaux de la vieille tournaient monotones.)

J'entends la voix du bien-aimé.

Il descend du haut des collines.

Son visage se mêle à l'aurore empourprée

et j'essuierai bientôt la rosée

aux cheveux dont son front est flore.

Il descend du haut des prochaines collines.

Il m'apporte des roses rouges

je l'attends avec des grands lys

et des roses roses cueillies

au jardin que j'ai pour lui.

J'entends la voix du bien-aimé

qui se hâte vers ma bouche.

J'entends ses pas rapides qui glissent rapides auprès des citernes où les Femmes pour puiser de l'eau inclinent leurs corps souriants et lisfl Un éclat plus solaire reluit à mes anneaux car les yeux de son âme s'y posent en ce moment où nos doigta cueillent une blai les braises du soleil s'arrêteront à mon seuil et parmi l'ombre et l'eau de la cour parfumée où mon désir attend les pourpres d'an i parmi le marbre blanc et les grenadiers pourpres et les pampres d'espoir et de force couleur de mer je le tiendrai captif et joyeux et L'herbe araère de l'absence se faner i entre les pierr •l'entends venir le bien-ainié.

Et la vieille reprit, lasse &lt; i t chevrotante, les fuseaux continuaient à bruire monoton

Elle est fanée la ville qui brillait comme une r au milieu d'un jardin de villes parfum

la poussière l'engrise, la ville couleur de perle parmi le sable d'or et le saphir duciel.

La roule poudroie par où venaient jadis les longues earavai

chargées de baumes ai «le mai vera le palais de tes rois Jérusalem.

colonnes du temple gisenl parmi la pierre ci b'obI éteinte ta &lt;&gt;i de pri&lt;

qui montait comme un bel arbre

vers l'azur et les portes &lt;&lt;-^ sanctuaires

•a, touchées des doigts de rouille

et sur les fresques des mUTS les vautours ont becqueté les versets de vérité et les lignes de beauté et le lézard court sur tes marbres Jérusalem.

La porte s'ouvrit brusque et dans un rais de soleil entra Samuel tout doré de brusque lumière, éclatant de jeunesse, en face la sombre et grise chambre où s'atténuait brune la beauté de Rizphah, en face lui, et de vives couleuvres vermeilles coururent sur les objets, l'ombre de la chambre fut percée de traits d'or par toute une dentelure d'arbres en fête et il s'écria : Mère, Jérusalem est partout où il y a du soleil et du bonheur ! Mais contre ce souffle vif et bruissant et sonore qui venait de la ville, les deux femmes demeurèrent muettes et sombres.

II

Des soirs d'été, le vieil Ezra admettait maître Asverus et Samuel à goûter avec lui la douceur de l'heure en son jardin qui descendait à pente très douce vers un lent canal silencieux. Ce jardin touffu de grands lauriers, de hauts tilleuls, de berceaux de feuillages méticuleusement taillés, beau de fleurs rares semblait, quand les vapeurs roses, reflet du coucher du soleil, s'étaient transfusées au bleu fané du ciel, comme un puits de fraîcheur. Sur un banc le conte m: i. &lt;&gt;n

de gazon sous l'avancée de branches dont un veut léger mordillait amoureusement les feuilles, ils écoutaient le silence envahir la ville, détruire un à un les bruits d'une étreinte molle, puis après avoir rampé au ras des échoppes, grimper au long des maisons, dominer la ville accablée, formidable en sa quiétude, de cette place laissée au rêve el tan! d'inactions et du subtil poison de fatigue dont il arrêtait le mouvement des corps. Ce jardin, on l'eût dit loin de toute cité écarté &lt;le toute époque, sans voisin, riverain de quelque ^énigmatique infini, el dans l'ombre que ne perçait autre lumière que celle versée par la lune et les étoiles, les trois hommes causaient à voix lente et basse et vidaient quelques coupes. Or, un soir, aussi calme, aussi beau, aussi parfumé, aussi uni que tout autre beau soir d'été en cet enclos de sèves et &lt;le méditation, il parut à Samuel que sa coupe s'échappait de doigts et qu'il regardait avec «les yeux &lt;le rêve, un ige ancien, connu de lui. mais qu'il avait de longs instants oublié, et qui, dans les longs déploiements de ses palmes, «le ses terrasses et &lt;le ses profonds hatliers aux fruits d'or, lui «lisait, me reconnais-tu? Et au fond, «les escaliers sans fin montaient ers des tmus (''normes, «•niironinrs d'obscurités épaisses, et de cette altitude de s

«les V ni solennelles criaient : Vérité) VériU une v«.i plus grave répondait : Les grands feux ne sont point encore allumés; et Ton sentait que des guetteurs nombreux fouillaient, présents et cachés, les horizons. Et comme il se tournait vers quelqu'un de proche qui fût là, près de lui, terrestre comme lui, pour lui expliquer quelle était la contrée étrange, il vit Ezra et Asverus, mais non point comme il les connaissait.

Ezra était coiffé d'une tiare lumineuse, un collier de pierreries étincelait sur sa tunique blanche bordée de pourpre, et sa face était extraordinairement vieille, sillonnée de mille rides. Ses yeuxy éclataient d'une extraordinaire jeunesse d'un feu d'enfance et de bonté. Asverus, plus maigre, plus tanné que Samuel ne l'avait jamais vu, vêtu de bure épaisse et sombre, l'aspect très robuste, les cheveux drus et noirs, lui parlait, et tous deux regardaient vers les hautes tours. Or, en descendit les degrés un grand vieillard qui portait en ses mains comme un grand vase lumineux, et Ezra et Asverus firent quelques pas vers lui, mais sous un soufflede grand vent le vase lumineux s'éteignit comme un falol. Ezra et Asverus, avec une infinie tristesse, regardèrent comme un mur opaque et fuligineux voiler les escaliers, les hautes tours, les profonds halliers pleins de fruits dorés, et toute la ténèbre grandir et menacer, tandis que lointaines, trèslointaines, dénaturées comme d'un écho affaibli les voix redisaient : Vérité! Vérité!... qu'il était répondu près que imperceptiblement, avec tant de lassitude, d'an timbre neutre d'éloigné ment, chuchotant presque: «Les grands feux ne sont point encore allum Samuel crut se voir agenouillé devant Ezra ; c'était sa face, c'était le rythme de son corps mais en longue et archaïque tunique blanche, Ezra le regardait d'un air de honte, puis La ténèbre envahit cette dernière terrasse delà contrée inconnue, lui parut qu'il se réveillait d'une longue absence de sonâme.Ezra et Àsverus étaient ê is, muets.

Lors Asverus dit, se levant et rajustant son long manteau de velours noir : Seigneur Ezra, je vous laisse, j'ai demain à surveiller au port le dépari d'un de mes navires; il prit con-é et Samuel le suivit.

LE CHAI EAU D I LA Ntiv lRIB

Déjà, comme elle était un |&gt;eu plus qu'une enfant et pas encore une jeun» 1 tille, la princesse Marie disait souvent : Je voudrais avoir un château comme mon âme, un château fait à L'apparence de mon àme. Je suis sûre que les grandes personnes quand elles sont riches et puissantes, à plus forte raison les filles d'Empereur, peuvent se faire bâtir un château fait surle modèle de leur âme. Je Buis sûre que les bienheureux &lt;jui ont gagné le ciel parle martyre ou la bonté possèdent derrière Les nuages, dans les grandes campagnes où la terre est bleue, ou des nuages blancs courent à la place de nos sources, des châteaux bâtis selon le modèle de leurs âmes et tout enveloppés de fleurs merveilleuses, qui sont aux couleurs de leurs âmes. Car les âmes ont une couleur, ainsi que tout au monde; ne dit-on pas que les feuilles vertes sont couleur d'espérance, et les jaunes couleur de gloire, les violettes couleur de deuil, et les fleurs rouges couleur d'amour? Les âmes ont une couleur, et on voit un peu la couleur de son âme dans les nuits où l'on ne dort pas,, quand les lampes maigres de la veillée se sont par hasard éteintes, et on les voit mieux en rêve, alors qu'elles se promènent seules au-dessus de vous, dans les allées du grand jardin infini, et on sait que sur un signe d'elles les toits s'ouvrent, et les laissent s'évader vers les étoiles.

Et quand les femmes dont le devoir était d'augmenter sa sagesse lui demandaient : Alors, princesse, de quelle couleur est votre âme? elle répondait : vous le verrez bien quand je serai grande et que je bâtirai le château de mon âme.

Et l'Empereur (c'était un grand et solide soldat à barbe grisonnante, qui entre deux guerres aimait jouer avec les enfants et se cacher pour leur faire peur et les vite consoler) l'ayant aussi questionnée, elle lui répondit : Mon château sera pareil au tien et dissemblable du tien, il ne sera ni de la même forme ni de la même couleur, mais je «-rois qu'il sera dans le même pays. » Puis elle s'était enfuie en riant. Quand l'Empereur l'eul rattrapée il entreprit à nouveau de la faire jaser su qoux, elle voulut lui raconter la belle histoire de reniant qui avait trouvé deux l'ers à cheval.

o Le pauvre Pierre avail trouvé un fer à cheval,

il le suspendit au mur en un eoin de sa petite chambre, il avait une petite chambre parce qu'il était très petit ; Tannée suivante il trouva encore un ramassé assez d'argent pour faire souder les deux fers à cheval. Et puis il travailla jusqu'à ce qu'il eût ramassé assez d'argent pour faire dorer ses deux fers à cheval. Alors il voulut les porter comme une couronne; mais comme sa tète «'lait très petite la couronne en 1er à cheval dort' lui tombait sans i SUT les épaules, il n'avait doue plus une eouronne, mais un collier. Alors chaque fois qu'il plaçait sur sa tête sa couronne il avait les meilleures idé&lt; quand il courait lesappliquer, sa ronronne lui tombait sui- les épaules, et il s'arrêtait tout contrit, et rien ne lui réussissait plus, sauf que tout le monde disait : Ce pauvre petit Pierre a un bien beau collier brillant, mais comme ce collier n'a pas l'air d'être fait pour son cou, tiens, ni ses Bouliers pour ses pieds, ni son sarreau pour son corps et ni son nez pour sa figure. Impatienté, le petit Pierre fit refondre et rétrécir ses fers à cheval, alors cela devint une vraie couronne à sa tête. Mais comme le fer à cheval avait été touché, il ne porta plus bonheur du tout, mais pas du tout, pas plus que n'importe quel métal, et comme le pauvre Pierre portait en même temps haillons et couronne, tous les gens se moquèrent de lui, il y en eut qui se fâchèrent, on dit même qu'il fut pendu à un grand 5 ibet cornu, par des bourreaux trèsbourrus, le visage couvert de verrues. Est-ce vrai, père, l'histoire du pauvre Pierre? Elle s'enfuit en riant, et l'Empereur n'en sut pas davantage, car on l'appelait ce jour-là, peut-être pour recommencer la guerre. Comme le sage chapelain chargé de lui indiquer les bonnes lettres s'enquérait à son tour de ce château futur, il lui fut exposé : « Ce château ne contiendra rien de noir qui puisse rappeler l'encre, rien de blanc qui puisse rappeler le parchemin, rien de grisâtre qui puisse rappeler le sable; on y rira, on y dansera, on y chantera, on y dira des vers », et la petite princesse le laissa là demi-souriant, demi-grondant, la bouche ouverte, abandonné avant l'émission de la parole déjà prête.

Et elle avait vécu dans bien des châteaux, la petite princesse Marie. Elle avait eu peur dans certains qui ont été placés vers !&lt;' Nord, au milieu de feuillages noirs et touffus, et par des routes étroites et feutrées de pommes de pin, on arrive à des étangs mélancoliques, longuement mélancoliques, cernés des mille lances fragiles des roseaux, et qui. grisâtres comme du plomb, vous renvoient votre image comme fatiguée, malade el si pâle i muette, encore que vous riiez aux éclats; 1«' soir devant les fenêtres aux légers croisillons de plomb passent des fracas de corbeaux, puis ce sont les hibous qui se posent sur l'appui de pierre de la fenè* ire, les longs corridors frissonnent et grelottent entre leurs murs épais, des lumières rougeâtl rares vacillent, vacillent toujours, se jettent en arrière comme pour s'écarter de quelque chose d'invisible.

Elle vit des châteaux liants, qui baignaient leurs assises en de grands étangs clairs : des abris étaient ménagés pour tirer l'arc contre les canards et les &lt;&gt;ies sauvages.

Il v avait dans les chambres des tentures épai decuirviolel et argent, couleur de hâle el couleur d'or, où des chevaliers passaient sans (in sur des licornes cabrées et des saints en prières priaient Sans lin. A ceux-là il y avait des jardins dr&gt; papillons, et par terre des hommes de pierre couronnés de pampres &lt;&gt;u d'épis, que la mousse ronj el verruquait et dans des chambres rondes, trop blanches, de ton d'ivoire ou de chair vieillie sans rides, des lampes axaient des clartés trop droites. Il y avait aussi des châteaux dont les jardins couraient vers la mer. Brusquement en écartant des feuillures, on apercevait la large bande blanche d'une plage, et la mer verte comme les feuillures et parfois jaune comme la moisson, ou grise comme une colère déchaînée dans les boues et les écumes. Malgré la splendeur du soleil, malgré les amusements des oiseaux de mer, qui par tribus blanches s'exilaient toujours de quelques pas dès l'approche de quelque étranger, malgré la gaieté du long ruban d'écume qui vient jouer sur le sable, heureux comme une soif qui s'apaise, et disparaît en riant, en riant, en riant encore, ces châteaux étaient tristes; la plage blanche et pure comme une page de destinée, la plage vierge comme un voile blanc non porté, s'attriste dès qu'un pas humain trouble la solitaire majesté de son silence fait de la monotonie des bruits. Elle avait habitébien des châteaux, la petite princesse Marie, mais aucun n'était celui que son âme eut choisi. Quand elle fut jeune fdle elle habita le plus souvent sur les ordres de son père le palais de la ville, et non loin de la ville un château entouré de bois aimables.

La princesse Marie aimait les chansons. Elle aimait toutes les chansons qu'elle avait entendues, sa mémoire des musiques et des chants de poète était comme un jardin bien ordonné où elle errait sans cesse. La musique lui était un miroir, les chansons lui riaient un peuple de miroirs; comme elle était toujours en bien peu de temps t liste, gaie, vive, lente, babillarde, silencieuse, folle et raisonnable, elle courait vite à tous ses miroirs et se regardait souvent. C'était, au fond, toujours une grande j»&lt; rsonnesvelte, au teint très blanc, aux traits tr&lt; g-uliers avec un duveté de prime jeunesse et «les yeuxtrès bleus, qui étaient quelquefois un peu parfois d'un bleu violent de ciel du Sud, mais miroirs ne lui répondaient pas toujours la même chose, et elle était bien changée si elle se voyait à celui qu'avait décroché de sa ceinture un pauvre étudiant dont la chanson avait jailli d'un trait, pendant que piéton fatigué, à l'ombre d'un arbre, il mangeait des pommes sûres, ou (jue ce miroir eût été soigneusement ouvré par quelque grand Beigneur qui parfois se penchait sur son amour pour le redire. Elle gardait tout près d'elle, toujours très près de son cœur, les lieds qui sont comme l'herbe agreste, et ceux qui sont de belles - pompeuses, ceux qui sont des brindilles que portent aux lèvres, en marchant au crépuscule d'été, sur les routes, les jeunes filles, et ceux à qui le soir, devant le pupitre ouvert, defl Lt'iis à robe de velours, rêvent répétant un vers qui a déterminé dans la haute salle sombre un écho imprévu qui force à parler pour le réentendre encore, cl ceux «jui sont des Oiseaux dans la forêt, et ceux qui sont des hanaps sur la table, et ceux qu'on lit après la prière etceux qu'on ne litjamais, qu'on n'écoute jamais, qu'on entend tout de même, car tout les chante. Les temps en avaient produit de grands bouquets, parce qu'on avait beaucoup aimé, beaucoup souffert, et des chants avaient giclé de cœurs élargis parfumés de divers soleils depuis les piscines de la Jérusalem disputée jusqu'aux grèves grises du Nord, depuis les hautes tours d'église, jusqu'aux entrailles ouvertes de la terre, où s'agitent les chercheurs du métal.

Aux lèvres de la princesse bien des chansons murmuraient en leur fraîcheur de source sur les mousses em perlées ; les fils de roi épousaient les pastourelles et les filles de roi épousaient des capitaines chargés de conquêtes et de fortunes, mais nul n'eût pu se souvenir l'avoir entendu fredonner comment une fille d'Empereur s'était donnée à un trouvère.

La princesse Marie, qui était grande, svelte, avec un mantelet onduleux de cheveux aurés, seceignait le front d'une très étroite couronne d'argent, très étroite et simple. Elle revêtait de longues robes blanches et se ceignait d'une ceinture d'argent à la lourde agrafe, et quelques broderies dorées seulement au bas de sa robe traînante et longue ; à ses épaules elle agrafait des manteaux bleu pâle; de son collier d'or et de perles, soit que son manteau, soit que ses cheveux, d'un flot bleu ou d'un flot d'or le cachassent on n'apercevait que quelques maillons sur la poitrine, et ses mains n'étaient chard'aucunes bagues. Dans sa tenue de hautaine princesse elle amalgamait &lt;les lires d'enfances, de sorte que le robuste empereur à [a barbe grisonnante ne lui savait rien refuser. Dans sa démarche lente et mesurée elle introduisait pari (lian
tes agilités, de sorte que les hommes gravé piètres, les soldats etleseleros avaient pour elle des bienveillances comme pour un enfant choy&lt; puisqu'elle était jeune el qu'elle savait toutes les anciennes chansons, elle voulait connaître les nouvelles, et les poètes les lui venaient dire, parée qu'elle était belle, qu'elle écoutait toutes chansons comme rêvant à un caressanl soleil matineux, les poètes en étaient é[»ris; Samuel plus que tout autre.

Qu'aimait-il ; cette beauté, la musiquede tant de poèmes fondue en cette beauté, quelque apparition lointain* 1 parmi le faste des jardins du palais et l'apparat des gardes, QU bien que eette beauté et celte puissance s'inclinassent au ras de la roule pour écouter aux haies quelle était la pins belle voix et la plus vive. Ou Vspérait-il hors ee choix entre deuxsupplices: garder son amour sous tous les verroux du secret, ou en entendre rire. Si quelque tolé rance nouvelle eût admis que la princesse ait par la ville un amoureux, luth sonore et doeile, quelle fin à cette passion. L'aimait-il? il le croyait, il eu était sur, il en souffrait, il n'en savait pas plus. Il ne voyait pas clair au fond de lui. Il ne s'en piquait d'ailleurs point, pas plus que l'herbette qu'un pollen errant gîta dans un coin de roche ne réfléchit sur son pourquoi. Comme le brin d'herbe, il vivait, frissonnait, tremblait, pliait sous l'ondée, se ressuyait au soleil, il ne savait bien de la vie que les sommeils et les rosées. Il avait appris du docte Ezra ce qu'un homme de son temps pouvait savoir. Cet amas de connaissances avait passé sur lui sans même effleurer son âme. Sa science était à lui, comme une bibliothèque toujours à portée de sa main.

Il l'oubliait la plupart du temps, et à certains jours, ramené par l'occasion, étendait la main, et rouvrait un des vieux tomes. Sa science était pour lui comme la ville prochaine où l'on va parfois sous le couvert des grands arbres, par habitude, où l'on se plaît un instant, mais sans participer jamais à sa vie. Sa science était à lui, mais en dehors de lui. Il était comme un enfant chargé d'un lourd bagage, il n'aimait rien tant que de le déposer au coin de quelque place riante et peuplée, et de l'y oublier, tout son cerveau était plein de terres négligées, où les arbrisseaux du hasard pouvaient à tout loisir se développer et produire toutes leurs feuilles et toutes leurs baies. C'était aussi plaine rase où tout incendie pouvait courir en galops de feu et faire flamber tout, d'un seul coup, bous La voûte d'un ciel bas sans assez d'étoiles. La princesse savait qu'elle était aimée et en souriait, car le poète à sa jeunesse sérieuse apparaissait un pauvre! auxjambes encore incertaines ; elle avait eu la curiosité dé l'entendre et l'avait félicité; depuis aux horizons de Samuel, des coupoles d'or, il est vrai, parfois voilées de nuages, aux heures d'espoir effulgeaient.

LA FÊTE DE MAI

t l'est le jour de la Fête de Mai, le salut d'un peuple au soleil ardent, sou dieu encore toujours et malgré tout, et parce que le fleuve a brisé ses cangues blanches et froides, parée que ses eaux mousseuses et jaunes ne roulent plus lourdes et limoneuses sous un long rayon jaune frissonnant, mais courent bleues et d'acier aussi vite que les flèches d'argent delà lumière, parce que l'astre a séché les boues delà lerre, rjue de partout sYlaneenl les I les feuilles ei les ni les, [unie la Ville avecses citoyens, ses prêtres, son empereur, avec ses vieillards, femmes, ses enfants, sa beauté, son espérance, et les bannières fleuries du devoir, du droit et du culte s'en vont par le chemin en fôte de Heurs et de draperies et de musique acclamer le divin Soleil, qui, disent les Sages, tonifie autour de la terre parmi l'éther impondérable pour mieux la réchauffer de toute sa caresse, et baiser ses mamelles innombrables! Ceux delà ville vont vers la grande plaine où se plantera l'arbre de Mai, ceux des côtes et ceux de la mer y montent par le fleuve; leurs fanfares répondent aux musiques delà ville comme des cris de mouettes à des chants de coqs. Les belles filles de la ville longeant les rives jettent des fleurs aux belles filles de la côte, qui leur en envoient de leurs barques enrubannées et leurs gestes sont si nobles et beaux qu'on croirait voir les Muses encenser les Sirènes.

En tête du cortège, c'étaient d'abord les hérauts de pourpre, les aigles d'or à la poitrine, les aigles d'or à leur haut bonnet, et la longue baguette à la main qui couvre les amis et touche les ennemis de l'empire. Et puis les trompettes, les longs tubes de cuivre poli comme les buccins des empereurs de Rome, s'élevaient un peu vers le ciel rayonnant et saluaient de droite à gauche selon le pas des sonneurs, et figuraient l'appel strident qui réveille, au lointain des camps immenses, les soldats; puis les longs tambours tout drapés de pourpre dont le battement bruit sourdement et lourdement, comme le pas de la foule accourue à l'appel des conques de cuivre.

Un épais rideau de cavaliers de fer, avec de l'or à la visière du casque, de l'or à l'aigle du poitrail de la cuirasse, do l'or à la têtière du cheval, enlouré de mailles &lt;1&lt;- Fer, et les hampes des hautes lances étaient comme une foré! d'automne; le soleil allumait aux pointes comme un bûcher, des écharpes rouges couleur de sang, à union d'or, quaienl l'horreur et la récompense des guern leur suite la forêt des fantassins, les longues piques étaient sur leurs épaules entourées de fleurs et de branchages, etleurs gros visages de videurs de pintes sous le large chapeau à créneaux, souriaient d'aise à la libation proche. Ils passaient à ran^s lai fatigués de leur nombre, et alors, sur un chariot tout paré des belles étoiles raides de iils d'or qu'avait délivré la chartre de l'Église, et les nobles dames, et les riches bourgeoises, dans un chariot qui marchait comme une plaque énorme de rayons, l'arbre de Mai tenu droit par des bourgeois de la ville, de velours rouge vêtus. Et, devant lui, chevauchait l'Empereur, casqué, cuirassé, le trier irradiant d'une armure d'or et d'émail bleu. — Ce jour-là les hommes d'armes et le premier de tOUS, l'Empereur, n'étaient que les  (lu Mai Une folie de branches vertes, de thvrses floconneux descouleurs tendres d'un* 1 mer claire à l'aube, ics transparences, des nacres, l'élincellement des pourpres, des amarantes, des nacarats, autour les blancs pétales carnés, les Bamettes bleues, pci noirci, pailletées d'or, glauques parmi les émaux des yeux les incarnats dans la candeur des longs voiles blancs ou jonquilles, les chevelures aurées irisées de soleil, les chevelures brunes cerclées de roses et d'argent clair, un incendie de pierreries vivantes scintillantes et souriantes s'avançant en un clair charme mourant comme parmi des baisers fous de la lumière, c'étaient les jeunes filles de la ville, les reines du Mai et parmi elles, dans un grand char tout fleuri d'œillets, de pivoines violentes, de branches ruisselantes de lilas, droite et blonde, vêtue de blanc et d'argent, une haute couronne d'argent et de perles enserrant la flave coulée de ses boucles, la princesse Marie.

Elle semblait guider les blancs chevaux du soleil, magnifiée de toute celte houle de beauté, de grâce et de jeunesse qui suivait la traîne de sa longue robe blanche et de son manteau bleu, par cette oscillation lente et rythmique des chevelures qui se pressait vers ses pieds; elle se dressait, fleur mystique, fleur magique comme élue de celte réunion de traits doux et éclatants, comme surgie d'une beauté générale et prête h se reproduire encore et toujours, immense et multiforme comme la lumière et la mer et leursjeux illimités; et l'essaim des jeunes femmes rieuses était dense comme une armée. Après elles, porteurs de rameaux, tout velus de velours éclatants et de soies brasillantes, enluminant le sol gazonné d'une splendeur d'étoffes et de plumes dont l'éclair des armes était banni pour ee jour-là, les jeunes unis. Pour cette fête, ils se choisissaient un chef qu'on dénommait le Prince des Amoureux, ils avaient égrégé d'eux-mêmes Samuel.

Le jeune homme, à cheval, suivi d'écuyers porleurs de luths et de gui ternes, rayonnait de cette royauté d'un instant, d'un cortège, éclair vif entre le jour grisâtre de la veille et la ténèbre profonde du soir qui allait venir, quand le soleil aurait fini de déchirer sa pourpre et d'emporter avec elle vers les longs couchants qui ne finissent point, cette brève splendeur.

Et à leur suite un défilé de fête, et une mascarade de statues animées de dieux, de demi-dieux, et de déesses des chars de merveille, la Renommée légère et vibratile portant à ses Lèvres la conque de joie, et Mercure agile auprès d'elle, et la Nuit en sa longue robe couleur de retraite et d'abri, le front étoile de gemmes clignotantes. Des Faunes et «les Svlvains portaient à bras durs et noueux un Silène énorme et rieur, vermillonné, mammaire, ventru et (jni s'éclaboussait de rires et derrière lui, noirs et graves, la majesté de Pluton et le grand deuil sévère de Proserpine et leur sombre suite de p d'Erèbe. .Mais aussitôt les Flûtes agrestes rythmaient la présence de Pan, un des rois de la fête,couronné une large barbe coulant à flots blonds sur érieux, méditatif, entouré des I &gt;rya

des et des Xapées qui répandaient autour de lui les parfums, et portaient autour de lui les plus curieuses corbeilles de fleurs et de fruits rares, apportés des rives odorantes par les lourdes galiotes, fruits d'or rafraîchis aux estuaires pâles des fleuves du Nord, et l'entouraient aussi sur des chars traînés de chèvres blanches les plus beaux des enfants de la ville. Sur une haute litière, haute comme une terrasse, portée aux plus vigoureuses épaules, un Bacchus au front ceint de pampres et de tresses noires qui amincissaient son masque régulier; ses yeux avaient l'éclat d'onyx des ivresses profondes, son geste et toute son allure étaient d'annonciation lointaine sur l'or violent de la litière; coquette, molle, sur une nef de soies blanches et de colombes, hautaine de ses yeux céruléens et des nobles courbes de son visage, Vénus ; après des porteurs de lauriers et de torches vivantes dans le jour clair, Apollon traîné sur un quadrige bas, l'arc à la main; du milieu d'un faste hurlant de dogues et de molosses une légère, droite et virginale Diane, et près d'elle lui tenant la main, choisie avec une étroite ressemblance, mais plus âgée, grave, drapée de noir, avec une étoile de pierreries qui semblaient fuser dans la lueur du jour en gouttelettes micacées suspendues entre ciel et terre en rayons rivaux, la sombre et grandiose Hécate. Un frémissement de palmes long, onduleux, et des sons lents de cymbales et d'argentines clochettes, des femmes aux bras nus. aux chevilles nues, dansan t devant elle, s'avançait, tiare au front, de blancs voiles brodés de larges Heurs de rêve aux couleurs de coucher de soleil tombant sur les flancs d'un noir cheval, la reine &lt;le Salin, sa Tare mate et couleur d'or, couleur des fruits qui désaltèrent, couleur du métal qui délivre, couleur des tuniques relatantes que portent les heures conduisant les chariots de la destinée : c'était Rizphah (car la coutume voulait que toutes jeunes filles de grâce, de vertu et de beauté parussent en ce défilé) qui effulgeail parmi ee décor doré", et la douceur de ses traits fins, ses lèvres d'accueil cl ses yeux qui brûlaient douxdan» l'ambre clair de sa fac s qui apparaissait changée, durcie, et magnifiée. Parmi les palmes onduleuses, et le salut angélique des dai teieu
seSj et les hautes statures des gardes à bouclier d'étincelles et lances en gerbes de (leurs soyeuses,

cl les nains bariolés qui sautaient derrière les gardes, parmi le lent murmure d'admiration qui coulait aux berges de foules, elle se dréssail en elle-même, plus qu'elle-même, comme a m esthétique et véridique incarnation. Après elle, après les nains bai 'était la troupe des chimiles masques bizarres dont l'homme affuble en ses s, et en sa science qui est aussi son rêve les hommes des lointains qu'il ne connaît pas. Maures, mécréants, noirs, gens des Catay, et gens des Taprôbane, Hyperboréens, Ogres, Géants des déserts d'Arabie et des montagnes d'Ethiopie, frondeurs qui abattent les diamants des montagnes, pécheurs des âmes aux mers de corail rose, et faces noires de ceux qui rêvent cent ans dans le creux d'un arbre grand comme une forêt et qui s'est multiplié en terre par mille piliers verdissants, tous ces masques montés sur des bœufs et des ânes, juchés sur échasses, jaunes, rouges, verts, brillants de plaques d'émail, casqués de marmites de fonte, tout le grotesque et tout l'étrange du lointain, suivaient, chantant, criant, aux sons des plus plates musiques jusqu'à ce que, après un intervalle, comme triomphants de ce ramassis des peuples, intercalé symboliquement entre les beautés de la ville, de sa richesse, de sa science et eux, marchassent précédés d'un varlet portant en haut d'une perche enguirlandée de lys une étoile d'or, les trois Rois mages suivis des quatre évangélistcs.

A la suite de ce cortège figuré, après les belles formes et les belles couleurs du passé, après les images de la force et de la beauté et de l'amour, l'image du nombre; après les emblèmes du cerveau de la ville, les emblèmes de la ville elle-même et ses fortes bannières avec son écusson de nefs et de lions, les bannières de ses guildes, portées par des alfiers à ses couleurs, les bannières avec les images des saiuis patrons toutes rangées en lignes larg profondes au-devant du populaire et devant la masse humaine qui arrivait chantante et nombreuse à pas cadencés, un homme à cheval qui était, pour ce jour-là, le Prince du Peuple.

Prince élu, prince éphémère, connue le prince des amoureux ! A celuidà aussi, le Soir, après la fête et les brocs vidés, de son geste quotidien et négligent, en agrafant son ample manteau de bure et de repos, emportait sa couronne de cuivre et ce sceptre qui était presque une batte, déharmv chait le cheval de ses aigrettes, et &lt;lc son girel bien orné. Le peuple, qui le choisissait pour marchera sa tète en ce jour de réjouissance solennelle, mais aussi un peu railleuse, car il y a de la raillerie dans toute joie nombreuse, n'entendait point lui conférer d'honneurs, el le mettre à sa tête autrement que pour d'amusantes cérémonies. Le prince du peuple, certes, devait être populaire, mais il pouvait l'être aussi bien par un travers que pour une vertu, pour une particularité, pour une origi: nalité; parfois c'était un étranger qu'on voulait honorer. Celui qui, ce jour-là, marchait denier»' les bannières, le peuple en était suit.. ut curieux. Laurent Télice était récemment venu, de loin, disait- m, BUT Une harquerolle pa 'montant

le fleuve, et son équipage chantait joyeusement. Il avait jeté l'ancre; il disait qu'il resterait quelques jours dans la ville, et rapidement chassant avec de blancs faucons de Syrie aux yeux d'or, accompagné dans ses promenades sur le fleuve de nombreux pages, vidant des pintes et en déversant plus encore aux âpres gosiers du populaire dans les cabarets de la ville, habitant le plus beau palais qu'il eût pu trouver, et fastueusement l'ouvrant à tant d'amis nouveaux qu'il s'était faits rapidement parmi les soudards et les jeunes oisifs, il était devenu promptement notoire. On le goûtait pour son élégance virile, sa beauté, ses longues boucles blondes tombant sur des épaules d'Atlas, sa dextérité de cavalier, et la bravoure qu'on lui supposait d'après ses veux bleus, fixes et fins. Des semaines s'écoulaient pour lui en liesses très ouvertes ; puis quelques jours il ne sortait plus, sa maison se fermait; on en voyait seulement, très avant dans la nuit, les combles rougeoyer à leurs petites fenêtres, et des fumées noires se fondaient dans le ciel. Au sortir de ces courts recueillements, il reparaissait plus neuf, plus frais, plus prodigue. C'est parce qu'il était prodigue qu'on l'aimait, c'est parce qu'il était plus prodigue chaque fois qu'il descendait de ses hautes chambres, qu'on murmurait qu'il était un alchirrrste, et qu'il savait faire de l'or. Pour cela, non pas haï, non pas en danger, seulement jalousé, la ville aimant l'or par-dessus tout, comme toute cité, comme tout village, comme tout hameau, comme tout groupe mesquin ou énorme de pauvres terriens. Laurent, sachant quelle serait cette fête, mis au courant des coutumes, avail souhaité être le Pliure du Peuple: il avait préludé par g des largesses, et il était bien pour quelques he le bon roi, celui cjni verse et qui découpe poui sujets.

Dans la grande prairie, à une place que les pieds de la foule n'ont point foulée, parmi le semis blanc des marguerites au cœur doré, on a planté le nouvel arbre de Mai; et comme 1rs autres - isquis'alignent àlalarge esplanade qui domine la courbe du fleuve, il croîtra, signe prospère d'une année de plus, si, comme à d'autres arbres, l'orage ne vient pas d'un coup sec lui dessécher les fibres. Les prêtres sortis d'une large chapelle construite à cet effet sur celle esplanade sont venus, et parmi la fumée légère d'un peu d'encens, vapeur terrestre vi vapeur du ciel, lebénissent,et l'Empereur les remercie. H est tout près de l'arbre, la prince côtés; des jeunes Biles de sa suite accrochent des guirlandes à l'arbre de Mai; c'est l'heureoù doit se présenter et offrir au Mai Bon hommage le prince des Amoureux.

uange sa Mai Douveau, «jni rit à taol de lèVi

l»rllcs oa Heurs &lt;lu rire

pnr lOUI les jardins de chair M sont OUTd aux mains du divin orfèvre le printemps, jouvenceau à loque verte

qui tout à l'heure en grandissant sera l'été ! Il est venu vers l'Eglise du bonheur pour prédire

uue année de joie à la belle cité.

Le jour a ses étoiles; elles palpitent en vos yeux

dans l'éclat poli de vos clartés,

ô belles qui dévidez le rêve de vos doigts

graciles et industrieux ! Des avenues d'arbres en fleurs, d'arbres d'accueil,

montrent la route aux rois

montrent la route aux preux,

montrent la route au passant pieux qui vers l'Église du bonheur s'en va tout droit.

Arbre du Mai nouveau — encore une chevelure que le vent mol des soirs de baisers caressera lorsque la nuit violette, vers vous, amènera les cortèges des baumes qui partent d'Arabie, et traversent le monde, pour apporter à vous leur conseil d'amour, d'espoir et d'aventure et d'espérer vos mains bénignes à deux genoux et de cueillir la joie à l'ombre de la nuit .

Arbre du Mai nouveau, lorsque viendront tes fruits couronner de leur fraîcheur tendre tes fortes branches. et que tes feuilles contre l'ardeur solaire des midis

seront le bouclier et solide et fragile et frais, au bruissement de sources parmi l'île prête aumône au passant, qu'il se repose et man^e, et qu'il rêve, même las et poudreux, que le dimanche

l'accueille en noire ville â cloches envolées arbre du Mai nouveau, arbre aux raeines sncrées.

Puissent aux mais du soleil futur, —

mon amour comblé, ma peine charmante et dure

terminer, et fini mon exil loin des pan

dont ma Dame charme son miroir et la vigne folle,

de ses pensers épars. par la pourpre et 1rs chants, —

puissent mes mains planter près de toi, un rival.

arbre &lt;Iu Mai nouveau, un arbre escaladant

l'Empyrce blanc et bleu de ses branches de

aux lourdes guirlandes de couronnes triomphales.

ESt que son ombre couvre au loin les champs,

et que l'arbre d'amour soit si haut, soit si .

et tel retrait béni, et telle ardente coupole

«[lie les autres qui aiment, les autres dont l'émoi

pareil au mien, transit le cœur et le dél

puissent s'endormir au gré de mon baiser vainqueur,

qui fera l'ombre autour de lui, où tous 1rs cœurs,

pourront dans le silence frigide se blottir

et tranquilles s'aimer, et tranquilles se ravir, arbre de mon amour aux racines Alors, ô Sire, la ville, la ville diïr et de Passi

irradiera sur tous h&gt;^ monta du monde; les horizons regarderont ton grand bûcher de joie qui flamboiera et ses tuiles sanglantes comme lèvres déchii &lt;le baisers. Voilà la ville aux portes d'amour

où la joie t irnl sa lampe haute nuit et jour.

et droite et ferme comme le soleil,

et la merveille de ta cite &lt;era !

plus haute que 1rs COloSSOS, les lOUrS, et fa liai'

les môles les églises et 1rs vieux paradis, O Sire, dont la si serve du Génie.

Les heures &lt;r ma vir chantent au ras du

Princesse, parmi les pierres de la route, parmi la mousse des sources en vos forêts! Les heures de ma voix sout celles d'un passereau qui volète et qui dit sa peine et son émoi, devant des paradis gardés de durs barreaux, drus contre ses élans imprudents et trop droits.

Mais aujourd'hui fête de la feuille et du brin d'herbe,

alors que la nature ouvre sa basilique !

à paliers d'arbres, voûtes de soleil, dalles où les gerbes

vont dresser en amas le pain des faméliques,

faites grâce au poème du prince des amoureux,

Il a pour vous les yeux des nations entières,

sa voix dit leur amour, à tous et puis le sien.

un amour sans fiance en lui, une prière,

plus qu'un désir et plus qu'un vœu, amour ancien

hirondelle de l'âme, qui fait son nid sous ma paupière.

L'Empereur avaitécouté silencieusement, droit et indifférent, l'empereur évidemment n'aimait pas la musique et les derniers vers le rembrunirent. Sans doute en cejourde fête, à demisaturnaliennele soir, populaire le jour, il était, si puissant fût-il, surtout un hôte. Visiblement le poète n'était pas trop sorti du canon de ces sortes de poèmes : un compliment, un hommage à la beauté des personnes de haut rang jetaient impliqués; bien souvent les impériales oreilles en entendaient de plus rudes, car le Prince des Amoureux n'était pas toujours un poète quelquefois un soldat, ou un chansonnier un peu trop plaisant; mais ce jeune homme d'aujourd'hui, à la figure grave, à l'accent ému, à la belle tenue avait indisposé le souverain. Il se prenait trop au sérieux, son commencement avait eu quelque chose d'infiniment trop sacerdotal; la fin avait été prononcée d'nn ton bien intime, bien profond, et des bouts de légende revenaient à sa mémoire, bribes distraitement écoutée mversations de poè
tes que la princesse attirait au palais. &lt; m oui î l'amoureux de la princesse Marie!., on venait. El la princesse, elle avait écouté elle aussi, d'un air bien attentif; mais cela n'avait point d'importance, et il regarda de coté la princesse, qui, selon le cérémonial usité, tendait, l'air naïf et blanc, les mains jolies et gracieuses, les yeux simplement souriants, une fleur pourprée au poète. Àuss ans [dus elle se tourna amicalement vers le Prince du Peuple qui dit : Sire Empereur et vous Princesse de puissance, de grâce et de beauté, la villedex iejoj euse etdedouce hospitalité a voulu qu'un jour de fête ce fui un étranger qui vous haranguât, sans doute pour vous fournir ! :i de vous divertir, de la ; dont il travestit votre doux idiome : néanmoins Lsion m'est agréable Infiniment qui me permet de vous témoigner mon respect profond et arrête une minutie vos attentions, sur votre débil&lt; viteur; j'aimerais pourtant mieux paraître â coiffé d'un bonnet de fou, car telle &lt; mue ; el si telle JUStio ît été rendue, j'aurais dit à l'arbre de Mai, souverain de ce jour et à vous, sire Empereur, son vicaire, tout ce qui m'eût passé par la tête, et ma tête produit les pointes et les folies, comme la dune de mer les chardons, les jardins les herbes folles, la bourse d'un escompteur des écus, et votre puissance, sire Empereur, l'abondance de tous biens et le signe de la grandeur, l'Or béni, l'Or maudit, a-t-on parfois murmuré. Peut-être... mais ici c'est l'Or béni. Il vient des mers lointaines sur les lourdes nefs aux proues desquelles galope sans fin le cheval de Neptune. Il vient des îles aux rivages de perles, aux forêts d'aromates, aux routes dont les fossés produisent à foison l'épice, aux vallées profondes où fleurissent Pescarboucleet le diamant, où les oiseaux sont des bulles de pierreries. Il arrive vers vous des forêts qu'on entaille à leur base, et les grands chênes tombent à votre fleuve. Il vient des larges plaines qui verdissent, puis jaunissent. Il arrive, rançon des rois sous la garde de vos cavaliers et mille chariots l'apportent vers votre chartre. 11 vous vient du ciel, car le ciel est l'assistant de votre piété et de votre grandeur. Mais surtout il vous vient de la Ville.

Votre ville est lin creuset où tout s'amalgame et se fait or; vous avez dans les palais qui entourent votre haut palais mille Midas qui changent tout en or, et auxquels nul châtiment mythologique n'a été jamais appliqué. Les plus riches liions serpentent dans vos rues, et les enseignes des marchands sont, au vrai, des vignes énormes enroulées devant leur porte et qui produisent des raisins d'il. rides. Ils extraient l'or de tout, dé la faim, de la soif, de luvanité, de l'amour, du dévouement, delà gourmandise, de la paresse, et il vous en apportent votre part, scrupuleux car ils ont peur de leur conscience autant que delahart.Ilneleur manquerait poui tout à fait heureux (pie ceci: extraire Torde rien du tout. Ils se fatiguent de donner quelque cho» échange, de la fatigue ou la pensée, ils aimeraient posséder la pierre philosophais Oh qui la leur donnera! Sera-ce sons ton règne éphémère, Arbre de Mai! sera-ce Ion successeur, un de tes successeurs dans un jour de liesse qui sera le bien acclamé, l'arbre de la première année de l'âge d'or du paradis marchant sur la terre parmi les flambeaux étincelants du métal, .le voudrais que ce Pût en notre temps &lt;pie ce bonheur, pour tOUl ton peupli réalisât. Salut à vous, sire Empereur, et à vous, noble Princesse, et salut à la cité' au murailles énormes et à l'inconnu de merveilles que recèlent les années futures h merci à nous tous peuple, dont la bonne volonté a voulu ma présence ici, peuple - de la -lande i||e.

La | &gt;urire qui était un rayon de soleil sur les blés mûrissants, lui tendit comme au poète une fleur, mais avec plus d'abandon, et TEmpereur, qui l'avait écouté en souriant, le remercia avec bienveillance appuyée, et les grands officiers et le populaire l'applaudirent de leurs vivats, et les clercs le considéraient avec une très indulgente curiosité. CHAPITRE III

LA TOUR CENDREUSE

Cette nuit-là Samuel fit un rêve.

Dans les landes brunes de son âme, éclairées d'un petit jour froid, triste et dur, des gens étaient venus. Ils avaient gOÛté l'eau du tleuve, ils s'étaient tournés vers les collines rougeâtres qui fermaient l'horizon, ils avaient, planté les piquets de leurs tentes-, ( &lt;t ic^ chevaux lâchés axaient bondi vers des plateaux mal fournis d'une herbe maigre, el des marmites avaient été placées sur «les feux. ToUSCeS hommes étaient petits, à barbe brOUSSailleUI sèche, sauf un d'entre eux. à l'air mélancolique et las qui laissait tomber les ordres de ses lèvres d'une voix très basse; mais ils tendaient l'oreille de très près et ils e. 'entaient vite, et ee chef lit bien vite allumer un grand brasier, près duquel il grelotta jusqu'à ce qu'une flamme rapide empourprât son S imuel s'aperçut qu'il lui ressemblait un peu. L'homme qui se chauffait, — le brasier comme une hydre se tordait en cent serpents de flamme, puis ce fut un buisson dont les branches pourpres étaient nuées de fleurettes blanches et frileuses, et des fragrances de mûriers et de genévriers et l'agreste saveur des résines, — l'homme qui se reposait à la chaleur de cette lumière se baissa et souleva à ses pieds une trappe; il en monta, plus petits encore que les serviteurs affairés dans la plaine., des hommes à la même barbe broussailleuse. Un par un il les voyait poindre et chacun lui offrait une fleur étrange et lumineuse, brillante de feux écarlates, violâtres, orangés, et l'homme les laissait dédaigneusement tomber. Enfin un de ces nains le supplia, s'humilia, et ramassant par terre les fleurs de lumière, il en tressa une couronne, et l'homme voulait bien qu'on la lui plaçât sur la tête. La couronne brilla d'un vif éclat. Lors tous les serviteurs épars dans la plaine accoururent, avec de grands signes de joie enfantins. L'homme plus pâle et plus morose encore leur indiqua du doigt la trappe ouverte, et bientôt ils en remontaient, chargés d'énormes blocs de métal brut. L'homme sourit, et alors les nains sur toute la surface du sol élevèrent des gestes de désespoir et glissèrent et disparurent, et les serviteurs montaient et redescendaient de la trappe, toujours plus chargés des pierres de grand prix. Enfin l'homme fit un geste de lassitude; alors des serviteurs réallumèrenl un grand feu; comme un droit rideau bleu et jaune où brûlaient des points d'or s'éleva. e( des atomes d'or bondissaient et rebondissaient du sol à son long panache dentelé, et des marteaux firent un trou dans le silence, et les étincelles allumaient des touffes d'herbe qui d'un coup et d'un bruit sec flambaient. Une énorme couronne à L'éclat dur et continu était faite, l'homme jeta celle que lui avaient donnée les nains et la mit sur sa tète, et les belles fleurs d'inconnu de la couronne rejetée teignirent avec un grésillement plaintif et cristallin. Quand la dernière se Fut éteinte, une brume noirâtre à flocons légers 'envahit peu à peu la plaine et Samuel, aux landes brunes de son cœur, ne vit plus que nuages indécis.

Cette ombre s'amenuisa, elle devenait plus cendreuse, puis i^rise,puis blanchâtre, el ce ne fut plus qu'un brouillard bistré, et une plaque mince de lumière jaunâtre et maussade se montra, puis d'un rouge brun profond elle prit corps, devint disque puis creva de différenUcotés des jambages jaunâtres; nu eût dit (l'une araignée étirant lentement de longues pattes, barbelées d'autres longues pattes filamenteuses et tout le brouillard craquela, et par de subites tissures, Samuel aperçut des faces monstrueuses, tachées, mouvantes, dans une jaune lumière delune lointaine et ensommeillée des derniers voiles blancs dont le vent lentement la décortique, puis ces faces se calmèrent, l'eau mobile et d'aurore douloureuse de leurs joues se figea, une auréole blafarde entoura les faces, et des grands yeux confus de sphinx, larges comme des marécages avec des îlots herbus le regardèrent, et l'homme couronné se dégagea du brouillard, montant comme les degrés d'un escalier difficile ; brusque toute une montagne apparut étincelante, sculptée de la base au sommet, et gardée par l'accroupissement de mille sphinx à toutes ses plates-formes. Et l'homme couronné voulait monter, alors un sphinx d'un lent, d'un paresseux mouvement déplaçait tout un grand corps de lion, qui émergeait comme de la montagne et se mettait en travers, et l'homme devait descendre dans les pierres symétriques et ornementées qui revêtaient le versant de la montagne, puis contourner la bète, et peiner difficilement vers une autre plate-forme, où d'une semblable et féline ondulation, un autre sphinx lui barrait la route, et en haut vers la plate-forme supérieure d'un grand triangle de lumière vive des voix chantaient et des formes de femmes voilées apparaissaient; l'homme couronné les regardant pleurant, joignant les mains et dans sa ferveur, il butta, trébucha et roula jusqu'au bas de la montagne et comme un vélum de brume claire et dorée, compacte, murale, étincelante recouvrit tout aux yeux de Samuel.

La muraille insensiblement devenait d'une clarté solaire, de son centre, des rayons comme d'immen
14, ses cimeterres effuigeaienl plus terriblement or rouge sur l'or mal du fond — «les fi issons bleuâtres la sillonnaient d'un bout à l'autre. Elle semblait se retirer lentement, lentement. Elle recula, elle recula toujours plus resplendissante et sembla fermer l'horizon. Au premier plan, des formes noirâtres grouillaient depuis quelques instants (des temps de rêve) et quand le mur de lumière se fut assez éloigné pour que les yeux pussent distinguer base ce qui se dressait, Samuel sapèrent que c'était une forêt, qui voluta partout des brandies et des arbres et grandit; on eût dit une dentelle appliquée sur le masque d'or du lointain. El ['homme couronné était à la lisière de la forêt.

Il essayait d'y entrer, et ses bras se tondaient vers le clair joyau de l'horizon. Des rayons perdus éclairaient vivement sa face, et son corps se devinait dans l'ombre verte. Il montait de longs talus tantôt droit, tantôt s'aidantdes mains: d se levaient comme des ressorts pour lui flageller la . et des lialliers, comme jetés ePunCOUp de vent brusque, se hérissaient devant lui; à la cime d'un talus, il aperçut loin de lui, au bout d'une immense allée d'arbres, le palais solaire et il leva les mains au ciel et le découragement se peignit sur sa lace. barbe grisonnait, à cette minute livide de sa mélancolie; il parut à Samuel être quelqu'un «le sa race qui aurait dû être son père L'homme coui ronné s'assit à terre et douloureusement soupira, puis il se releva d'un grand geste d'élan, mais de l'eau clapota sous son pied, des roseaux couchés éployèrent lentement vers le ciel leurs hautes tiges gladiolées, et un ululement d'échassiers noirs tournoya sur sa tête. II repartit et longea les roseaux, et côtoya la barrière d'eau; parfois une petite avancée de terre lui donnait l'illusion de l'obstacle fini mais l'obstacle des roseaux recommençait, etaufond de l'horizon le mur de lumière sans pâlir s'éloignait. L'homme revint sur ses pas, à regret. Il revenait, il allait. Il se baissa pour cueillir des fleurs, la secousse qu'il donna à la plante fut trop forte, il ne lui resta aux mains que des tiges exfoliées, il frappa l'air de ses deux mains, et un papillon aux folles couleurs lui échappa et bondit au ciel clair, sous ses pieds des lièvres jaillirent, et la pluie tomba en fins réseaux de plomb, et l'homme tomba à terre et sanglota; une brume olivâtre où il semblait qu'on distinguât de creuses arborescences couvrit tout.

Puis Samuel revit la lande bruneaux collines rougeâtres à l'horizon; une heure pâle, un midi froid. L'homme couronné marchait seul ; près des tisons des feux qui s'éteignaient les serviteurs dormaient, et l'homme se penchait vers eux pour les réveiller, et d'un geste large leur montrait toute la plaine et d'un geste droit et en hauteur semblait leur indiquer un grand but; mais eux restaient assis par terre et tendaient leurs mains pleines d'ampoules et des pieds blessés; l'homme s»; tordait les mains. Les bêtes de la caravane gisaient, privées de mouvement, et l'homme allait de l'un à L'autre de ses serviteurs, ardent, Inquiet, indiquant du doigt le fleuve, les bêtes, le sol. Enfin un des hommes péniblement se mit debout et s'en alla puiser l'eau du fleuve, et un à un, lentement les autres se joignirent à lui; des pioches et des bêches entaillèrent le sol. Samuel entendit bientôt à travers Bon sommeil les lourds coups des marteaux et les Cl ments des scies, et par le lent fleuve arrivèrent des radeaux, et un voile de nuit les enveloppa.

Le sombre et splendide coucher de soleil ! Le sang de l'astre ruisselait à Ilots pourpres, à Ilots denses.

à flots profonds; ^^ étoile--, dorées  plongeaient, tournoyant comme en un remous de gouffre rouge. D'un cœur immense, ouvert, le sang chaud et abondant coulait en mille bouillonnements, d'un CCSUT immense et déchiré, en une torse pâle, ivoirin par place, verdi par endroits, et on eût dit qu'une tète couronnée de nue rougeàtre et brune se penchait, flottail sur une épaule par trop lassée. Les reines du Dieu mourant, vacillant, nepoinant ni se tenir droit ai tomber, s;nis soutien à portée de Bes mains Misées, irradiaient à tous les lointains la semence purpurine de la rie et de la lumière, et des terrasses de lointaine^ Babelsbien petites auprès de sa stature, 2t~) des foules, des races encore, regardaient la mort l'envahir et l'ombre préparer ses hordes et ses chevaux sombres pour l'invasion subite de ses plaines. Mais aras de terre près du fleuve, par reflet couleur de sang-, et des collines où des brasiers s'allumaient, c'étaient des murs de brique mi-bâtis, des tours de bois restées à claire-voie, des fragments de mosaïque s'enfonçaient dans le sol poudreux, attendant vainement qu'une dalle voisine les vînt appuyer, des hampes inutiles attendaient des étendards, et c'était là tout le ras et le bas d'une ville, des tessons de muraille, des matériaux épars,des colonnes gisantes et déjà autour d'elles la stérile et courte forêt des mauves et de l'ortie se levait. Tous les serviteurs, au milieu des rues à peine tracées, rechargeaient les bêtes de la caravane; ils se disposaient au départ. En vain l'homme couronné leur montraitil la mélancolie des chantiers désertés, des échafaudages décharnés, la tristesse des matériaux délaissés, des sacs crevés à terre, et les radeaux échoués près des pontons emplis de mousse verdâtre, de chevelures plates et de viscosités violettes, les serviteurs secouaient la tête, ils tendaient leurs mains pleines d'ampoules, leurs pieds blessés, et à mesure que l'homme couronné essayait d'en persuader un de demeurer, un autre partait, non loin de lui, et découragé l'homme s'assit sur un fût de colonne, et les laissa repartir, navré.

H leva les yeux vers le ciel ; les derniers rayons avaient saigné, el la blafardise «lu crépuscule montait comme une liqueur de cendre el d&lt;&gt; feu; le fleuve était couleur de plomb, et des toiles -risrs des nuées s'y reflétaient seules ; il alla vers la trappe qu'il avait soulevée le malin, il la rouvrit, il appela, il gémit, il supplia; un noir silence demeurait plan sur les entrailles de la terre, la couronne (pie les nains lui avaient offerte était restée près de l'ouverture, et jetant encore quelques feux: lors il la passa à son bras, et son pas désolé heurtait pensif les cailloux épars, lorsqu'il vit, vers lui. vancer, jaillissant d'un tas de pierres, un être bizarre. Sa face était de l'homme; sa barbe broussailleuse et sèche, couleur de poussière, encadrait un  plat et vieillot de mille rides, avec des veux ternes, couleur de plomb ; son torse brun semblait vêtu, il s'appuyait par terre de ses deux mains, étal élargies vers le pouce, comme les mains d'un homme se posant sur une surface plane, et les jambes repliées sous le genou sautillaient au lieu de marcher, comme des pattes de batracien. L'homme couronné lui parla. L'être ne répondait pas, mais marchait vers lui, l'homme recula, et il vit que de tous cotés vers lui se dirigeaient de tels êtres hideux; la peur le prit, il s'enfuit dans le silence de tout, et les maussades rhimèi es le poursuivaient silencieusement.

Brusquement Samuel le revit, au détour d'une des rues de la ville. Pâle, il marchait rapide et murmurait des paroles, il se reculait des rues populeuses, entrait dans les ruelles pour aussitôt s'en retirer ; il cherchait parmi les lumières des boutiques au ras du sol. Enfin il avisa une boutique de changeur. Un vieillard au crâne dénudé pesait, derrière un comptoir chargé de petits lingots et de monnaies. Il parut à Samuel qu'il entrait dans l'ombre derrière l'homme couronné, et celui-ci ôta de sa tête la lourde couronne forgée, et tendit la couronne des nains, les deux, celles d'or solide, et celle des fleurs lumineuses, et il parla; il voulait vendre ce dernier vestige d'une splendeur, et le vieux chang'eur d'abord sourit, puis on eût cru qu'il s'irritait, mais regardant l'aspect hagard de son visiteur et les yeux de douleur et le manteau souillé de la boue du chemin il dit, d'un ton triste aussi... Mais ce sont des feuilles, de simples feuilles sèches. Et Samuel se réveilla.

Assez loin de la grande ville, vers le nord, ht Tour cendreuse; sa masse carrée émerge comme d'un îlot coupé dans les terres par quatre lents canaux, tout rectilignes, qui partent vers la mer et vers la terre. Des digues vertes, gazonnées, sans un arbre, cheminent près de ces tranquilles sommeils de l'eau, et s'y mirent. Au miroir immobile leurs pentes se confondent si nettes que If lit des canaux semble parfois rempli d'une matière eerdâtre et poudreuse, de l'air solide ou de la terre ductile. Quelques moutons broutent seuls, qui se meuvent en formes mouvantes de ces solitudes, avec quelques patres au pacifique bâton et de place en place quelques soldats de garde et le fer de leurs hallebardes. Dans la plaine, des saulaies entouraient d'un carré régulier quelques masures.

De la plate-forme de la tour c'étaient plus loin le bosscllement uniforme et les lignes parallèles des dunes de mer. Des creux noirâtres, des creux verdâtres, des creux brillants de blanche poussière et sous les nuages à forme d'enclumes, de poisson^ géants, de dogues monstrueux le long moutonnement de la mer, sans limites, sans îles, l'arrivée perpétuelle et folle de longues lignes blanches qui accourent p. an- se briser et repartir, et rebondir; d'un autre enté la présence pressée «les bruyères inclinées, chasséespar le yen! de mer du côté de l'intérieur des terres, les arbrisseaux fuyards se tordant hors (le la terre rou-eàlre, et le maigre terroir coupé de sentiers désordonnés et poussiéreux se joignait à la dune cl à la mer pour ceindre la tour de désert ci de tristesse. De grands étangs, salins couverts d'herbes marines, de la croûte grise des mousses diaprées de la mer sillonnées par les vols de hérons et de courlis, s'attristaient vers le soir, des appels des oiseaux marins, et les nuées crépusculaires s'y attardaient en pans d'ombre. A midi, c'était de la plate-forme de la tour toute la solitude sans écho, effarée d'être si vaste, accablée de la lumière drue et plane, couchée à ras d'elle, et de la terreur de tant de flèches ardentes, sans refuge, et c'était le soir les cloisons tristes de la nuit venant fermer toutes les routes, et des crêpes voilaient les sentiers et masquaient tout l'inconnu des lacis d'épines, et des fondrières et des hautes herbes perfides. Certes, les beaux jours, l'œil s'égayait et la pensée partait en rêve, du côté de la mer avec les nefs qui passaient au large comme des tours voilées, et du côté de la terre sur un mince liseré d'horizon c'étaient des maisons indécises auprès de clochers et les lignes vagues de villes de lointain baignées de pulvérulences micacées. Des deux côtés c'était la vie, lointaine, improbable, car la Tour cendreuse était une sorte de prison et tout près, les hallebardes des sentinelles, les canaux servant de fossés, et lej abois joueurs des dogues dressés à la chasse des fugitifs rappelaient durement la destination de cette tour massive et carrée, grisâtre et douloureuse, et Samuel, depuis des jours, ne savait de la vie et de l'horizon que ce qu'on en peut voir à travers une étroite meurtrière; il voyait passer un gardien sur L'herbe d'un chemin de ronde.

La ehule lourde des heures incolores dans le néant, la durée d'un temps que rien ne mesure plus! La minute du captif est Loi tnme des jours, et ses jours connue des années, et quand l'aine lasse de l'immobilité du corps s'enfièvre et s'envole, par quels ciels rugueux! et au fatal retour quelle fatigue, et les min ites iMi^'&gt; rec unm mcent à sourdre de la cruche | iptivités, si lentes, si longuement menaçantes et des stalactites se figent aux grottes d'ennui. L'inactivité pleine de rêves du jour, le cauchemar de la nuit, fappréfa msion harcelante et moite de l'insomnie, rampent, chenilles inévitables, parmi les mauvaises herbes de la pensée. L'esprit, comme un beau louage dont on a retiré un mouvement essentiel, tourne, tourne à vide, tan. lis. pic le itandis que 1 tourné e. ou qu'il ; tant d'hetu antes. Le sommeil n'est que le grandissemenl en ép cuvante de l'amertume de la veille. L'âme captive se n que ville, elle S p air se nourrir, elle B6C0m. elle butte au quatre coins trop es du :ner et des plaques d'oubli se durcissent aux mobiles parois de L'imagination.

Le silence était profond; Samuel se retourna sur son grabat et la somnolence et le rêve le re prirent.

LA FORET TUEE

C'est une haute forêt. Les arbres sont droits, serrés, unis par d'énormes emmêlements de ligaments fleuris, leurs feuillures sont presque noires, l'homme marche, il lui semble que de partout, autour de lui, sourd un chuchotement ; il s'arrête, le chuchotement s'arrête, des plantes à ses pieds défaillent, le chuchotement lui apparaît un peu plus lointain, puis il se propage, il s'enfle, c'est presque une voix, l'homme s'avance, et n'entend plus qu'un murmure de plus loin, et de plus haut. Des lianes devant lui se déroulent et, comme affolées, se rejettent sur des arbres plus éloignés; près de lui des plantes rampantes courent de droite à gauche, commebêtes effarées, se tordent, se tendent de toute leur longueur, godent, tentent comme maladroitement de gagner un peu sur leur longueur, se retordent et retombent brisées ! Des arbrisseaux d'épines le flagellent aux jambes, il recule, l'arbrisseau reprend son aspect normal, il avance, l'arbrisseau se tend vers lui et fait face de ses aiguillons, il s'écarte et le contourne, l'arbrisseau s'affaisse; les herbes vertes qu'il foule jaunissent et se rétractent, et comme il s'enfonce dans l'épaisseur mobile ce sont des soupirs, des agonies, des frémissements, des peurs. L'Homme parle, comme une longue voix plaintive s'exhale et répond. 11 arrive devant un arbre immense, de ses feuillures des lianes les descendent; leurs fleursdroilts ( semblent le regarder. On dirait que des serpents suspendus dardent leur tète vers lui, niais bien au-dessus de sa tête. 11 lui semble que d'une large cre centre de l'arbre une forme se détachée! le regarde. 11 y court ; plus rien, que la cavité profonde et noire. Il continue à s'avancer. La voix chuchotante, murmurante, analogue au passer du vent parmi les feuilles, reprend. Elle ressemble par sa lente et mélancolique intonation à la voix du vent; ni, n'est pas cela. Elle ressemble aussi par sa tremblotante souffrance à une voix humaine, maipas cela ; la vibration est trop indécise : ce n'esl pas un cri animal, elle est trop soutenue, trop lente, trop personnelle pour cela. Elle se module, s,- rejette, Be répercute, se grossi! et finit en souffles courts, en petits sanglots. Voici une clairière;

L'Homme entre, et c'est comme drs faces uo instant apparues qui se sont évanouies, des branches froissées craquent, mais pas un bruit de pas n'est perceptible et le long sanglol s'accentue, grossit, § site! puis s'apaise; les plantes du sol devant ses se sont renversées vers la terre, de toute leur longueur. Il brise une branche, c'est un soupir douloureux, il plonge son couteau dans une crevasse d'arbre, du sang- jaillit, et une forme humaine se précipite en avant, montrant sa poitrine trouée et se renverse devant l'arbre en un grand cri, et toute une clameur de colère retentit. Effaré l'homme recule, sous la rumeur éclatante, il craint, mais tout se borne à ce grand bruit. L'être qu'il a frappé gît toujours au pied de l'arbre, il est pâle; autour de sa face de longs cheveux, ou plutôt de longs filaments verts comme de l'herbe, pendent, 'ses yeux fixes sont verdâtres, des rugosités couvrent son torse et ses jambes font corps avecl'écorce del'arbre. L'homme laisse tomber le couteau et s'enfuit, craignant d'avoir immolé un dieu.

Mais la cadence régulière de bruits, comme de coups frappés sursaute d'arbres en arbres non loin de lui, et une chanson carrée rythme l'ahan des bûcherons. Lui chêne s'abat dans un cliquetis sec, douleur des plantes foulées, et les cognées marchent en avant. L'homme parle aux hommes, il leur conte son histoire et l'arbre animé, et le Sylvain frappé. Et ceux-là sourient. On nous a dit déjà, reprend l'un deux, gars robuste aux noirs cheveux frisés, qu'il est ainsi de grandes forêts et que des êtres y vivent qui ne sont ni tout à fait des plantes, ni tout à fait des hommes. Des prêtres recommandent de les ménager comme de pauvres frères infirmes, d'autres prêtres ordonnent de les extirper; c raient des hommes que la vengeance divine attacha au tronc des arbres. Notre destin à nous, que la pauvreté exile des cités, et que les hommes d'armes refoulent au loin des terres p &gt;sséd les, c'est de leur prendre ce qui leur reste du sol. Tan: pis, s'ils sont des frères, tant mieux s'ils sonl des mécréants, tant pis s'ils ne sont que les âmes des arbres; et les haches reprirent leur cadence régulière. Mais, dit l'homme, n'as-tu pas entendu la voix, la large flexueuse et lente qui s'élève des ha Hier s Frapj Sans doute, reprit le bûcheron, nous L'entendons au débul de notre attaque contre les brandi les feuilles, mais après, elle nous devient soumise; le bûcheron dompte la voix de la forêt, et lui apprend à répéter ses paroles mêmes. Il provoqua l'écho; il était 1res (1er de lui faire répéter ses paroles, m us il ne remarquait pas, cela même qui paroi! (''vident à Samuel, e'esî que L'Écho vaineu, modulait sa redite avec 1rs inflexions d'une iris■ infinie.

Samuel OU l'homme qu'il entrevoyait, en sa place en rêve, marchait d'une vitesse harcelée, sans cause visible. 11 avait tourné le dos à la forêt vaincue. 11 lui semblait s'être évadé d'un ancien îlot du vieux monde par miracle sauvegardé longtemps, maison les pas nouveaux résonnaient d'un neuf triomphe. Il était au creux d'un s, ailier, «pie desherbes folles disputaient à la poussière, des haies vives le bordaient, il y vit un petit vieillard courbé qui arrachait les fleurs spontanées, et les rejetait aussitôt, et il lui demanda ce qu'il faisait : « Je cherche des fleurs, lui répondit le petit vieillard... Autrefois, il y en avait beaucoup, il y en avait partout, dans tous les chemins, dans tous les prés, toute la terre était un jardin. Et puis ce fut plus difficile, on n'en trouva plus que sur les marchés; mais on en trouvait. Dans toutes les villes, on choisissait le plus bel emplacement. Une fontaine en marquait le centre, comme le pilier angulaire d'un temple à ciel ouvert, autour du carré tracé on avait soin que toutes les maisons fus* sent belles, et nettes et unies pour ne point nuire à la beauté des fleurs, et les rares ornements qu'on y permettait étaient de bois et d'imitations de feuillures pour que les fleurs se retrouvassent en leurs milieux préférés, et alors toute ville, tout village avait son temple aux fleurs, et les parfums chantaient au son des couleurs. C'estbien fini maintenant, il n'y en a plus nulle part, toutes les fleurs sont durcies, toutes les fleurs sont fausses, c'est de la cire sans parfum, même en ces routes ignorées. Elles se modifient ainsi à. tous leurs passades. Toutes celles qui furent portées par elles, toutes celles qui les approchèrent deviennent de celle matière incolore. Qui elles? Mais les femmes; tout est changé depuis cette nouvelle religion de la femme. Subitement se dressa devant le rêve de Samuel, la princesse Marie, haute sur le grand char d'argent noyé de roses blanches, et la douleur le réveilla.

LES DEUX PRINCES ÉPHÉMÈRES

Il revivait en un instant les plus douloureux moments de sa vie; que le soir après la fêle de mai, lorsque l'Empereur et la princesse Marie étaient sortis de leur palais pour se promener sur la grande place parmi la foule, ni l'une ni l'autre n'avait pris garde à son religieux salut; que tous deux s'étaient plus, longuement, à la conversation de émule, le prince du Peuple de ce jour-là, tout de rouge vêtu, entouré de bouffons brimbalettants j celui-ci quittah le grand orme près duquel il buvait, pour, la coupe encore en main, venir plaisanter et rire avec les souverains el les grands officiers; «pn^ la curiosité de la Princesse s'était satisfaite en entendant ce Prince des fous conter ses arrivées de lointains pays, el sa recherche par toutes landes, du bonheur, et les yeux de la Princesse n'étaient pas moins, à cette minute, pendant le banal récit, la candeur pensive, sa bouche n'était pas moins matée par le silence, son clair visage calmé «le méditation profonde, qu'en entendant s'éveiller les chants, dans les rêveries sans minute; banals récits, qu'en savait-il? La ville entière n'écoutait-elle pas plus volontiers que ses chants, dont les seuls jeunes amoureux et encore à quelque instant de passion avaient cure, les courtes histoires du voyageur qui était venu, avait vu, et était reparti pour voir plus loin, le regard et le verbe toujours vainqueurs, et les mains toujours ouvertes. Ah, ce n'étaient point les fleurs du vieillard de son rêve qui en tombaient à toute occasion, à tout halte brève ou longue, mais l'Or, aux diverses et lointaines effigies, l'or des princes de la terre, l'or des salaires, l'or des puissances, le verbe d'ambition ductilisé, le vouloir simplifié, une des monnaies de la Force.

Sur la large place ombragée de hêtres qui s'avançait en triangle de fraîcheur et de lumière sur la douceur du fleuve, où Laurent Telice, le prince du peuple discourait et riait, il avait vu le Vieil Ezra. Ezra s'était un instant approché de lui, puis l'avait mené non loin de Laurent, il avait écouté un instant, puis ils avaient repris leur promenade. Devantleciel d'Ezra, tous ces gens-là étaient comme projetés sur un écran, il s'étaient minutés devant de l'éternel, mais maître Asverus s'était assis non loinde Laurent et causait gaîment avec lui. Samuel avait là-dessus interrogé Ezra qui lui avait dit: « Asverus est un sage, c'est parce qu'il est un sage, qu'il fréquente ce genre de fous, qui ne sont fous que pour certains, et quant à la plupart des gens, sont parfaitement raisonnables. Ils savent que la vie court, nous savons qu'elle ne court pas, mais tous deux avons raison, logiques, d'après notre point de départ. »

Aux yeux de Samuel, la ville oscillait dans la rumeur pourpre des feux de joie. Aux ruelles la lumière jaillissant des p &gt;rtes ouvertes, des fenêtres éclairées, des falots perchés à de tories poutres figuraient toute une bande de jour artificiel aux rares coins d'ombre. Seules les pointes «les toits atteignaient la nuit. Autour des fontaines de vin et de bière, près des baladins pailletés, les yeux levés vers des acrobates scintillants, la foule riait d'aise. Devant des cabarets ornés de branchages eits, elle s'enchantait des récits de ses conteurs, des rodomontades de ses soldais, des charades de ses beaux esprits, des gloussements rieurs de ses chansonniers. Un bonheur physique, une aise matérielle éventaient les imaginations du nombre. Tous étaient légers et heureux. Auprès des hommes aux yeux un peu clignotants de fatigue et de bonne chère, les femmes passaient lentes, par groupes, d'une gaieté un peu aiguë, fusant en trop de rires sous leur grandair de calme, énervées, et expectantes, commesistant encore qu'au prologue de la Comédie. plus simples lazzis allumaient les bonheurs de tout un carrefour. Aux grandes places des chaînes de danseurs et de danseuses tourbillonnaient; et dans la fraîcheur délicieuse et fertile du soir et de la terre des sérénités embaumées partaient de la plaine, du fleuve, des jardins pour planer sur la ville.

Las, Samuel s'était dirigé vers un jardin au long du fleuve, planté de très vieux marronniers, pour abriter, de. tous ces grelots de plaisir, sa solitaire tristesse, il s'accouda; quelques barques pavoisées de lumières s'éloignaient déjà vers les villages. Le vent lui apportait, messager de la claire folie delàbas, des notes éclatantes des musiques, puis le bruissement de l'eau et des feuilles revenait seul clapoter en sa mélancolie. Des nuages noirs s'unissaient pour emmurer les étoiles; au quai qui bordait l'autre rive, des flambeaux lui indiquèrent en une roussàtre fumée des regipans roses qui couraient. De la nue un éclair jaillit, fendilla la paroi noire, et la ville lui apparut une morne série de cubes blancs ; sous le triple étincellement livide d'un nouvel éclair, il perçut un char de violence lancé par une avenue de tombeaux. Ces musiques lointaines, ces étoiles qui se laissaient tomber dans l'immense filet d'ombre, les étincelles des torchés qui du quai se perdaient dans la ville, les carrés de lueurs vives des maisons qui une à une se fermaient comme des yeux de somnolence, le roulement encore distant du tonnerre, et les bruits sourds de l'agitation de là-bas, plaçaient son esprit comme à L'extrême limite de l'appréhension du malheur. le coup de fouet de l'éclairil revit la cité toute et ses tours et ses dômes, et puis le brasier blafard «1 clartés, et c'était une hypogée colossale et multiple, où l'on s'agitait encore avant l'ultime sommeil. Sous le coup de fouet de l'éclair, ce fut la nié près du fleuve qui descend vers la mer, et mains abandonnent aux berges sinueuses des vies d'hommes et des cargaisons; des hangars sans fin, la bonne nouvelle qu'ils connaissent descend lentement vers les départs, vers les perspectives des rades et des havres, vers les îles et les continents du large, vers où d'autres fantômes pn cueil
leront la hâte de ces spectres d'ici, et converseront avec eux, inanes, de leurs riens, et échangeront leurs plates chimères ; ce fut la cage où bourdonnent près des torches les mille phalènes qui doivent mourir à l'or des torches. Ils leur apportent leur corps de neige et de luire, et leurs-yeux de braise, les points brillants comme du feu, et qui ne savent voir que le feu, la cage dont la forme modèle tous les vnls des Ephémères, et ceux &lt;pii ne périssent point tOUt entiers à la llamme. rampent à la terre, ou viennent finir sur la berge visqueuse; et l'insuffisant l'anal de la lune s'enf'uvait dans les unes comme masqué, conseil médiocre, ou témoin à tout jamais pâli. Et de quelle fatigue ou quel ennui, si ce n'est d'errer surles mêmes gâteaux decire aux si régulières alvéoles, avec la même passion, le même ennui, le même destin, au fond de tous ces petits gouffres. La Nuit d'orage lui apparut, sur la ville blême, comme une menace, et les minutes chargées de malaise pesaient sur ses nerfs tendus.

Cité, pensait-il, où quelques sons de harpe ont semé des colliers de perles blondes, en s'exilant vers l'infini, Cité où des faces belles ont regardé l'Errant, celui qui renaît toujours et marche, de leurs fenêtres enguirlandées d'emblèmes d'espoir, tu pourrais tendre à l'homme la coupe de cristal et tirer de tes celliers, du vin d'amour, et de durée, et tu ne tiens à tes mains qu'un plat de cuivre couvert de grossiers aliments. Cité, tes mains devraient être celles d'une femme belle et robuste à peine entrée dans son été, et la saveur de ton aspect ferait aimer le brouet que tu présentes à l'hôte, mais tes mains sont sèches et ridées, telles celles d'une vieille harassée et plâtrée. Cité, tes fils devraient être auprès de toi serrés et drus qui le soir attentifs aux musiques et aux forces sourient émus de la beauté et de la vérité qu'ils ont chance d'apercevoir, mais tu n'as plus de fils, tu n'as que des hôtes et quand tu leur ouvres ton seuil, c'est en la chambre banale blanchie à la chaux, sans effigies aux murs, sans palmes aux portes, sans beauté à la lampe que tu leur désignes un coin libre et un manteau pour s'envelopper et attendre le rêve. Et le rêve chez toi, qui pourrait descendre en voile léger de parfum et de grâce, du haut des cèdres, et se rafraîchir aux grandes eaux des sources pures, il vient vers notre songe, timide, nain, comme sortant pénible et honteux «Tune grise cellule où l'aragne tend d'interminables toiles. Quand tu chan n'est point la large et libre voix de qui résumerait la terre, ton ciel, les temples, mais tu redis de vieux conseils et des sentences. Tu ne marches point dsns lesgrandes feuillures d'un parc; lu t'assieds et tu couds au fond d'un maigre jardin, près d'un puits peu profond où tu te mires parfois, toi et quelques branches du petit arbre (u l'ombrage et ton hôte halète et étouffe entre tes bordures de buis, s'il est le poète, s'il est le messager que tu fais semblant d'attendre.

Quand il est près de toi, tu lèves les veux au ciel et tU attends... dans un silence I lu feins d'ignorer sa présence et que ses mains se tendent vers les plis de ta robe et tu interroges le ciel lumineux et vide de la vacuité bleue de tes prunelles, et s'il insiste, si SOU cri a été &amp;8Sez fort, assez perçant, assez, violent, pour déranger la paresseuse euphonie de ta vague rêverie tu appelles les prêtre les docteurs, ceux que tu chamarres de tes broderies lourdes de tes soirs d'hiver et leur demanda une nouvelle vérité luit, et ce qu'on a découvert but les pérystiles des pilais des morne science de tYmpièrir de vérité alors l'hôte appelé, que l'hôte sitôt méconnu n'arrive que chargé d'émerveillements pour la beauté, et tes balances l'ont jugé insuffisant. Alors que, douloureux, il s'est détourné, qu'il est reparti par les sentiers durs dans ta plaine, tu rouvres les gymnases où tes doctes tracent sur le sable des carrés égaux, pour leur demander où est la beauté. Je sais bien que derrière cette maison grise s'étendent de larges cuisines, et que les grands quartiers de viande rôtissent aux grands feux que tu sais allumer, et ta gloire de ménagère habile, et de fermière engrangeant les liasses énormes de gerbes, je la sais et aussi tes danses de moissonneuses et les rasades que boivent tes cuisinières; et tous les soirs après que s'est effiloché le manteau pourpre du soleil, tu rêves un instant, et de tes balustrades tu suis avec un peu de tristesse les sourdes vendangeuses de lumière qui disparaissent au fond de l'horizon. Mélancolie! Mélancolie! vaine usance, vieille habitude! Lorsque tu t'accoudes et que tu attends, si sur l'écran noir du ciel, rien ne se profilera qui t'émeuve, tu sais que rien n'arrivera, et c'est ce qui fait ta sereine majesté d'attente. Nulle lumière ne vient de la nuit, rien ne se lève du crépuscule, rien ne peut correspondre à ton heure, ô reine des fatigues inutiles et serviles.

Et si vraiment tu te plais aux pierreries du soir, aux mobiles étangs roses qu'il peint aux toits de verre de tes pavillons, n'as-tu point à ce moment même la certitude que tu ne défailleras pas à les oublier avant que la dernière luciole ne soit périmée. Va tu te lèves de tes terrasses, du . fort et digne de qui peut regarder sans s'éprendre et tu songeras déjà à être ferme et grave «la us l'aurore, et robuste, active surveillante des travaux dont tu t'enorgueillis, à surveiller qu'on balaie bien loin tous ces débris de papillons venus don ne sait où vers ton véridique, fatidique et destructif flambeau. Si les serviteurs te montrent au courant du fleuve qui lave les dépendances de ta grande maison grise, uncorps qui descend lentement parmi les touffes d'herbes* tu n'y reconnaîtras pas l'hôte d'hier, celui qui te parlait de beauté, et que tu n'as point voulu entendre.

La tristesse de Samuel s'adoucissait de la  rai semblance de ses pensées. 11 était seul dans la place vide, s. .us les vieux marronniers- sombres, devant le murmure de l'eau dont la ténuité B J pour l'homme à l'idée de douceur, devant la ville tout à l'heure brutalement sonore, et qui maintenant défaisait d'un doigl lassé ses colliers de lumière, tiares et les hauts diadèmes de la ville, ses tours et ses dômes étaient peu à pet s par l'ombre dévoratrice, et les lampions qui s'éteignaient avaient frétillé, c'était un doigt de cendre qui les avait touchés un à un. La tristesse des fêtes terminées, c'est comme de la solitude imprévue et de l'inéluctable destruction. Cette ombre ascendante agrandissait d'horizons opaques l'âme déjà si triste du jeune homme, et sa tristesse devenait de la douleur. Peut-être à tort, puisque toute fête finit, que jamais fête n'est fête de bonheur, que sa douleur d'aujourd'hui n'était pas plus cuisante, ne devait pas être plus profonde que celle d'hier, que s'il était seul, c'était auxpalais qu'il s'était choisis, devant des seuils qu'il voulait franchir. Mais qu'importe ! l'homme qui meurt par sa faute ne souffre-t-il pas autant que celui que foudroie le destin, dans sa marche logique et habile de par les choses, et toute agonie c'est toujours l'agonie.

Samuel se lassa du silence blafard et redescendit vers la ville. Les quais s'égayaient encore de cordiaux adieux, au ras de terre les soupiraux des tavernes brillaient et les bruits de pintes et devoix sonnaient; des ruelles éteintes gisaient; sur de petites places comme des tisons de la fête rougeoyaient, colloques joyeux, sous les branches, chansons à mi-voix, propos d'amoureux qui après le bruit et les sonnailles générales, lentement se ressaisissaient, des enfants attardés ramassaient à terre des couronnes ; l'âcreté de douleur de Samuel s'accroissait. Tous ces gens contents, toutes ces femmes câlines ne comprenaient donc point que demain le dur labeur allait rouler de nouveau ses flots gras; tout ce peuple acceptait le servage et la prison pour ses rêves en échange d'un jour de liesse. Il reprendrait la charrue à la même place, les tisserands recommenceraient dans leur cave le jeu d'écureuil de leur navette, et leur triste chanson ininterrompue et recommençante comme les mailles de leur tissu :

Les jours son! tis^ôs de Blfl noirs et blancs La navette du temps tes mêle indifférente.

Tous marcheraient devant leur guérite, leur boutique, leur palais, dans leur préau, dans leurs ateliers de ce menu 1 pas machinal e( ^^ oc même refrain, à peu près, que le veilleur &lt;^ nuit qui clame la marche inévitable de l'heure. Quant â muel,dans sa vie, comme un fanal lointain jusque-là suffisant s'était éteinl ; il s'était brisé en lut, comme une corde d'amour, comme la fibre solide de son être. Ah! ville, «lois monotone en ton réseau d'ennui, je serai comme toi, triste el grave, et un jour Tan, en folie; je serai comme toi monotone el ennuyé, la navette de ma  io bondira comme un écureuil dans une chambre ba lose, el si je yois par le soupirail quelque rayon de soleil filtrer, je m'écrierai comme eux : «Oh! le disque énorme qui me réchauffe el qui me brûle -. el si quelque gamin jette par le soupirail une pauvre Heur de pissenlit, je m'écrierai: « Salut, soleil couleur de Dieu, salut couleur de l'or, reflet du feu solaire, salut jardins en parfums, cirques de fleurs, montagnes de fête, allégresse à toutes cloches sonnée. Ah! ah...!» et il riait, un peu douloureusement. »

Une aigre fanfare de fifres égayée de tambours de basque et de clochettes retentit; un cortège débouchait, et c'était parmi des bouffons dansants et des filles folles chantant, solide, énorme en sa pourpre d'un jour, le gaillard, le gai Prince du Peuple, ronge, époumonné d'avoir chanté et crié, il avait une batte à la main, Samuel ne put les éviter, et des rires, et une belle fille s'écria : Voici le Prince des Amoureux, il est tout seul, et les rires éclatèrent, non point hostiles, mais avinés. C'est, seigneur, s'écria un bouffon, une grave infraction à nos lois que, le jour de la Fête du Mai, le Prince des Amoureux soit rencontré si solitaire, bruyant comme un catafalque et si mal illuminé de reflets de bon vin — et une belle fille de s'avancer vers lui. — timide Prince des Amoureux, vous avez manqué à tous les rendez-vous de joies de ce soir... C'est vrai, dirent des gens, on l'a perdu de vue... Les poètes cherchent des coins d'ombre en plein jour, et du soleil dans la nuit reprit l'autre... Trêve et paix même, s'écria Laurent. Nos deux majestés vont boire ensemble; à l'heure où nous nous éclipsons réunissons-nous, que les deux natures culbutent ensemble dans l'obscurité. Venez, seigneur Samuel, vers mon palais qui sera tout à l'heure plein de coupes, de plaisants, et de toutes ces beaut

Merci, seigneur, je suis las et veux rentrer.

Au moins, seigneur, nous ferez-vou&lt; raison ici même, voici le hanap de ma majesté que portent mes féaux; et un homme s'approcha tenant une coupe et un hanap.

Merci, seigneur, répondit Samuel fermement, je ne boirai point et ne vous suivrai pas, je ^nis las.

Il m'est déjà revenu, s'écria Laurent, que v.mis êtes un seigneur acrimonieux et mécontent que le monde n'aille point à votre cadence. Le pins doux des hommes se serait offensé ce soir de vos allures brunes autour de ma pardonnable el légitime gaieté. Ce pourrait devenir miel' entre nous; mais s'il vous plaît noyons le différend, et ainsi demain nous l'aurons oublié.

Ni promesses de plaisir, ni menaces ne pourraient m'enipècher de me retirer, seigneur. —

VOUS vous trouve/, sans doute en pire compagnie; mes bouffons valent, certes votre diseur de sornettes familier.

— C'est ass.v. seigneur.

Je le pense aussi, nous nous reverrons demain.

Tout de suite, tout de suite, cria une voix de femme, tout «le suite et l'on rira apr&lt;

.le n'ai pas envie de rire, je VOUS l'affirme, dit

Samuel, laisse/-moi.

Un bouffon avait pris Laurent à part et le calmait, et tous se mirent autour de Samuel à danser une ronde, en riant, en chantant ; lors Samuel s'adressant à Laurent s'écria : Messire c'est insolence et lâcheté que me berner de par vos valets au lieu de tirer l'épée... et Laurent s'avança l'épée à la main.

Leur combat apeura les femmes qui se mirent à crier. Ils ferraillaient et leur animosité se développait au contact imprévu des armes. Une colère montait en eux. Sans doute, ils se rendaient obscurément compte de leur fatale inimitié, de la haine latente entre le poète pauvre, réfléchi, tout esprit, et'passion, et l'aventurier agile, tout nerf, tout mouvement, tout ambition, tout égoïsme. Ce n'était plus l'hostilité de deux hommes dont l'un fût mieux accueilli que l'autre par une princesse admirée de tous deux, ils n'étaient plus seulement rivaux d'un jour, mais ennemis de toute durée, l'homme de l'esprit, l'homme de l'action; et les épées s'entrechoquaient; à grand bruit on accourut, et avant qu'ils aient pu s'atteindre grièvement, les hommes d'armes qui veillaient les avaient entourés et faits prisonniers.

Le chef du guet, embarrassé à cause de l'importance, au moins en ce jour, de ces deux captifs, les emmena au palais, pour en référer à l'empereur. On les avait enfermés chacun dans une chambre. Au bout d'un peu de temps, on entra dans la chambre de Samuel, on L'enchaîna, on lui banda les veux; il ne les avait pu rouvrir que dans cette cellule.

Un lourd bruit de chaînes et des cris de bête assommée tirèrent Samuel de sa rêverie. I Fne atroce clameur inarticulée venait le terrifier. On tue donc ici, murmura-t-il, soit, mais pourquoi... 1 tes p firent entendre, des geôliers ouvrirent sa porte et déposèrent une écuelle et une cruche dans un coin sans lui parler et ressorti icn t. Ce n'est pas pour aujourd'hui, en tout cas, se dit-il, mais où suis-je donc? en quelle singulière prison et si morne tragique;?

CHAPITRE IV

LE PREAU

Un geôlier poussa Samuel dans un grand préau, et lui dit : Vous pouvez aller jusqu'à ce qu'on vous rappelle: vous voilà en plein air et en bonne compagnie. Celui-ci hésita un instant devant le maigre soleil, ses jambes à peine débarrassées de leurs fers hésitèrent, puis lent et confus il s'avança. Quelques haillonneux aux yeux trop larges le considéraient. Samuel gagna un banc et s'assit.

Cet air vif, même parcimonieusement versé entre des murs gris et hauts, le dilata. Un homme glissa, qui, volubile « un et un font deux et deux font quatre et quatre font huit et huit font seize et seize trente-deux. Hein ! » puis s'assit: « J'ai gagné tâcheron aux maigres vignes près de la mer, dix ducats. J'y ai mis cinquante ans, j'étais serf, il m'a fallu des sarments de force, des sarments d'énergie, des sarments de patience en tas comme ça; comme ça encore plus haut pour grapiller dix ducats. Tu sais, ils venaient en casque, cuirasse et bottes fortes et prenaient tout; un jour j'ai détaché Silène qu'on battait à coup d'échalas; il a béni mes efforts, et depuis près d'un siècle, mes ducats poussent comme de beaux arbres, voici mon compte (il tira des tablettes), vois-tu, vois-tu, je vais acheter l'Empire. J'attends l'heure; alors cette porte s'ouvrira, tu as l'air bon, tu seras sénéchal, veux-tu, veux-tu? tu as l'air fatigué; je t'achèterai an clivai.» Etilseleva et partit à petits pas, s,- retournant avec force signes d'intelligence... Un autre s'approcha digne et lent : « Seigneur, ce marchand  sans doute fatigué, il abonde en propos étrai on a dû l'enfermer; moi-même je suis enfermé d'ailleurs, Fritt, conseiller divin. Je suis l'élèi fameux Syracusain Mégaclès qui a découvert &lt;pie le ciel est un grand animal, une sorte de caméléon, mais avec des &lt; d'ailes, des membranes

comme la chauve-souris. Il vole perpétuel au-dessus de nos tries, le soleil est son œil unique, la lune e'es' le même œil dont nous apercevons l'éclat atténué à travers sa paupière baissée. Mais voici mon ennemi; et. d'une voi perçante, l'œil ardent, un

petit homme bondit vers lui...

Le monde est-il toujours du sable, encore du ga
ble, avec des ronces et des lézards. Étranger d'où viens-tu? de si loin! alors as-tu vu le sable, encore le sable s'accumuler; les mondes paraissent el disparaissent, le vont les modèle pendant la nuit; ja mais la terre n'est la même deux aurores de suite ; mais tout le jour, tu le sais peut-être, le vieux démon Habitude, notre ennemi, travaille à la rapprocher d'une forme conventionnelle. Ah! que la terre serait belle et variée, si le démon Habitude n'existait plus !

Ecoute, mais ne le dis pas. On espère bien le prendre et l'enchaîner ici, peut-ê tre faudra-t-il encore des milliers d'années, et je serai bien vieux, bien vieux, quand il viendra; il sera tellement grand qu'on nous reléguera tous dans les chambres hautes; nous ne pourrons voir l'Ennemi terrassé et enchaîné, qu'à travers des fenêtres étroites comme des fentes et peut-être serai-je aveugle. Oh! quel malheur, quel malheur, et il mugissait d'angoisse.

Un jeune homme tournait frénétiquement tout autour de ce préau à cloche-pied; il passa ardent, pressé, et il murmurait : Jetez sur moi les gens d'armes, les piquiers, marchez, marchez, la victoire ! Un petit vieillard riant aux larmes l'imitait gauchement ; il s'adressa à Samuel : « Voici Alexandre de Macédoine et César le Romain. Il a des ailes aux pieds, il court après son ombre », mais l'élève de Mégaclès le chassait en poussant des cris.

Ce vieil homme, dit-il, a été porcher, il trouble le monde de l'odeur de bête qu'il a gardée sur lui; on l'a mis ici pour troubler tout le monde, il est l'émanation grossière de l'univers; on l'a introduit ici parmesure persécutrice, pour troubler dos discussions sereines, mais souffrez que je vous quitte, je &lt;l&lt;»is méditer. Samuel se leva et marcha, il comprenait. La prison eût été moins dure que cette maison &lt;1&lt; 4 fous, et pourquoi cette vengeance, et qui pouvait avoir à se venger d»' lui î Une voix chanta : on voit la mer, on voit la nef, on voit le diable

et la jeune fille peignant ses longa cheveux,

de la tour lointaine

le méchant roi m'a exilé

à cause que mon timide aveu

vers la peine était monté

le destin m'accable

on m*a enchaîné

on voit la mer, on voit la nef, on voit le diable.

Le prêtre de Saint-Martin

ce malin s exoi

la jeune fille qui peigne ses longs chei

aux Pénétres de la tour lointaine

et les soldats an ventre" creux

ont tout tué, ont tout mangé

le hêtre &lt;|ui chantait on l'a fendillé

et les Feuilles on a dispi

on voit la nier, ou voit la nef. on voit le diable.

M.i paui ; l&gt;ien Mes

toute blanche sur Mer;

de la tour lointaine on voit des champs de neige

des champs d'écume, des champs de sable

et puis voici mon cortège

mes grandes douleurs aux yeux baissés.

De la tour lointaine

on voit la mer, on voit la nef, on voit le diable.

C'était un jeune homme pâle qui chantait. Auprès de lui un homme pleurait et répétait : voici pour combler la flaque de ma tristesse, des larmes, encore des larmes; elles sont rouges comme mon sang. Ah quand reviendra-t-elle î Ah quand reviendra-t-elleî Je suis déjà presque aveugle. Je ne la verrai plus.

Un autre prisonnier de forte stature s'approcha de Samuel : c'est toi, traître.

Eh quoi! que voulez-vous?

Je te reconnais bien, quoique ne t'ayant jamais vu, lu es aujourd'hui celui qui marches sur mon ombre.

Eh, non certes.

Si, tous les jours le mauvais suscite un nouvel ennemi ; on n'oserait point toucher à mon cerveau, on sait que le monde s'y enfante, il serait trop dangereux d'essayer d'y toucher; je le porte solidement de cette main gauche et la droite est là pour le défendre; mais depuis qu'on a découvert que les idées se développent et se mûrissent en passant par celte ombre qui est notre portrait simplifié, le polirait de notre âme en attente de relui que nous bâtissons de nous-même, et en nous, on dressi lets de bourreau pour courir après notre ombre, et intercepter la marche des vérités, mais j'en liens un ci tu ne m'échapperas pas.

Il levait déjà la main lorsque des hurlements elèrent. Deux captifs s'étaient précipités l'un sur l'autre et se roulaient à terre écumants el sanguinolents. Les gardiens arrivèrent munis de fouet et frappèrent les malheureux; sous leurs coups da us un grand glapissement peureux, le préau se vida, et l'on reconduisit les prisonniers dans leurs cellules. Samuel se jeta sur son grabat, irrité, triste jusqu'à la mort et sanglant; car on l'avait frappé,

et il s'était défendu.

LES visions

Il supplia qu'on ne le fît plus sortir, la fièvre le rongeait, il ne pouvait plus toucher aux aliments SÎerS de la prison. Il attendait, étendu, que quelque miracle, mm moins imprévu et bizarre (pie sa détention, lui rendit la vie respirai»!.

dans sa pensée terrassée, la vision, fée étran perverse, consolatrice et tjrânnique, éploya ses longs rubans d'angoisse ou de furie...

lut un petit vieillard trottinant, bedonnant, marmonnant, chuchotant. Sur une immense terrasse il courait et levait ses mains au ciel. Eternel, Eternel, criait-il quand verrai-je du nouveau sous ton soleil? Toujours la lame et toujours le vent, et les ombelles des plantes qui s'ouvrent et se referment et tes mains rosées au matin, ignées à midi, sanglantes le soir, noires la nuit comme d'une fatigante et salissante besogne. Eternel tu m'as fait, je suis ta faute, ta très grande faute. Pourquoi aux tortues colossales, aux immenses plantes, aux longs serpents dormeurs après la proie déglutinée, et le dragon hargneux, et la bête des tanières, des terriers et des bourbiers, as-tu créé l'être de conscience! Pourquoi Tas-tu mis debout surdeuxjambes. Est-ce pour lui faire savoir qu'on ne peut regarder en face tes palais du soleil? Eternel! Eternel, que nous voulais-tu quand tu nous éveillas dans la chaîne muette des songes? Nous nous levâmes, nos mains sentirent qu'elles s'arrachaient d'une étreinte, nous avions des voisins, que tu as laissés dormir. Quels étaient-ils? Pourquoi nous, mousses marchantes de la terre, nous as-tu choisis, et de quelle sève nourris, si nous devons ignorer, si nous devons tourner sur nous-mêmes, souffrir pou i- souffrir, ne rien oublier et ne rien savoir? Voici ton fils aussi, en bas de ce mur, raclant ses ulcères d'un tesson, et se demandant pourquoi il est ce point pestilent dans les avenues d'indiflé
16. rence, voici ton fils, les membres déchirés sur une croix, cl pourquoi ce point d'agonie dans les axenues de ton indifférence, voici ion fils déchiré par des femmes furieuses ci pourquoi cette tête pâlie est-elle roulée aux fleuves de ton indifférence! Pourquoi les grands bûchers des montagnes se répondentils el les pâtres y jettent les chênes en disant: «nous attendons la nouvelle », el dans les sanctuaires les prêtres murmurent « que leur dire». Je suis vieux, je suis las, pourquoi m'as-tu donné en ce corps fatigué et laid eu forme de calebasse, dans ce corps adhérent à la terre rugueuse, ce désir d'inconnu, ce désir de voir ta l'ace, autrement que voil( glaive de l'archange; ou au moins, si ta n'es que le feu élastique cl décevant devant la face réelle à qui veulent plaire les mondes, pourquoi Job n'a-t il pas li ni de souffrir?

Homme, le ciliée est à mes lianes. Tn es lourd et tu tournes Sur toi-mèrne. et te plains de ne pas savoir de route pour sortir de toi. Moi je suis jori Ché de carrefours aec des supplicies sur des CrOÛC. En me parcourant je sillonne la roule infinie îles misères. H ne viendra jamais celui qui brisera 1rs cadenas de la douleur et fera sauteries sceaux et les bandelettes qui compriment nos membres. Le cheval Aquilon saute du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest sans rien trouver que femmes qui toi-. lent les mains près des hommes meurtris e4 soucieux ci qui restent assis, car que faire debout! Elles ont menti, les voix d'annonciation, ou c'est un vieux songe de radoteur que nos aïeux nous ont transmis.

Et dans le ciel l'Eternel entendant ces plaintes disait à Azrael : il faut pourtant faire quelque chose.

Les grandes ailes d 'Azrael assombrirent l'espace, sa lance toucha les deux vieillards qui se plaignaient, ses paumes saisirent leurs âmes voletantes, et de ces deux esprits de mécontentement il façonna une seule âme. Elle était habituée tout ensemble à la richesse et à la pauvreté, au désir et à la contrition, à la puissance et au malheur. Elle avait déjà beaucoup gémi. Des décors de palais et des visions de désert y étaient déjà peints en traits violents, elle était déjà vieille et de plaisir et de souffrance. Les ailes d'Azrael battirent et s'élevèrent, ses larges ailes firent un instant la nuit sur les hauts palais de Sion ; des botes meuglèrent comme sous l'approche de l'orage, un lourd sommeil envahit le grand palais. Azrael le traversa, le petit prince Salomon dormait. Azrael le toucha de sa lance et recueillit son âme, il la pétrit avec celle qu'il apportait et réveilla le petit prince, qui regarda la stature énorme, les ailes énormes, et surtout les yeux doux et calmes comme une belle rade pleine de navires au repos à l'approche du crépuscule, dont l'ange le baignait. Qui es-tu demanda l'enfant, il me semble revenir des espaces glacés. — Tu n'as point bougé d'ici, je suis L'aîné de tes frères, tu me reverras, et il rendormit L'enfant en le caressant d'une main. Tu as, dit-il, maintenant toute L'âme humaine, L'impatience et l'ennui, et le désir inquiet d'extraire de son propre limon une statue de l'homme inconnu, de celui qui glisse dans les foules, et les profondes douleurs et l'amertume du plus ancien souffrant, celui que n'a ménagé aucune épin aussi ta candeur d'enfant et ta force future tout entière. Tu te précipiteras sur tous les buts, lu brûleras que la statue sculptée en ton âme luise de feu divin sur le plus vaste mole et la plus haute montagne, et tu auras la force de vouloir un peu; mais sans doute toutes les gloires et tous les plaisirs auront pour toi le goût amer de la cendre, ton âme neuve est déjà vieille, et nulle puissance ne peut créer une âme toute fraîche. Le vol d'Azrael l'emporta dans les bornes. Il planait, comme un aigle immense. Dans L'immensité sablonneuse, à peine bosselée de quelques monticules il toucha de sa lance une large dalle de pierre, a Eve, Agar, Mobed, exclama t-il, voici le messager, lève-toi. » La dalle m&lt; souleva, une grande forme se dégagea des plis du Buaire. " Me voici ! — &lt; Test encore toi, ne suis-je point Lien ici ? »

Et l'angedit: - Il te faut encore un evenirsur la terre, tu devras faire renaître l'Éden que tu as emporté si longtemps dans tes yeux caves; tes lèvres vont sourire, tes hanches souples vont se balancer sur le monde, tu vas recréer les grands parfums de volupté, le Créateur a besoin de toi. Viens, tu t'appelleras Balkis. » La grande forme était sortie du tombeau où elle dormait depnisles Siècles. Tun'es plus la mère, tu redeviens la femme, et les grands cheveux gris tombèrent, et les lignes anguleuses et sévères du corps s'adoucissaient, et Eve reparut en sa candeur du premier jour du monde. L'ange l'emporta vers les terrasses d'un temple immense; au choc de sa lance les prêtres accoururent et se voilèrent les yeux de la main. Voici votre reine, dit Azrael. Et les prêtres l'emmenèrent pour la couronner et annoncer au peuple de Saba que la prophétesse était révélée.

Près du temple, un palais brusquement s'éleva comme s'il était là depuis les temps et qu'un brouil" lard se dissipant tout à coup en éblouît brusque, le regard, autour du sourire de Balkis; des palmiers fusaient de la terre et se couronnèrent de leurs palmes d'acclamations; les doigts de Balkis touchèrent des arbustes, etee fut une foret de rosiers chaulant toutes les nuances violentes, dominât rires ou cachées de la chair; un sourire passa sur ses lèvres et la blancheur de ses dents parut, et ce fut le signal d'une immense floraison de lys, et le soleil vint éclai rer ta chair de ses joues el le peuple des fieurs de* rées apparut dans les détours &lt;lu jardin. Elle marcha, et les sources murmurèrent, elles coururent suides lits transparents de marbre blanc pour qu'un miroir agile existât de suite. Elle porta une bran-)

clic à -es lèvres el les lourdes grenades mûres naquirent, et des vignes s'étendirent, des grappes! blanches et rouges se gonflèrent pour être douces à ses lèvres; elle ramassa un caillou ei des pierreries énormes fulgurèrent cuire ses doigts, et devant les portes du grand jardin merveilleux, les prêtres massaient des -aides au bouclier d'or; elle chanta et mille oiseaux répondirent, et mille oiseaux arrivèrent de tous les coins du ciel, el des chérubins endirenl du ciel pour lui apporter des voiles et des robes aux plus pures couleurs de muées. Elle jeta autour d'elle un grand voile salïané el remonta les marches du palais, et sur toutes les terri de la ville un peuple se pressait pour acclamer la beauté Éternelle.

Au soir, les étoiles tremblaient sur le lac. une suavité parfaite émanait de la langueur endormie des fleurs. Des âmes en repos se penchaient du ciel pour regarder les vallées de Saba s'emplir d'une clarté violette, plus claire que la nuit, plus douce que le jour. Les lueurs lunaires arpentaient les frondaisons, elles tendaient sur les palais un candide ruban de neige à peine rosée. De grands feygnes fendaient l'onde auprès des barques. Une barque parfumée promenait le repos de la reine sur le lac et sur des colonnades qui baignaient dans l'eau calme, des chœurs d'hommes et de femmes à la voix de délices se répondaient. On eût cru voir au ciel des cadences blanches d'une danse. Il sem" bla à Samuel que, parmi les chœurs, il entendait résonner sa voix.

CHŒUR

pureté

ta douceur se répand en candeurs infinies

sur le sein de la Terre. Elle attend ton baiser,

la Terre a tout le jour rêvé

et des labeurs la lézardaient de leurs socs nourriciers

et sou front se creusait de rides.

Elle rêvait qu'aux terres arides

ses enfants souffraient et la maudissaient.

O pureté, dans ton blanc sourire tu apparais

et tu passes sur son front las tes doigts de rosée

O pureté.

AUTRE CHŒUR

Voici, avec le soir, germer l'herbe bénie ô rêve, emporte-moi, tout le jour j'ai peiné contre la fumée preste où se pendait mon àme et les instants couraient que je n'ai pu cueillir et comme l'étincelle, vivaient et s'envolaient ; ô rêve emporte-moi; que vais-je devenir entre tes doigts d'aurore; verrai-je s'ouvrir les lourdes portes d'or des contrées où je m'éveillais naguère, ou le berceau d'osier d'autrefois, me rendra-t-il mon àme pour que je puisse L'écouter; 6 rêve, ta palme et ton dictame, herbe bénie du rêve je te veux respirer.

AL MU. CHOSUR

Son sourire s'éveille dans les roses

d'espérance et d'émeraude est sou pal

ses lèvres 1»' calice qu'arrose

l'eau miellée du ciel et le lait des étoiles,

on lit au livre de la vie

ses pas éternels parmi les furets d'as!

Elle vit. J'oublie le désastre

coutumier des heures de la terre enchaînée :

O me blottir parmi ['immense chevelure

qui tombe en rais d'immatérielle pureté

de l'Empyrée jusqu'à la cime de ces foi

el dormir au parfum qui dure

aux corbeilles de sa beauté.

Al MIL CHO i II

Cherche parmi les lys, cherche parmi les a i voici des tours jaillir avec des feux d'espoir beaux comme des couronnes el calmes.

La mer elle-même polit son immense miroir.

Voici les galères qui s'en reviennent des lointains, voici les vieui pilotes qui sautent aux je L'Àstarté de la proue rit à la mer calme comme nu miroir verdi j on voit Boiter de larges plantes spongieuses et de petits narvals jouent autour des galères.

CHŒUR

Nous portons à nos lèvres les coupes éternelles

les coupes de jadis, les coupes d'à jamais,

les grands oiseaux du soir nous apportent des lys

cueillis aux lacs d'Eden, aux îles de délices

que la droite du Seigneur cache encore à nos yeux

mais déjà nos âmes appareillent

les rames de nos sens étoilent l'onde première

et le soleil plus jeune va jaillir du nuage,

voici de l'horizon les bienveillants mirages

qui déploient les grands lits où dorment les songes d'or,

les arbres de jeunesse éploient des voix d'ombrage

sous la nuée des sèves entières de la terre

et parmi l'essor des nues aux blanches ailes

l'amour rit, l'amour attend, l'amour est fort!

AUTRE CHŒUR

L/hymne de tes servantes, l'hymne de tes esclaves,

ô reine parmi les buées fraîches de la nuit

s'envole vers ta grâce, ô reine, écoute-les

qui brisent le silence et enchantent la terre

et la voix trop faible à dire ta beauté

les voix pâles, les voix vaincues, elles vont se taire

pour que les instruments chantent comment la Nature

jette à tes pieds vainqueurs ses fleurs et ses couronnes

tous ses parfums et toute sa beauté qu'elle te donne.

Et tout un calme bienfaisant se répandait au

sommeil fiévreux de Samuel. Il lui sembla que des ans se [Hissaient, qu'un mur de Que &lt;•&lt; «li
vrait l'horizon et qu'il marchait dans une ombre ténue; il se sentait marcher, mais il ne voyait rien, et cette ombre était en môme temps brûlante et lourde. Enfin les mires s'eut l'ouvrirent.

Dans une haute salle, si haute que la coupole en devenait incertaine à la clarté fumeuse des torches, le roi Salomon semble méditer près d'un lit de repos où un corps est étendu. La rigidité du dernier sommeil s'est appesantie sur cette Forme, et le roi rêve à voix haute :

Bethsabée, mère, ils sont clos, ces veux qui conquirent le royaume, IVoidies, ces mains qui, se posant sur le bras de mon père, câlinaient les lions de sa colère. Tu ne pourrais plus bouger ce doigt, qui tout à l'heure porté à ta bouche ordonnait un silence où tu eusses entendu bruire une pensée. Une faucille a passé et les chaumes de la vie sont épais, tes volontés, et les n | | ;l douce inflexion de ta voix. Eli si tu mènes ton dernier songe, si, près de moi. Ion esprit contemple ce qui fut ta gangue, qu'aimes-tu à présent, où iras-tu si tu es encore? .Mais si ton immobilité" te maintient tout entière, à quoi bon t;i vie? Si tout à l'heure le même froid doit m'envahir, ;'• quoi bon ma vie?

J'ai mi m's yeux mourir comme une opale. A quoi te sert maintenant le passé «le ta vie? .l'eu sais l'histoire et que mourut Uriah pour la trop belle escarboucle qu'il possédait. Ce fut ton but. La beauté sereine et tragique, où dormait le soleil de gloire qu'entrevit le roi David sur la terrasse et les forêts du lointain étaient devenues comme le vertical tapis où ton corps reposait, ne pouvait appartenir qu'au Roi. Que, dédaigneuse d'un rang obscur, et rougissante d'une naissance imméritée, tu aies voulu monter les marches du trône, ce fut sans doute donner la destinée marquée à ta royale démarche. Enfin bon ou mauvais tu eus un but ; ta couronne, et ensuite le même but se continua en moi.

Et mon père qui fut le vainqueur et le proscrit, lui qui partit du champ de son père, riche d'ambition et de vaillance, que je comprends sa lutte acharnée, ses errances douloureuses, mais parsemées d'amour. Les yeux des héroïnes s'attachaient à sou bras vigoureux. La victoire le conduisit à ce palais, à ta beauté. Il eut, après les exils et la peine, le plus mol oreiller. La terre dure dans la solitude des compagnons en armes lui en avait dit le luxe divin. Être le plus grand fut son but, puis cela devint de se continuer en moi, se continuer, et aussi se perpétuer. Défi! Quoi de perpétuel sous les cicux sourds, sauf peut-être l'allure du fleuve dont toutes les vies se renouvellent à tous les instants, et les hautes montagnes ces épais cadavres du feu.

Que je suis las déjà de la toute-puissance ? Où euverrai-je des années que je n'ai point de joie à guider? Comme une lente lassitude dès avant emplit mes membres, et nia force mVs| inutile dont aucun désir n'ordonne le sursaut, .le suis né au calme sommet dont on ne peut plus et sur le haut de la citadelle que les prévoyances antérieures à moi m'ont bâtie, du milieu des chers qu'elles ont réunis, je vis monotone et le bandeau royal me pèse presque, quoique je n'envisage qu'avec terreur une de où j'en serais démuni; non point pour la puissance perdue, mais de terreur du coudoiement de la foule, qui sentirait alors combien je suis différent d'elle, voyageur pareSSeUZ et assis, sur la route où tOUS courent et se pressent. Je crois être né avec une àme vieille, une àme des premiers jours du monde, et je regrette l'Eden parce qu'il était vide, et j'aimerais une oasis cachée dans un désert ^ms passants.

Bethsabée, mère, (pie laisseras-tu derrière toi? Si, comme je le crois, ['Ame meurt à L'instant même où les organes cessent d'elle s,s serviteurs, si elle s'éleint comme une lampe muin le vent, que restera-t-U de tant de beauté : un souvenir, de lafumée. Et que denieurera-t-il alors de Saloinon? In nom parmi «les noms, une stèle parmi des stèles, une rumeur que le pédant évoquera un instant parmi tant d'autres rumeurs, quand il OUVlira les

minces cassettes de la mémoire humaine; le vin de la vie est lourd et la coupe est grossière...

Brusquement Samuel revoit Salomon. Il est assis, le buste droit sur un trône d'or. Parmi les boucles épaisses et régulières de ses cheveux et de sa barbe noire, sa %ure est immobile et ses yeux fixes ; le calme statique des choses de l'automne l'empreint de son mat éclat. Sa robe précieuse est brodée des roses rouges et des fleurs de grenadier, emblème de son opulente puissance. Ses mains blanches sont immobiles sur ses genoux. Auprès de lui les grands officiers et les sages, les cuirasses d'or et les robes de lin blanc, la tiare blanche d'un magicien noir près de l'éphode d'un prêtre, et, drapés de leurs burnous blancs, fléchissent devant lui le genoux les ambassadeurs Ismaéliens.

Coiffés de mitres dorées, revêtus de longues robes rouges, appuyés sur de hauts sceptres, les Tyriens attendent que le bon plaisir du souverain s'adresse à eux, et après eux seulement l'oreille royale entendra, et ce masque immobile verra les riverains d'Euphrate, les cavaliers aux jambes serrées de lacets de cuir orné d'agrafes de métal qui quémandent l'abri du reflet de sa droite.

Tout à l'heure, les grandes affaires terminées, on soumettra au roi de difficiles arbitrages entre ses sujets, car le roi s'anime parfois à étudier des âmes diverses et sombres; il est juste, car la pas* sion n'a jamais déran eux clairs; il est clé
ment, car son indifférence est profonde. Quand le roi écoute, les paroles se réfléchissent

en son cerveau comme L'image en une eau sai&gt; cime ride. Quand il parle sa voix est lointaine et pourtant forte comme le vent qui vient du Liban et (jni s'est fatigué à courir retendue.... La brume grise vient tout envahir aux veux de Samuel et tout à coup c'est une étendue d'or, c'est un soleil argenté au ras de terre, c'est une course de houles de métal ardent sur les pointes des hérites et d. seaux, c'est un dais bleu de lumière triomphale, c'est, par un ardent midi, une fauve Splendeur illimitée, (pie relèvent sans le borner un horizon de montagnes bleues, la plaine près du Jourdain  et le

COTtège de la Heine de Saba bondit en éclat de pourpre, de blancheur parfaite et des ruissellement^ d'ambre et d'or.

Sa lace ('tait nu avril admirable; un fi] d'

perdait dans les noirs cheveux et de» pier émergeaient connue des oiseaux diaprés parmi des feuilles. Une bonté profonde et fraîche émanait de

randsyeux noirs. Son front blanc, poli, élevé,

('•tait un pérvstile de temple. Une blanche mélancolie résidait aux lignes de sa lace à la bouche un peu -rande qui prédisait de douces paroles; elle sourit, de la lumière ardente filtra parmi des au bes. Elle s'avançait debout, guidant elle-même des chevaux blancs à la crinière fine comme de l'argent effilé ; son char de bois odorant, rehaussé de plaques orfevrées, effleurait le sol; une jeune esclave à ses côtés tenait un large éventail de plumes blanches à haute hampe, et tout autour d'elle les grands cavaliers de l'étendue faisaient caracoler les plus vifs chevaux et c'était après eux sur les chameaux balançant leur long col, sur les mules chargées, comme le camp de toute une armée plié et un piétinement de peuple auprès des bêtes de somme.

Et sur le parvis du grand palais, Salomon attendait la Reine belle et sage.

Le palais retentit du bruit de fête, et les salles éclatantes sont comme des plats d'émaux que le plaisir tend vers le ciel. Le roi et la reine sont seuls sur une large terrasse qui contourne le palais. D'une des extrémités ils peuvent apercevoir toute la liesse de la ville ; chaque rue est un flambeau, chaque cour un lac de lumière et les instruments colorent l'àme de la ville. Ses fumées sont d'encens. A l'autre extrémité, la terrasse domine les jardins. Et entre les salles de joie, topazes éclatantes de la vie, et cette profonde et câline densité de repos et de ténèbres, ils parlent.

« Reine Ralkis, tu es venue écarter de tes doigts de splendeur comme un manteau d'ombre qui m'enveloppait et à travers ma tunique je vois mon cœur. Il me semble qu'il commence à naître. Que

de s«&gt;irs comme celui-ci, j'ai questionné le silence et l'attente de la terre. Ils ne me renvoyaient que des lueurs indécises, des images troubles et des parfums, reflets des illusions fugaces, et ton gnes signifiaient le léger, l'ondoyant et l'éphémère. Tu viens et tes doigts de bonté se posent à mon front, et le voilà ceint d'une tranquille couronne de certitude. Voici la première des heures, à laquelle je voudrais dire : Arrête-toi.

— Roi Salomon, pourquoi ! pourquoi la v. a-t-elle, si tu dis vrai, déjà bâti son aile dans t. m palais? Ne crains-tu que le seul imprévu de mon arrivée ne soit ton hâte éblouissant, ne pares-tu point ma face de tous les attraits du hasard?

— Quel hasard, que celui qui t'amène belle de toute la beauté, sage comme les temples, du fond lointain de tes contrées. Hier OU demain, le ha

peut-être eût évoqué en toi le souci de me connaître, mais est-ce le hasard qui put diriger ta

marche ers l'heure où les tentes prêtes de mon désir attendaient. Vois, ma pensée pour toi est

revenue d'exil. Mes voluptés, servantes agiles, emplissent à la fontaine les jarres qui nous vont désaltérer; ma patience rappelée de bien loin brode sur ces lapis les Heurs merveilleuses. Ma mémoire efface toutes ses pierres gravées et se prépare et se purifie pour la plus belle des effigies. Des instants chanteurs qui furent mes familiers disposent des lampes atténuées et la lueur doit rivaliser seulement avec le laiteux éclat de la perle qui se noiera tout à l'heure en notre flamboi. Mais que tu es belle et grande et que tes peuples doivent être orgueilleux et énamourés ! Sans doute, des vaincus et des esclaves les servent, et toute leur vie coule en une heureuse méditation qui monte vers toi et t'enveloppe de ses gazes menues et innombrables.

— Non, dit en riant la Reine, mais je ne suis point venue pour que tu admires ma beauté, je suis venue pour comprendre ta sagesse.

— N'appelle pas Sagesse ce qui fut, jusqu'à toi, le déguisement de mon âme, et que je croyais, (ô fous et ignorants sont les prétendus sages,) mon essence même. Ma sagesse d'hier? le ciel est vide, personne ne tient le glaive de justice, la bonté n'est que la fraîcheur des soirs. La beauté, c'est le reflet de nous-même, sublimé, d'après nous embelli, que nous recherchons de toute la fougue fragile et la débilité de notre connaissance, mais qu'importe... Ta beauté a fondu ma mémoire.

— Roi Salomon, je suis vieille comme le monde.

— Qu'importe! Moi aussi, je me suis vu au fond des songes, comme au fond de noirs caveaux...

— Roi Salomon, je suis, en réalité, vieille comme le monde.

— Alors comme la jeunesse qui court depuis tant de mille ans et comme l'aube aux bras toujours frais, comme la douceur exquise du sommeil i'avorable.

— Roi Salomon, m'aimerais-tu, si tu me croyais vieille comme le monde?

— Quelle est la minute de la durée, qui donc a vaincu Azrael?

— Moi, dit-elle; et elle sembla au roi grandie et transfigurée.

— Oui es-tu? dit-il.

— Tout ce qui se peut féconder, la mère de la mort, et toute la grandeur de l'apparence et toutes les fleurs au bord iu néant.

— Alors, je le prends.

Comme au cœur éclatant d'un colossal lotus et

des pétales couleur d'astres flambent dans la nuit, les deux amants sont ( ; iendus; les 1&lt; .m: ^ cheveux

de la reine se sont dénoués et enlacent le corps de l'amant et partout où ces cheveux se posent un baiser s'éveille. Le lotus triomphal croît avec leur bonheur et s'élève au un du ciel et lei COmme des Orbes d'or, de glace et des roues de

feu viennent faire cortège à l'ascension lente. La

tète du roi repose sur l'épaule de la reine; l&lt;-s lèvres entrouvertes, le col gorille et remerdirait un enfant apaisé. Bile a dans toutes les

courbes de son corps la majesté absolue ; l'amplitude de son regard occupe les larges voûtes des mondes; on dirait que quelque chose de nouveau va naître parmi les landes sans fin de l'être, qu'une totalité va jaillir et illuminer. La voix de Balkis s'adoucit encore.

— Roi Salomon, tout à l'heure je m'évanouirai. Créature issue des. profonds désirs de l'humanité, tu auras serré dans tes bras le but même de ses désirs. Pourtant la volupté que je te puis donner est si passagère que demain tu n'en auras que le souvenir et ce sera en toi, comme une belle idée qui aura germé et sera arrivée à la plénitude de son essence. Et pourtant j'ai pour longtemps orné tes sommeils. De cette nuit les barques du souvenir descendront vers toi, et ton bonheur d'aujourd'hui, ce sera ta chère blessure de demain. J'ai paré d'une image le fond vide de ton horizon. Et puisque je suis un fantôme, nulle trace ne demeurera de notre étreinte. D'âmes vieilles, nulle puissance ne pourrait créer une âme neuve. Notre étreinte restera stérile; mais en toi, à des heures tendres, des sources jailliront, tu te pencheras pour les écouter bruire, tu te relèveras pour redire leur musique aux hommes.

La vision reculait, se perdait; il sembla au rêveur qu'il était Salomon ; que devant lui était la reine, non plus brillante, mais affligée, qu'une beauté calmele baignait; il revit la petite maison delaville, et Risphah qui murmurait: malheureux, malheureux. Un miroir lui renvoya sa face. Ali ! cert n'était point celle du roi SaIomon,mai&gt; une creuse et hâve face de douleur. Il rouvrit les yeux.t S'étaient autour de lui les objets familiers, et Risphah qui pleurait s'essuya les yeux et lui prit les mains muel retomba à un délirant sommeil.

CHAPITRE V

LE SECRET

Des trompettes avaient parcouru la ville. Elles précédaient un héraut qui annonçait pour des jours proches, les fiançailles de la princesse Marie avec le roi de Scanie, un vaillant guerrier revenu lauré de guerres orientales, et qu'à cette occasion les munificences impériales ruisselleraient par la ville. En attendant des grâces furent répandues et les prisons s'ouvrirent et c'est ainsi que Samuel avait été rendu aux siens, malade. Ces jours-là aussi l'empereur avait reçu avec faste les envoyés du roi d'Hibernie. Ceux-ci, entre autres affaires, demandaient au sérénissime empereur qu'il voulût bien permettre que Laurent Télice, sujet de leur maître, les suivît à leur retour, ils espéraient que l'empereur mettrait au service de ce désir sa suprême persuasion et au besoin même une parcelle de sa force. Sans trop s'expliquer et faisant connaître que Télice n'était point un criminel, mais seulement que son refus de rentrer dans les terres de son roi, allait le revêtir des aspects de la rébellion, le Roi sans menacer, son vœu méconnu ne voulant pas déchaîner un sanglant litige, insistait au nom de L'ancienne alliance et d'une chaîne de services mutuels (Mitre les deux puissanc

Télice, consulté, demanda un peu de temps pour des préparatifs et pour s'affranchir d'une obligation qu'il croyait avoir contractée vis-à-vis du grand accueil que lui avaient concédé et l'empereur et la ville. II souhaita que les fiançailles de la prim lui fussent occasion d'offrir à la Aille un produit parfait de son art, et que l'heure du bonheur pour la princesse, avant d'être acclamée par les sonneries et l'artillerie, sonnât au cadran d'une merveilleuse horloge qu'il voulait offrir au palais dont la ville s'enorgueillissait, Un souci de ne point paraître accepter d'un vassal, un peu de dédain aussi amena l'empereur à indiquer «pie la cathédrale lui semblerait endroit plus séant, el qu'ainsi tons pourraient jouir de la belle œuvre et Télice y souscrivit en disant : alors je ferai d'antre sotie.

Sa maison devint, pour de longs jours, comme elle l'avait été auparavant pour de brèves durées, close. Les fenêtres par les soirs étaient de bi ardentes. Seuls les marchands de précieuses matières étaient accueillis dans les salles basses, et les sculpteursel les ornemanistes n'étaient point admis à oir l'ensemble du travail auquel ils participaient. Nul curieux, nul courtisan ne put pénétrer dans la maison fermée. Une aile latérale de la cathédrale, près du chœur, fut abandonnée à Télice,etlespièces y furent secrètement transportées. Pourtant, avantla célébration de toute cérémonie, l'empereur voulut voir par lui-même comment était conçu le labeur de Télice.

Sur un mur polychrome, rouge, semé de passiflores dorées, le corps sombre de l'horloge massait ses bois précieux et l'or de sa polyphonie. A la base, un vieillard étendu, couronné de lauriers, la barbe longue, comme les païens avaient coutume de figurer les vénérables fleuves, était couché; son urne était vide, et autour se pressaient des enfantelets de métal ; des formes de branchages et de guirlandes partaient de leurs mains qui escaladaient la caisse en bois noir où couraient et frissonnaient de beaux reflets comme sur le poil lustré d'une bête en plein soleil. A côté, au long de cette caisse, une grande forme couleur de fer, grise, tenait une baguette, son bras se leva sous la lente poussée d'un ressort et frappa le panneau central. Pour étendre le bras elle se détournait un peu; on n'apercevait que les plis couleur de fer de sa robe, et son capuchon qui couvrait sa tête et son bras étendu. Le panneau s'ouvrit, deux oisillons d'émail chantèrent, sur lesquels deux mains s'abattirent, et d'une petite porte une ballerine parut, salua, disparut. La mort la suivait. Elle portail la faux, mais sur sou squelette toute une robe d'émail richement gemmé tombait à petits plis lourds, et l'on n'apercevait,'outre sa face creuse, d'autres os* sements que ses mains et ses pieds; un licou à la main, elle entraînait les douze apôtres qui se vaient, puis un pape, un empereur couronné, une jeune fille, un soldat, et derrière eux, presqu croupie, courut une vieille courbée qui faisait le geste de ramasser et de grignoter, et alors une sonnerie carillonnait lente et funèbre. Mais la vieille se retournait, se redressait brusque et du doigt touchait une porte. Alors, sur un balcon plus élevé, un homme vêtu de rouge, à la tète dorée, venait et laissait tomber dans un bassin de métal, à grand bruit, douze pièces d'or dont le tintement signifiait L'heure de midi, et toute la cime de l'horloge, se garnissait de hérauts d'émail, et les notes du carillon sonnaientcomme notesd'orcomme fanfare de triomphe* Au-dessus d'eux, un grand aigle secouait ses ailes, jusqu'à ce que La grande forme couleur de fer retouchai ^r guette le vantail qu'elle avait ouvert, et tout rentrait dans le silence et L'immobilité et L'hoiiog

taisait.

— Qu'as-tu voulu dire, par là? dit brusquement l'Empereur.

• — Mais, Seigneur, rien; ceci n'est qu'un jeu de nié canique. Si vous voulez pourtant, admettez que des forces vives de la Nature, de ses fleuves à vous et de ses fleurs et de ses branches à vous, émane une obscure puissance créatrice, et voici cette statue, de métal ordinaire parce qu'elle est le labeur ordinaire de vos sujets, mais ce labeur robuste ouvre les entrailles du temps. La mort passe, entraînant les saints, les apôtres, les papes, l'Empereur même, et elle repasse derrière eux pour s'assurer que tout est bien fauché et que tout ce qui peut être glané, elle l'emporte dans son giron ; mais dès qu'elle disparaît, avec son cortège de calamités, arrive l'Or auquel elle n'a pu prendre sa puissance ni ses domaines, et l'Or réveille de ses joyeux tintements les sonneries de votre puissance et l'aigle de l'Empire bat des ailes, et tout est ressuscité. — Et je dis moi, s'avançait un clerc qui salua l'Empereur, que voici un blasphème médité soigneusement, soigneusement accompli et une insulte à votre impériale Majesté, ainsi qu'à celle de l'Eglise, votre mère, votre guide et votre soutien. Ce fleuve, selon les formes des païens ignorants, indique les forces qui gisent dans la terre où les démons forgent dans les mines les trésors du Mauvais, et ces branches d'or sont les rameaux de sa puissance. Cette forme gris de fer, et dont les traits ne peuvent s'apercevoir, c'est ce que ces philosophes dignes des bûchers appellent la Xa turc; ils se plaisenl insoucieux du pouvoir de Ken à la figurer comme une grande forme aveugle, el son manteau est incolore, parce qu'il est, à leur sens, au pouvoir de l'homme de remailler des plus riches couleurs, à son gré.Mais à ces riches parures, ils préfèrent en emblèmer la Mort, la Mon fructueuse pour eux, qui a fauché tant de justes, e( fauche encore les papes, les empereurs et les rois. Kl derrière ce brillant cortège, c'est, sire Empereur, leur patience assez longtemps Moitié à cropetons qui se glisse et ramasse tout. Cest leur image à eux, perturbateur s de la puissance et «le la foi, cet homme, idole d'or, et dont l'habit parodie la pourpre qui vient compter l'or, leur dieu, el .-dors les hérauts de l'Empire ont beau renaître, car après l'Empereur mort, revient l'Empereur vivant et l'aigle éployer ses ailes, la statue indécise de la Nature et de l'Avenir vient clore leur heure i baguette de fer, et l'heure dernière des puissances a sonné.

Voici ce «pie raconte, en la capitale, en notre Eglise, ce symbole. Un juste pressentiment t'a poussé à l'écarter «le ton palais. Nous ne le voulons point dans notre Église, on le peuple lirait la ereuse exhorlation.Nous repoussons ledon du Malin, et accusons Laurent Télicede lui être affidé

de ton!.' son àme, el DOUS le demandons «le le li
a rer à notre justice. L'Empereur réfléchissait. Qu'on ôte cela d'ici ; il désignait l'horloge.

— Seigneur, vous accordez l'homme à notre justice?

— Non, dit l'Empereur, il ressort delà mienne... Dans la prison du palais où Télice est enchaîné

des pieds et des mains, et fixé au mur par le milieu du corps, l'Empereur est entré.

— Télice, est-elle véridique l'accusation portée contre toi, ne saurais-tu t'en défendre devant moi? Je t'ai soustrait à la vindicte des clercs ; il se peut que surtout ton habileté les offense. Mais il m'est obscur aussi cet enseignement que veut donner ton œuvre.

— Sire Empereur, il n'y en a point. C'est pure mécanique, revêtue de sculptures et d'ornements les plus appropriés et amusants que j'ai pu trouver.

— Ils m'ont dit que la petite vieille qui suit le cordes puissances, si elle n'est point, comme ils

Pont dit, la patience des ambitieux qui espèrent la fin des droits qui viennent de Dieu, c'est plus blasphématoire encore, l'image d'une seconde mort, et plus totale, qui, dans les réseaux incolores du néant, accumulerait les âmes.

— Je n'y ai point pensé.

— Et que signifie l'homme en rouge qui fait sonner midi au son de ses pièces d'or? — N'est-ce point un moyen facile et nouveau «1»'

faire résonner douze coups, on frappant de douze houles un disque de métal ?

— Télice, ne me trompe pas. Je Bais ce qu'on dit de toi, et peut-être ils ont raison ceux qui t'épièrent. Veux-tu mettre ton pouvoir à mon servi*

je te sauverai du bras de l'Église.

— Quel pouvoir! il est bien mince, je suis adroit à tous ces arts...

— Télice, ton ame n'est plus à loi, et tu sais faire de TOr. C'est cette puissance que tu as voulu affirmer, je le sens, je le devine ; je la veux confisquer, ou tu meurs; fais de l'or pour moi, OU tu meurs.

— Vous pouvez me faire mourir. Je ne saurais créer de l'or.

— Prends garde, la torture est amère. Tu feras

de l'or pour moi OU tu mourras. Ce n'est point

pour rien que le Roi d'Hibernie te réclame, il connaît ta puissance. Gomment es-tu venu i

— En allant droit devant moi, à mon bon plaisir; je ne sais point faire d'or.

— Prends garde, ma torturées! sévère. Il appela, ens entrèrent avec des réchauds et des brodequins à clous.

— Je ne saurais.

L'Empereur réfléchissait. 11 renvoyad'un geste les tortionnaires.

— Télice, ne l'opiniâtre pas. Je sais que tu t'es dit le maître de l'Or; je veux bien suspendre ta torture, mais tes os craqueront, sois-en sûr.

— Ah Sire, peut-être ai-je dit que j'étais le Maître de l'Or ; qui en a un peu est son maître, peut aller à droite, à gauche, au nord, au sud et rester libre et fier; il donne et ne demande pas. Par les arts mécaniques, j'en trouve assez pour rester libre et oisif de longues heures, après avoir longtemps peiné, et peut-être trouverai-je des secrets par lesquels les barques iraient plus vite sur le fleuve, et les ouvriers travailleraient plus prestes et plus heureux. Mais c'est là toute une problématique divination ! L'or que tu cherches, sire Empereur, et qui dans ton empire nulle part ne gît dans les entrailles delà terre, il est dans le cerveau de tes sujets, dans leurs doigts, dans leur rapidité. ..

— Mais alors, ils deviendraient, grâce à leur activité, maîtres de l'or, et plus puissants que moi.

— Vous êtes leur Maître et ils vous aiment.

— Chansons, dit l'Empereur. Il rappela les tortionnaires.

Le cri douloureux se brise aux voûtes sombres ; le feu du réchaud colore de sang la cuirasse de l'Empereur, les doigts craquent, ce sont des gémissements, la torture s'interrompt. Eh bien? dit l'Empereur.

— Ah, Sire Empereur, je suis cruellement puni. Ah ! d'avoir jonglé avec des mots, d'avoir été spé cieux, drôle, spirituel, ahl d'avoir résumé des pensées, d'avoir dit brièvement des choses longue Tout le monde est le maître de l'or, qui en sait fabriquer de sou travail, mais je n'ou ai pas, je ne sais pas en taire...

— Tu réfléchiras, dit L'Empereur, de bonnes tortures auront raison de cette brutale opiniâtreté. Eu attendant tu garderas ma prison, OU plutôt elle te gardera bien. Si puissant sois-tu, et en dépitdes auxiliaires diaboliques que tu possèdes, lu parleras, tu seras mien, toi et ton pouvoir, ou tu pourriras; et Télice demeura seul et sanglant dans son cachot.

L'Empereur était rentré au Palais. Il manda plus sages conseillers et leur dit : Ai-je raison d'agir ainsi, et donnez-moi les raisons, qui t'ont que j'ai raison?

Le plus ancien de ces vieillards arli&lt;

— Sire, tout, ce qui existe jusqu'à la région il pirable du ciel, dans les limites de l'Empire

de droit délégué par Dieu, et transmis par héri. bien Impérial. Il est incontestable qu'avant

tout et Luit d'abord le BOl est. vôtre. Don.- à vous

tout d'abord ce qui est produit du sol, les moissons, pain terrestre que «&gt;us distribuez après Dieu, les fleurs qui veloutent la terre, les i ; |i,hsms forêts, greniers énormes des viatiques d'hiver, ci lesfleu
: l.'s rivières, chemins parmi votre domaine, et les sources jaillissantes; à vous aussi les bètes des airs, des eaux, des forêts, nourritures nécessaires; et ceci est sanctionné par les plus antiques lois; la Bonté qui est une face de l'Autorité daigna que les bêtes domestiques parussent le propre de ceux qui les élèvent comme les légumes appartiennent à ceux qui les arrosent de leur sueur, mais votre possession, si elle exigeait tous ses droits, serait entière, et de cela le tribut que tous vous doivent est le signe et la preuve toujours évoquée. A vous ce qui adhère au sol, les maisons, les palais où vous logez vos féaux sujets de même que de vos champs vous les nourrissez. Tout sur le sol est vôtre.

L'homme qui vit en votre Empire, qui s'y loge et s'y nourrit, est donc plein de vos substances, dont malgré toute redevance il doit vous être reconnaissant. Il vous doit son service et son affection. Comme les pensées ne peuvent naître sans la permission de Dieu, dont vous êtes le perpétuel légat, sans Taccord heureux, dans le corps humain, des denrées qui proviennent de vos larges réserves, les pensées doivent être vôtres. Donc Laurent Téjtice, qui vit sous votre domination, dans L'enceinte immense de vos biens, s'il est solvable, et les moyens pour cela sont illimités en vos mains, vous doit payer tribut, en argent, pour le pan de terre et de mur qu'il occupe et en esprit, pour les pensées qui vivent en lui, sous votre droite protectrice. Donc, s'il possède tel merveilleux secret, il vous en est débiteur, à moins que vous ne l'en dispensiez, et lui en rendiez possession, moyennant la raisonnable dîme, ainsi qu'il est d'u pour toutes inventions en Votre ville et le demeurant de vos terres. De plus, pour qu'une évaluation de l'impôt sur cette idée et ses accomplissements soit possible, il faut qu'il la communique. C'est donc justement que vous le retenez en votre chartre.

— Vous oubliez, opposa un autre vieillard, qu'immémorialement les trésors cachés ne peuvent être révélés qu'à la condition que le bien du Souverain s'en accroisse pour la plus forte partie. Dans votre énumération des richesses dont la Couronne peut faire le luxueux et bienfaisant étalage, n'omîtes-vous point de ranger les mines et les filons de fortune qui sillonnent la terre? Paranalo
g-ie on peut déduire de la prérogativede l'Empereur sur les trésors brusquement mis au jour, un incontestable droit sur des trésors découverts par l'habileté et l'expérience. Cela n*in6rme point votre dire, mais le fortifie d'une autre raison. Je suis d'accord que les pensées écloses en cette étendue de la terre, rangée sous la même autorité, sont «les de cette autorité, que donc l'invention de Télice est sujette de la volonté impériale, et qu'il lui est imposé de rendre à César ce qui appartient à César.

Oui, mais les clercs qu'en peuvent-ils dire ? Ne tenteront-ils point de vous prouver que le domaine de l'Esprit relève d'eux? A cela, sire Empereur, nous vous soumettons à répondre, que ce n'est point domaine de pur Esprit. Sans doute César, vicaire de Dieu sur la terre, peut remettre aux pouvoirs de l'Eglise, à ses mains fortes et frêles, le blasphémateur et l'incroyant, mais rien ne prouve, et ne pourra prouver, si la porte du cachot demeure bien verrouillée, et si l'on n'écoute pas telle sollicitation du captif, pouvant désirer la présence d'un chapelain que Télice blasphème le moins du monde. Il est, à cette heure, comme le navire d'un pirate, traversant l'estuaire de votre fleuve, chargé d'un riche butin. Si vous le saisissez, en donnerez-vous part au clergé, ou le laisserez-vous proclamer un droit, sous le prétexte que ce pirate était probablement un mécréant. Non, Sire, l'Eglise a souci des âmes, et n'a point puissance sur les corps. C'est de vous que ressort la rébellion de Télice, s'il reste muet, ou le bénéfice de sa parole si vous l'induisez à vous totalement renseigner.

— Et s'ils ne sont pas contents? je n'aime point avec eux d'interminables difficultés.

— Alors, Sire Empereur, abandonnez-leur autre chose qui regarde l)ieu nettement le IlovaumCieux.

— Mais quoi? dit l'Empereur rêveur...

— Qu'est-ce? que veut-on?

C'était un officier de la prison, Sire Empereur; nous avons, selon votre ordre, requis le plus i rimenté des médecins de votre ville, il nous a paru que ce devait être le vieil Ezra. Mandé, il i îst venu en hâte, mais mis au courant et introduit dans le cachot, il s'est borné à onçuenter avec zèle les plaies du captif. Il refuse d'assister à la question. Appelez-moi, dit-il, pour guérir le mal (pie aurez fait, ce sera mon devoir de nie pencher vers ce malheureux et de le soulager, mais lui donner des forces pour graduer l'instant de faibless son âme vous appartiendra et où pour
ront dans sou cœur cueillir l'oiseau rouge et blessé de son secret, je ne m'y prêterai point. » il a posé ses mains sur le malade qui s'est endormi, est parti.

— Gomment, vous avez laissé échapper tel rebell(

— Il eut tel grand air, tel aspect de force vénérable que n&lt;ms eûmes les mains comme clouées, Nul n'eût osé attenter à ce * ieillard.

• — Qu'on le. cherche, qu'on l'amène, votre léte.M L'officier s'était Incliné «m sortait.

— Suc Empereur, dil nu des conseillers, voici le fruit de la grande bonté de votre loi, et de la débonnaireté de votre accueil. La ville est le paradis pour ces gens d'autre race, pour ces gens d'autres pays, qui viennent ici vivre comme en leur terre natale, et ne vous aiment point et ne nous aiment point. On ne les aperçoit guère fréquentant l'Eglise, en revanche on les aperçoit fort sur les marchés, sur le pont des bateaux de commerce, et dans les profonds magasins qui bordent le fleuve. Sans doute ils soldent le denier de César, mais qu'est-ce que ce denier en présence de la masse d'or qui de leurs mains devrait ruisseler en vos coffres! Je ne sais point si le secret de Laurent Télice vous sera de grand profit. Certes, si la rumeur dit vrai, et le personnage est énigmatique, et je crois en effet qu'il possède les secrets de merveille. Mais ces étrangers, Sire Empereur, vous les avez en votre main, vous n'avez qu'à presser et le vin de richesses ruissellera dans vos cuves. Pour cela point n'est besoin de tortures; que vos hérauts touchent de leur verge les portes de leurs palais, que vos soldats s'emparent de leurs magasins et de leurs nefs, et je vous proclame deux fois plus riche que vous ne l'êtes à cette heure.

— Mon droit est-il certain?

— Certain? des plus certains. Que font-ils en votre terre. Comme des arbres apportés d'ailleurs, ils y ont planté des racines, ils produisent des fruits. Ceuillcz, cueillez sans crainte.

— 11 me déplairait de dépouiller tant de gens, je craindrais de voir dans les fêtes leurs faces baves et tristes me regarder et m'accuser d'avoir fait pousser L'herbe amère, là où prospérai! L'arbre à beaux fruits.

— Bannissez-les, vous ne les verrez plus, mais ne bannissez que leurs personnes, et que leurs biens continuent à décorer notre pairie; ou Livrez-les à L'Église, elle saura leur trouver leur crime et châtier leur pensée, tandis que vous aurez pris soin de leurs corps.

— Je vous remercie, mes sages, mes féaux, mais ne deviendrai-je point celui qu'on cite comme un avide, ne serai-je point pour les hommes couleur

de l'or amassé, au lieu d'être couleur de l'or conquis et gagné sur L'ennemi?

— L'or est couleur de L'Empire, sir.' Empereur, l'or de la terre est Le bien de César.

— J'y vais réfléchir. Aile/ pour moi questionner encore Télice et veillez qu'on m'envoie le vieil Ezra. Il se leva. Les conseillers sortirent en s'encourageant et se félicitant mutuellement. L'Empereur se promenait dans une vaste galerie attenante à cette salle.

— Sire Empereur, Sire Empereur, ne voulez-vous pas maintenant tenir votre vrai conseil, avec un vrai sag-e? et le fou Thrasylle vêtu de jaune et de rouge, ceint d'une ceinture à sonnailles, des bracets à sonnailles à ses poignets et à ses chevilles, des grelots à son bonnet, des grelots à sa longue batte, camard, difforme, la face jeunette, les yeux énormes, la démarche vieillotte s'avançait vers lui de toute la rapidité de ses petites jambes torses.

— Tenir conseil avec toi, eh sans doute ! à qui doit appartenir l'or, messire Fou?

— A tous.

— Et pourquoi ?

— Pour que tous puissent le donner. Ah s'il n'appartenait qu'à un seul, qu'à vous, vous ne pourriez plus sortir de votre palais. Tous les g^ens de la ville se coucheraient sur le passag-e de votre cheval, s'écriant, Sire Empereur, écrasez-nous, mais donnez-nous de l'or. S'il était à vous seul vous devriez doter toutes les fdles de la ville, qui perdraient, si vous confisquez tout, la part la meilleure de leur beauté, et aussi vous devriez vous occuper de toutes les courtisanes qui foisonnent par ici, à ce que marmotte la chronique, car vous seriez dispensateur de toutes les joie de vos sujets. Mais, si vous prenez tout l'or, Thrasylle sera plus prospère, car vous lui en donnerez beaucoup, vous serez fatigué de votre fardeau, et ce que vous aurez pris aux g-ens raisonnables, vous serez assez raisonnable pour le donner à un fou.

— Et si tu avais tout l'or, Thrasylle, qu'en ferais-tu ?

— Je prendrais desécus et les planterais en terre pour voir s'ils poussent «Gela n'a jamais et

On y tient trop pour ris [uer qu'ils s'égarent et que les salamandres ne les dévorent, J'enferais des cachettes et je ferais annoncer mystérieusement que près d'un aulne non loin de deux saules, il yaunû caché, et alors tous les hommes remplaceraient les bonnes femmes qui vont chez les sorciers et je ferais tenir un livre des questions et des répoi pour avoirles plus plaisantsdevis du monde. Je ferais mettre dans tous les cabarets en face des tonneaux, une pièce d'or, et qui prendrait l'un ne pourrait toucher à l'autre, et devrait longtemps regarder les autres boire, pOUT mettre nos sujets entre deux suppliées, et je chargerais des sergents d'en perdre pour que des gens malheureux à l'aube soient heureux tout le jour, et ces jours-là, il faudrait enfermer et garder chez eux tous les avares, pour qu'ils deviennent d'une belle teinte jaune, et pdent le reflet s'ils n'ont jtas la chose elle-même. Voici, entre mille, quelques-unes des sages mesures que je prendrais.

— Bouffon, tu bouffonnes, c'est ton métier.

— Connue les conseillers conseillent. Sire Empereur, pourquoi les conseillers sont-ils tous de vieux  ieillardc C'est qu'on ne demande conseil qu'à ceux qui possèdent l'expérience.

— Et comment acquiert-on l'expérience?

— En se trompant, en se reprenant, en méditant sur ses erreurs et celles d'autrui.

— Alors c'est à force de commettre des erreurs et d'en voir commettre qu'on devient capable de Lien conseiller?

— Tu m'ennuies, Thrasylle, vas-t'en.

— Je m'en vais et je vais conseiller à la Princesse de se munir de très vieux vieillards, de ceux qui ont le plus maladroitement heurté la sagesse pour qu'elle les emmène et étudie à loisir les bosses qu'ils ont au front.

Le vieil Ezra, conduit par un officier du palais, attendait le bon plaisir du Souverain.

— Et bien, vieillard, jusqu'ici je t'avais cru sage, au moins prudent. Sais-tu que sous couleur d'humanité tu me censures simplement.

— A peine censurai-je le gardien de votre prison.

— Pourquoi te refuses-tu au service attendu de toi ?

— Il est dans la ville bien d'autres médecins capables de tuer de concert avec des bourreaux. Laissez-moi partir.

— Ezra, d'où viens-tu? Il y a bien longtemps que tuas débarqué dans nos ports. Tu dois avoir ici ramassé quelques richesses, on esl venu bien souvent jusqu'à Ha porte acheter de la santé, et je conviens que lu es loyal marchand. La reconnaissanc maigre trésorier, mais la peur de la mort parlé abondamment, el amène les ducats en grand nombre sur L'autel du sacrifice. Je te le jure Ezra, tu marcheras droit sur ta chère route, si tu &lt;»l mes ordres.

— Qui sont?

— D'assister à la question.

— D'assister à la mort d'un homme?

— A la mort, à la mort, certes non ! Cesse de mettre devant mes actes un miroir sanglant. Non. pas à la mort; mes bienfaits le doreront plus qu'il ne le fut jamais, plus que. son art ne le saurait faire s'il me dévoile ce que je veux savoir. Si Télice cède et que son secret devienne le mien, il n'est rien que je lui veuille refuser. Mais admets qu'il 86 terre en son silence, comment pourrait-il profiter de BOD or? Pouira-t-il sans craindre d'indiscrètes et pressantes interrogations déployer le luxe dont il a certes le désir. Ce a'esl point pour rien, pour Bavoir, &lt;pfil a recherché l'opulent secret. Que veut-il? Je ne présume point qu'il pense, par la puissance de l'or, attenter aux droitsdes couronnes ; si cela. 'tait la hache couperait en dci son secret. Ce qu'il dé? sire, c'est le faste, sans doute, et libre, étalé*, à plein ciel. Je lui donnerai une belle place dans l'Empire. Va, dis-le-lui, amène-le ici, repentant et aincu. — Il ne saurait venir, ses chevilles sont brisées.

— Qu'on le porte.

— Inutile, il ne dira rien.

— Et pourquoi ?

— Parce qu'il ne sait rien.

— Vieillard, tu nous braves.

— Hélasnon, Sire Empereur. Télice nedirapoint ses secrets, parce que ces secrets n'existent pas.

— Il est féal du diable !

— Il n'est point de démon hors en ton cœur. Quel brasier de désirs s'allume mal à propos en toi ; quels appétits chimériques te sollicitent, toi gorgé de tout, voilà les plus séniles contes des nourrices grognonnes qui te pénètrent et ta cruauté en est exacerbée. Des propos enfantins t'amènent à ternir de sang ta bonne renommée. Que croit l'Empereur? les propos des vieilles vendeuses d'herbes quand passe un homme habillé de velours; ne t'a-t-on pas encore conseillé de te défier uniformément des gens maigres, ou sont-ce les plus gras que tes conseillers te désignent comme de formels ennemis...

— Tu es l'ami de Télice?

— Non ; je le plaignais déjà de faire consister tout son bonheur en mascarades, en gouttelettes de joie, en pintes vidées; je le plaignais de croire que tout en ce monde est jeu d'adresse, je n'aimais pas son triomphe; je le plains maintenant que son adresse et son triomphe le tuent. Qu'ils sont sages ceux qui mettent leur bien en la parole insaisissable !

— Tu es de ceux-!

— Peut-être, Sire Empereur.

— D'où venais-tu quand déjè vieux tu l'installas dans ma ville ? Il circule aussi sur t&lt;»n compte d'étranges légendes. Des vieillards disent l'avoir lOUjoursyu,et toujours ton aspect eût été le mémi nérable sans être caduc. Situ ne possèdes pasla pierre philosopliale, on prétend que tu connais les philtres, et que tafigure n'est qu'un masque, voilant quelque sombre inconnu. 11 me déplaît que mon Empire hanté, mais enfin par égard pour ta noble barbe et ton attitude qui ressemble à celle des saints de vitraux, je tic t'inquiéterai pas, si tu obéis. Je ne te demande même plus d'assister à la torture de Télice. ïu es un homme doux, je te Laisserai agir avec douceur. Va vers le prisonnier. Toi &lt; jui es un sachant, dislui des choses irréfutables ; dis-lui que s'il ne nous donne pas BOH secret, toi on t'a promis tant d'honneurs pour le rechercher que tu vas commencer la quête merveilleuse, et qu'alors ce secret ne vaudra plus rien. lYrsuade-Ie. Sers-toi de la menace, emploie la terreur et, comme tu l'entendras. la torture. tic n'est plus un ordre sous Lequel je te plie, une prière que t'adresse tou Souverain bienveillant. Tuas, en cette a flaire, mes pouvoirs. Va.

— Sire Empereur, c'est mutile. Télice n'a pas de Becret. — Ah! vieillard de malheur, vil impie, vil rebelle; ma force te matera. Holà ! gardes, qu'il soit le compagnon de Télice. Emmenez-le.

— Que l'ombre descende sur toi, dit Ezra.

— Voici mes ordres, dit l'Empereur au chef des gardes, pendant que deux hommes emmenaient Ezra. Cette nuit la torture, j'y serai; demain, si la douleur est restée muette, la mort. Qu'on ferme les portes de la ville, qu'on emprisonne les amis de ces gens-là. Qu'on prévienne les clercs qu'ils auront des consciences à juger. L'Empire va reprendre, sous ma volonté, un étroit cilice. On m'a bravé, je serai dur, jusqu'à ce que le temps m'ait fait oublier cette heure désagréable. Oui, je serai dur, mais pas envers toi, princesse Marie.

La princesse entrait. — Père, que s'est-il passé? Je vois le vieil Ezra emmené par des gardes, on dit que Télice est en prison. Ces gens-là ont durci votre face, vous êtes soucieux. Mon père ne serait-il plus le bon Empereur dont la douceur est révérée autant que craint le courage? Je venais justement vous demander une grâce.

— Et laquelle?

— Seigneur père, tous ces gens-là qui vous ennuient, donnez-les-moi ; je les emmènerai en Scanie ; j'aurai tant besoin de fous dans mon royaume, de fous de toutes les couleurs, qui me diront les contes les plus divertissants. Il i'y a plus qu'eux qui soient de bon auteurs. Dites, voulez-vous, père?

— Non, ma fille, le respect que nous avons de nos droits passe avant notre tendresse, mais si tu ri un fou, je te donne Thrasylle. Aussi bien ce n'est plus ici la place d'un fou ni même d'un plaisantin.

— Non, mon père, je refuse Thrasvlle, il ne dit que des choses raisonnables.

— Alors, contente-toi de ton fiancé ; s'il est un fiancé comme tous les autres, il doit te débiter mille folies, et de celles que tu aimes. Vous avez hébergé dans ce palais, princesse, passablement de cerveaux brûlés, c'est un peu de votre faute s'ils sont maintenant à la géhenne. Vos oisillons couleur du temps vont devenir un peu rouges, que cela nous serve de leçon. « Il est un grand amour, très grand, que les sujets portent à leur Empereu 31 le com
mencement d'une de tes chansons, quelle est la suite?

— Je n'ose pas la dire, nous êtes en colèl

— Dis.

Ils pleuraient, ils pleurèrent

ruisseaux de sang*. Quand &lt;&gt;n mît son corps en terre l'A ijne son àmt ;'i pa* lents, S'en allait, s'en allait à L'enfer.

— Mais c'est une vieille chanson pour les enfants; . it de L'Empereur des écus d'or qui avait pour premier ministre un magicien, pour second un fossoyeur, pour troisième un cordonnier.

— Et pourquoi?

— C'est qu'il avait de très grands pieds, pour mieux marcher dans le sang. Sire Empereur, je ne ris plus, je ne ris plus, vous me faites peur, soyez clément.

— Tu n'as rien à craindre.

— Oh, vous ne jouez pas, vous ne plaisantez pas. Ai-je donc si à craindre déjà auprès de vous que vous me vouliez rassurer?

— Tu n'as rien à craindre, te dis-je.

— Père, père, je veux la grâce de tout le monde et alors je vous raconterai toute une longue histoire de printemps, dont l'héroïne c'est moi qui aime, dont le héros c'est votre gendre de Scanie, dont le deus ex machina, c'est un bon Empereur, très bon, très bon.

— Allez, folle, rentrez chez vous, n'ensortez pas, ne mettez à votre fenêtre ni vos yeux ni vos oreilles, ce qui se passera ce soir, au palais et à la ville, ne concerne point les petites filles. Vous voici, chef des gardes, venez avec moi et envoyez chercher les capitaines, ,1e vois clair, j'agirai droit, chef des gardes, venez jusqu'à la prison d'Ezra et de Télice.

— Sire, j'accourais vous prévenir, le cachot est vide.

— Vide, et comment ?

— Les portes sont restées closes et les Fenê verrouillées.

— J'en jure mon sceptre, tout trahisons seront punies, venez avec moi.

LA RÉVOLTE

La ville résonne sous le lourd pas «les patrouilles. Des reîtres dans les maisons éventren! les lits, vident les armoires, boivent à la cave, fumante des torches qui en explorent les recoins, volent augTenier la torche au poing pour en étudier les cachettes, et des femmes pleurent au pas des portes, et «les hommes chassés de chez eux pour De pas gêner les perquisiteurs serrent les poings. Les tambours battent, le pas pesant des hallebardiers sillonne la ville. Ils vont aux portes renforcer les postes, les chaînes sont tendues de quartier en quartier, mais qu'y a-t-il, personne ne sait rien parmi le populaire foulé et bousculé. Que s'est-il ? On a voulu tuer l'Empereur, crie quelqu'un et sur la place du Marché la populace affolée s'indigne, crie, et se porte vers le palais. La trompette sonne, on voit parmi les cavaliers, roide et lier. l'Empereur. Ce n'était donc pas cela, le populaire s'émeut : qu'est- imme il est à certaines places trop abondant, les gens d'armes lancent leurs chevaux sur les groupes, et des mains d'inoffensifs passants se portent vers leur poignard. La cloche de la cathédrale sonne, c'est le lugubre tocsin des feux de malheur, et la ville est bruyante, on court, on s'interroge; le galop des cavaleries sillonne les rues. Voici des hérauts : ordre au peuple de rentrer dans ses maisons, les bons seront épargnés, les traîtres punis; pourtant voici la maison d'un bourgeois inoffensif qui s'emplit de lumière et de cris. Un boucher abat d'un coup de couperet un lansquenet qui en riant l'a un peu touché de sa pique. Les lansquenets le tuent, et après un bref silence d'horreur, voilà le cri aux armes qui s'élève, et les hommes parcourent les rues criant: Laurent Télice a été emprisonné et torturé.

Un grave conseiller royal harangue le peuple. Télice a été emprisonné, il possède le secret de l'or, il l'a refusé à l'Empereur, il s'est évadé de prison, que ceux qui savent où il est le dénoncent et se montrent ainsi féaux sujets. La ville a été empoisonner et pervertie par les étrangers; qu'on les chasse. L'Empereur permet qu'on les pille. Lansquenets et gens du peuple entrent pêle-mêle parmi les maisons des riches. On s'insulte entre voisins, et voici que le tocsin ne sonne plus sans prétexte, car les flammes rouges escaladent une des maisons de la ville; le sang coule. Voici maître Asverus, il est riche, il a des maisons et des navires. Daguons-le, mais un lansquenet tombe, puis un autre, et la lutte se déchaîne. Maître Asverus et 1rs siens sont passés dans un chemin de sang; le tocsin sonne, les rouges étendards du Feu s'appellent et se répondent de place en place. On tue en raisonnant, en s'informant et l'horrible fanfare du meurtre avec ses cris, avec ses tambours avec ses pas lourds et nombreux, ses appels de rage, ses appels de détresse, se déchaîne sur la ville. C'est une clameur continue, incohérente, inconsciente. Des gens regardent de leur fenêtre en s'armant, d'autres tombent sur le pas de leur porte, frappés parfois par leurs partisans et aec le tumulte et L'ignorance un peuple s'égorge sans Savoir pourquoi, et toute une partie de foule s, porte vers le palais, hurlante, sanglante, s'écriant Télice, Télice, et lutte avec les gens d'armes, et des gens Be battent pour L'Empereur, d'autres pour les droits de la ville, et d'autres simplement se défendent dans cette immense bagarre, et les sonneries des trompettes de guerre persistent effrayantes et déchaînant le combat à toutes les ftmesl Pourquoi, on n'en sait rien! On veut Télice libre, on veut L'Empereur tout puissant. Des vieilles voient passer sous les étoiles les anges d'extermination, et de pâles formes blanches fuient par les ruelles encore sombres, et des gens se battent près du fleuve, auprès des barques.

L'Empereur et son escorte sont allés droit à la maison d'Ezra. Dans la rue déserte, le bruit n'avait pas encore pénétré. La maison était tout éclairée, la porte était ouverte, l'Empereur se précipita. Dans la grande salle, Ezra était debout. Télice était étendu près de lui, et dans le fonds de la salle Samuel et Rizphah. Ezra s'avança vers l'Empereur. Sur une table un vaisseau de bois laissait filtrer une lueur de pourpre qui emplissait toute la salle, et c'était cette lumière qui vive s'élançait par toute la maison, miraculeuse, légère, comme un beau feu de soleil couchant.

— Je t'attendais, Sire Empereur. Es-tu devenu fou d'égorger ta ville, pour punir d'imaginaires ennemis? Assieds-toi près de nous, écoute. Comme une force invincible courbe l'Empereur.

— Ici, lui dit Ezra, est le sang de Jésus, de celui qui fut le plus injustement tué. Il était dans ta ville, il y apportait la bénédiction. Il brille ce soir pour toi, comme un avertissement dernier, car il est temps encore d'arrêter le sang qui coule et le feu qui court. Par celui que tu révères et qui mourut seul et affligé dans d'atroces tortures, abandonne la voie sanguinaire. Le Graal est le conseil du ciel à la force. Ah î depuis que Joseph d'Arirnathie l'a remis en mes mains, j'ai cherché sur la surface de La terre L'homme pur et droit, aux mains exemptes de sang, 1»' souverain élu pour le 1 n'en fait, à qui le confier. Ce nYst point un talisman, Sire Empereur, son contact ne guérit point les malades, il ne l'ait point découvrir les trésors cachés, il ne donne pas le secret de l'or, il avertit que le bonheur pour chacun est dans le règne de la douceur et de la paix pour tous. Empereur, homme que tu es, ne sais-tu pas que demain la mort p ses phalanges sèches sur ton front, et que tu t'éCrouleras, et que ton sëpulchre dans la cathédrale ne sera (pie la fastueuse ltoîte, où un lien enfermé! Que t'importe le secret de l'or, tues le gardien de quelques milliers d'existences. Ton pouvoir te donne ce droit dç laisser tranquille oude conclure vile le mouvement transitoire de l'homme, de la naissance à la mort. Tu es l'Empereur, mais OU sont tes ertus d'intelligence, &lt;&gt;ù sont tes trouvailles d'esprit, qui construiront en ton frêle palais de muscles, l'être éternel qui te survivra ? Tu n'es qu'une rumeur. Ecoute le conseil de cette clarté muette. Mlle correspond aux enseignements que recueillit ton enfance. Sois humain, deviens digne

(homme de pardon si tu crois qu'on t'a offensé, homme (h 4 sens et d'intelligence, si tu te rends compte qu'en te désobéissant on t'a servi', dapprocherle sang du Sauveur. Il signifie, je te le dis, que tout supplice infligé est le seul crime inexpiable, Retire-toi et révoque tes ordres de carnage. Ce qui se passe ici, César, n'est point de ton domaine.

— Je t'ai écouté, j'aime entendre déraisonner les vieillards. Gardes, saisissez-le.

Au moment même la lumière s'éteignit, et quand l'Empereur et ses hommes eurent réussi à allumer des torches, toute la maison vide était plongée dans le silence, tout avait disparu, aucune trace ne demeurait ni du Graal, ni de son prêtre et de ses hôtes.

La foule hurlait devant le palais, Télice, Télice, on se battait. Ce ne fut que l'épée à la main que l'Empereur y rentra. Il chargea son héraut d'annoncer au peuple que Télice n'était plus entre ses mains. — Mais où est-il? — Nous ne savons. — Mais il n'est plus entre nos mains. — On vous trompe, peuple, s'écria une voix, Télice gît en quelque oubliette, ou Télice a été assassiné. Vengeonsle, et la bagarre aux mains de fer ressaisit à la gorge peuple et soldats.

De longs rideaux de flamme se moquaient agiles de l'accent sombre et triste du tocsin. On s'égorgeait dans les ruelles. Pendant ce temps, une barque lentement descendait le fleuve. Asverus disait à Ezra: Sire Roi, je reviendrai dans cette malheureuse ville, elle aura demain besoin de pitié. Roi Balthazar, est-ce la dernière fois que vous évoquerez la nef de Salomon? où est votre château de Saba, et depuis combien de temps assistons-nous à la douleur] et le roi Balthazar répondit : la Douleur et la Folie sont éternelles. Le GraaJ d'une douce clarté éclairait l'avant de la nef; nue grande forme de femme tenait le gouvernail.

TROISIEME PARTIE

CHAPITRE I

LES RETOURS

I

De longues années avaient neigé. Elles s'étaient lentement et majestueusement abattues une à une sur la crève déserte du monde comme des oiseaux marins que leurs éclaireurs préviennent qu'on peut séjourner en paix entre le sable et le soleil. Toutes après une minute d'attente cinglaient vers la terre habitée, vers les verdures et les clochers lointains, et l'essaim de papillons blancs des heures se levait autour d'elles, d'abord nombreux et nivéal, puis rare et contaminé des poussières jusqu'àce qu'elles se perdissent dans l'horizon. La terre avait souvent changé ses quatre manteaux, vert, jaune, brun et blanc. C'était toujours une petite vieille trottinant à côtédu temps malgré ses folies deprintemps et d'été, ses abdications fières d'automne, et ses séniles et négligés désespoirs d'hiver. Elle trotiinait toujours à côté du temps à égales enjambées, tout en se désespérant de ne pouvoir le suivre, et toujours prête à défaillir. Les modes avaient vont changé. Los armures s'étaient allégées, les toilettes de femmes s'étaient assouplies. L,«s fauteuils étaient moins durs. On se plaignait de la décadence de l'art, et d'une liberté toujours plus grande des mœurs. En revanche jamais les philosophes n'avaient mieux maîtrisé la course rapide delà vérité. Cette fois malgré ses faux-fuyants et ses voltes faces el ses mille ruses pour échapper aux chasseurs, elle était venue se mirer à des miroirs clairs, et les mailles serrées des filets de recherche s'étaient abattues sur elle. &lt; m «'(ait souvent mécontent des vendanges et toujours content du vin. Les nefs hardies axaient déchiffré les mers et noté de nouveaux territoires, où 1rs us des anciens royaumes étaient immédiatement et .sans réserves implantés. Le soleil luisait pour tout le monde. Il y avait encore des ri, h, «1rs pauvres ; pourtant la nourriture des pair par de saantes découvertes, avait été améliorée*

Elle COÛtail plus cher, il e8t vrai, mais ce n'était (pic pour un temps, comme tout . hélas, le manteau d'été, la vérité, et même le soleil qui se lasse bien de luire pour tout le monde.

Maître Asverus arrivait de lointains pays, la Ville. Il avait franchi l'estuaire ; OÙ il avait 1 une berge, il retrouvait un quai, il s'en félicita. Il descendit de son navire, un peu archaïque, eu égard aux sveltes mâtures et aux quilles élégantes qu'il apercevait dans les bassins du port. Il hésita parmi des rues nouvelles. Lui-même n'avait pas changé; il était toujours grand, très sec, très droit, les cheveux mêlés d'argent. Il se dirigeait vers un palais sur le fleuve. Arrivé, il demanda à voir le comte Télice. Un instant après dans une vaste salle tendue de rousses cordouaneries dorées, un alerte vieillard se précipitait vers lui et s'écriait : — C'est vous, c'est vous, je pensais bien ne pas mourir sans vous revoir, mais d'où venez-vous !

— De bien loin et de partout.

— Bien, bien, vous me conterez cela. Que je suis heureux d'avoir suivi votre conseil, de ne m'être point écarté outre mesure de l'Empire; vous me disiez : La vie change, les blessures se cicatrisent. Vous savez qu'après cette formidable émeute où l'Empereur recherchait violemment une trouvaille imaginaire, où le peuple voulait s'emparer d'une prison vide (que de sang et de flammes furent dépensés en pure perte à cette occasion!) il y eut quelques années de terreur lourde sur ce pays. L'Empereur ne s'en remettait point. « J'ai toujours été bon, on a été pour moi dur et secret; je ne le méritais pas. » Et il fut très cruel, en même temps vacillant, indécis, et ombrageux. Sa fille la Princesse Marie, maintenant Impératrice, en a bénéficié dans l'amour du peuple. D'abord elle fut parfaite pour son prie qui fut, croyons-le bien, un moment surtout un égaré. 11 avait été vraiment bon avant de devenir vraiment méchant. Et si vous saviez, ce que les chroniqueurs ne savent pas, la Princesse eut près du vieux despote impotent un peu le rôle d'un David nouveau auprès d'un Saûl ressuscité. Quand elle venait de Scanie, son mari, le roi, pour veiller sur la santé affaiblie de son père, au début eelui-ei s'imaginait qu'elle venait, par avance, gérer àsa guise ses biens futurs. On a su qu'il lui avait parfois préparé du poi sans pourtant oser aller jusqu'au bout. ( '.'est curieux, la peu triomphale escapade dont je fus le sujet, le prétexte si vous voulez, car évidemment sa pensée jusque-là lumineuse s'obscurcissait, si ce n'eût été eette occasion, une autre eûtgermé, cette escapade, dis-je, eette mauvaise victoire en même temps que ce ridicule échec, si nous oule/,car il vainquit dans les rues, mais ne triompha pas de son désir, ne pouvant remplir l'inanité de son but, Cela l'avait rendu aventureux vers le mal, en esprit, et tr. mille pour l'application de ses projets, .le suis BÛT qu'il grinça des dents, ru dedans, et que des gens qui se portent bien furent souvent à l'instant même de disparaître. &lt; le fut un cruel honteux. Mais je parle, et peut-être savez-vous (oui cela, car vous revtn

— Oui, parmi les ruines fumantes; mais je restai peu de temps, assez néanmoins pour entendre de bonnes folies.

— Et pour faire quelque bien, aussi, je l'ai su, mais quand de votre barque on me porta, j'étais bien faible quoique guéri par maître Ezra; vous savez ce qu'il devint?

— Non, depuis longtemps; il partit pour l'Orient, c'est tout ce que je sais.

— Bien, on me portait vers ce navire à vous dont je suivis quelque temps les errances commerciales, il me sembla ; mais que la fièvre est un bizarre architecte, devinez un peu...

— Il vous sembla que le vieil Ezra vêtu de blanc, unlarge collier de perles et d'argent sur sa poitrine, mîtré d'argent et de blancs diamants, prenait le gouvernail des mains d'une grande ombre, ou d'une forme aux traits semblables un peu, mais plus beaux à ceux de Rizphah et que cette ombre s'évanouit?

— Tiens, vous eûtes la même hallucination.

— Ou la même vision, ou bien ce fut le même phénomène vrai qui frappa nos yeux.

— Vous voyez, c'esl in ystérieux, bien mystérieux... la fièvre, la fatigue, vous étiez certainement, aussi, surexcité. Bref, quand l'Empereur fut mort, je vous disais qu'auparavant la Princesse était la seule qui pût charmer ses noirs accès, en lui chantant ses chansons, en lui contant des contes tout menus, tout charmants, pleins de ce que nous appellerons L'innocence première ; ce fut une vilaine lin. Quand l'Empereur mourut, l'Impératrice nouvelle fit proclamer un pardon général, une prière à tous ceux que la mauvaise humeur et L'insécurité du : précédent avaient bannis, de rentrer et de travailler avec elle, chacun à son rang, à son alvéole, diraije, pour la splendeur de l'Empire. Je rentrai, et fus bien reçu. La grâce de sa Majesté s'employa à me faire oublier les torts anciens qu'on avait eus envers moi et qui sont compensés, largement, Lar* gement. .le suis, vous le savez peut-être, annobli, grandi de fortune et d'honneur, chambellan.

— Fîtes-vous encore quelque chose d'aussi admirable que cette horloge?

— Oh non, des petites ehoses, des petites ch

la sagesse humaine m'enseigne à faire uniquement des petites ehoses, mais très finies, très achevées, avec un main de surprenant à chaque nouvelle création; ce sont des jouets, de beaux jouets. An n'allons pas trop vite vers La perfection; nos petits neveux mais en auraient raneune; mais ne Irions pas, mais enlin, je songerais plutôt à Kair créer des points de départ, «les hypothèses qu'à Leur léguer des ehoses parfaites. J'espère qu'ils seront très ingénieux. Nous, ici, nous cueillons les jours, ils pendent en grappes dorées à uos vignes. Vous viendrez au Palais, je vous montrerai de fort belles choses, et à côté nos faibles ébauches.

— Mais que fait-on dans l'Empire?

— On y rit un peu, on y jasebeaucoup, et surtout on y chante. On y joue beaucoup la comédie, et aussi la noble tragédie. Nous agissons peu, mais nous adorons voir agir. Pour le peuple, nous avons de merveilleux ouvriers de larmes et aussi des ciseleurs de rire, des gens qui savent saisir cette grosse belle humeur de bonnes vendanges, et la foulent pour notre populaire, et aussi notre ville s'honore d'artisans précieux de beau langage; c'est à leur comédie que le palais sourit. La vie du Palais est très distante de celle de la Ville et de l'Empire. Comme une muraille épaisse et bien gardée, nous défend des grands soucis de l'État. Il y a pour cela des ministres. Au palais ce ne sont que concerts et mascarades, et des chansons admirables. Je suis pour quelque chose dans ces spectacles de danses.

— Et vos poètes?

Excellents, de gaie tendresse, d'aimable tristesse qui ne va que jusqu'à la mélancolie, des choses charmantes! Anacréon est leur modèle.

— Tout cela est parfait, s'écria Asverus, peut-être redeviendrai-je votre concitoyen.

— C'est cela, c'est cela, restez-nous. Voyons, venez avec moi au palais. 11 y a de nouveaux jardins superbes, nous nous y promènerons, et puis je demanderai audience à l'Impératrice, qui voua recevra, je suis sur, en toute bienveillance.

— Je n'en doute pas, cher ami, mais pour lin prochain voyage, pour très bientôt; j'ai à vaquer à quelques affaires, et mon vaisseau mè ramènera chez vous, A bientôt.

— A bien (ùt, mon sauveur autrefois, et toujours mon ami. Et le comte Télice accompagna Asverus jusqu'à sa porte avec une parfaite amitié.

Voici un rare courtisan, se disait Asverus, en retournant vers son navire. Ton! glisse sur ces natures d'homme d'action, de fin politique, de rare courtisan; les blessures se cicatrisent vite. Us ont une petite sève vivace,et cette ville aussi; ils vieillissent lui et la ville en coqiietant ; l'amour de l'or et de la puissance, de la bonne grâce et d'un équilibré ! Toujours sauvages ces bourgeois d'autrefoi disait le comte Télice. Venir ici et ne pas venir tout de suite au Palais, au berceau des arts. 11 a toujours eu quelque chose d'extraordinaire, un visionnaire, un utopiste!

II

asverus sortit de la c Son cheval suivait une route étroite près d'un des petits confluents du fleuve. L'eau de cette riière coulait large et peu profonde. On eût dit un gros ruisselet. L'eau se ridait contre de grosses pierres et contre des branches. Puis il longea des étangs; des oiseaux de mer, des hérons s'élevèrent, d'un cri plaintif. Il traversa un village. Un troupeau de bœufs passait sur la route, des enfants s'enfuirent en riant. De l'auberge, des buveurs le saluèrent. Il dépassa le village et poussa la porte à claire-voie d'une maison reculée. Il attacha son cheval au-dedans de la haie. Une courte allée de trembles menait à la maison. Il la franchit. La maison semblait vide. Maître Asvérus s'assit sur un banc devant la porte, et jouit un instant de l'immense silence.

Ce silence était presque total; il était relevé par l'insignifiance de quelque bruit qu'on percevait : le tic-tac lourd de quelque grosse horloge derrière le mur où il s'adossait, un bruissement d'insectes, un remous de feuilles; un vol de moucherons dansait, des hirondelles passèrent à tire d'aile. Cette maison distante de quelques mille pas de la ville semblait perdue, dans quelque îlot peu fréquenté. Une pelouse d'herbes sauvages et de gazon s'étendait aux pieds d'Asverus. Un faon libre déboucha d'un des cotés de la maison, regarda et flaira comme frileusement. Asvérus fit un mouvement vers lui, la bète bondit; il la suivit de quelques pas; la bêle sauta une petite haie. C'était derrière cette haie un étincellement de roses pourpres ; le faon alla se blottir près (rime femme qui. preste, s'avança audevant du visiteur.

—C'est vous, maître Asverus, Samuel sera bien heureux de vous revoir. Vous regardez mes ; Elles sont belles comme du passé radieux...

— Ou de l'avenir en fleurs.

— Avenir d'un été, nous n'en portons pas d'autre. Vous regardez mes cheveux, ils sont blanchis... C'est l'hiver qui approche et ses glaces; j'ai vécu.

— Mais vous êtes encore droite, et encore belle, Rizpliah.

— Je suis vivante; je ne suis plus Rizphah, je suis une autre, voici mon jardin, voici notre maison; asseyez-vous sur cette vérandah. Samuel ne peut tarder, ("est son heure d'errer un Instant

parmi les chemins creux, et d'y voir passer des

papillons. Lui, il est encore Samuel.

— Pour ous et pour lui.

— Pour moi, surtout, je le crois.

— Les belles fleurs, dit Asverus, »'t ses doigts attiraient à lui une eorbeille de fraîches couleurs.

— Elles sont lourdes, dit Rizphah, elles penchent la tète sous des peiles d'eau J !e sont des vies d'un jour.

— Vous êtes heureuse, Rizphah.

— Tirs beureuse, maître Asverus, mais j'étais encore mieux dans ce lointain jardin où vousnous laissâtes lorsque nous partîmes de la ville. Les aurores 3- étaient plus fraîches et les couchers de soleil plus calmes, et j'étais encore Rizphah.

— Et maintenant ?

— J'en suis toujours l'âme, mais les années avec leurs dures cisailles ont coupé les fleurs de ma vie. Je suis une vieille femme.

— Mais Samuel a dû vieillir aussi.

— Oui, mais je le sais moins.

— Et comment vous voit-il ?

— Telle que je suis; mais le voici — je vous laisse, parlez-lui.

C'était toute la vieillesse ; non point que sa haute taille fût plus que légèrement voûtée, sa face n'avait point trop de rides, ses cheveux n'étaient qu'argent. Rien en lui n'était caduc. Mais sur son vaste front, au fond de ses larges jeux bruns régnait toute la lassitude, et sa main était sans vigueur et son bras découragé. Quand il s'assit auprès d'Asverus, celui-ci parut un jeune homme.

— Vous êtes triste, lui dit Asverus.

— Oui, je vous attendais, la terre m'échappe, je savais vous voir avant de m'évader. Oui, mon vœu serait de me glisser hors cette existence comme on sort sur la pointe des pieds de la chambre où somnole un malade cher. Et cette anxiété de ne point réveiller le malade procède de ce que l'on se sent un peu coupable de sa souffrance, aussi cette anxiété procède de la crainte de le ramener d'une heureuse vision du pays des songes et ne lui offrir que sa face ingrate d'homme las, d'homme terminé. Je voudrais fuir à pas étouffés, Asverus, hors de cette claire maison jusqu'à la ténèbre que je p sens là-bas, puisque je ne pourrai rien répondre à un réveil. Le réveil est un Feu d'espérance qui s'allume, je n'ai point débranche à y jeter, Q Maître Asverus, le vieillard qui est à côté de vous en moins que l'enfant dont vous souriiez jadis, dans la ville auprès du fleuve. J'ai vu s'évader les myriades de l'infini sans connaître leur forme, sans connaître leur route. Je ne sais plus ce que que l'Esprit. Je ne l'ai sans doute jamais su, el j'ai pris pour son invasion en moi des minutes d'obnubilation etde demi-sommeil. Ah ! quand mon erreur commenca-t elle ? élais-je un enfant, élais-je un vieillard, je l'ignore? Si L'Esprilm'a quitté je ne l'ai point entendu partir. S'il n'est jamais venu à quelle ombre mesuis-je livré? Qui m'a dicté? M'apportezvous la réponse? Pourquoi ai-je tant échoué à créer ne delà Parole, que je ne reconnais plus le du Silence. Seul et mort je ne pense {dus. Il me Semble parfois qti il n'en fut pas toujours ainsi ei tout à l'heure je n'en suis plus &gt;ùr. Pourquoi m'a-t-on donné une vie, où j'ai perçu le malheur, où j'ai pénétré le bonheur, où je n'ai pu voir la clarté «le l'Esprit, et sans lui. tout est ombre, tout est... peut-être la Mort, si la .Mort c'est seulement

l'absence de vie. Je ne comprends pas le geste des autres vieillards qui se croisent les bras, contents, devant la grange pleine où ils ont amassé les minutes de leur passé, je ne comprends pas leur sourire de joie devant les ruches qu'ils ont placées. Et pourtant, autrefois, j'ai tout compris; Asverus, je sortirai de ce monde plus débile que je n'y suis entré, plus incertain, et ce n'est point cela encore qui m'attriste, mais le fracas de mon départ.

— Et pourquoi?

— D'abord parce que si je meurs, les pleurs de Rizphah couleront, et sa douleur tonnera en elle; je paierai l'hospitalité de son amour, le réconfort de ses bras, le salut que m'ont versé ses lèvres, et sa croyance en moi, ou ses apparences de croyance en moi, oh non, je ne m'abuse point et je sais toute sa bonté, je tomberai en renversant un temple en son cœur et les pierres en tombant la blesseront sûrement, et profondément. Temple au génie qu'elle me crut, et que peut-être je parus, temple à elle-même, à la croyance qu'elle eut l'énergie de se bâtir de moi, peu importe! Elle ne sera que ruines et que décombres, moi passé.

Ensuite pour moi-même. Ah quand les glaces vont se répandre parmi ma mémoire, et que je verrai les dernières feuilles de mon àme tomber à mes pieds, et que mes doigts tremblants et tout mon corps agité voudront en vain les servir, ne les pourront plus ramasser, et que mes yeux chercheront, el ne distingueront plus rien, dans une brume projetée partout et qui ne sera qu'eux-mêmes, comme je redouterai l'instant suprême, la flamme dernière de la naissance. Etd'ahord, les vois-tu, mes  ieux vouloirs inutiles, les enfantillages de toute ma vie. mes paresses immenses, défder devant moi, tristes connue des vaincus, et après eux, ce rire, ou ces éclats de douleur, ce seront mes forces que je n'aurai point réveillées, qu'au contrairej'aurai baignées de n. tiques, et au détour le plus acre de ce dernier songe terrestre je la verrai surgir la cité «le mes rêi es, celle que j'aurai du bâtir, celle dont les palais «Missent été faits à mon image et l'on rira, qui, je ne sais pas, mais quelqu'un, des forces, car il doit y avoir des témoins, il ne peut pas ne pas y avoir de témoins pour tant d'humaine lâcheté, et cela rira, si ce décor que je possédais, et n'ai point SU voir, -lisse .1.' mes mains mortelles pour aller vers quel. pie âme n mais aussi cela pleurera, si celte cité était uniquement mienne, si ses tours tombent aveemes forces, si ses jardins se fanent hors de ma vue. si ses rues et ses places s'effondrent el se fondent dans la nuit, parce que mes doigts ne les auront pas comptées, que ma voix ne les au i'a pas nommées. Asverus,di moi, tu es un ancien des jours, j'en ai la certitude;

dis-moi : quand un homme pion-eau néant, est-il un assemblage qui se désagrège, est-il un tout qui s'endort pour tout le sommeil? Si je meurs, serai-je un distrait qui s'évanouit, serai-je un meurtrier qui aura tué le rêve? Asverus, je vois encore, non plus mon rêve et ses longs détails, tout cela est en moi, dans une gangue dure et grise que j'ai laissée se concréter et que je ne puis plus briser, je vois encore ma vie. Et je vois ma main frapper mon âme à coups de couteau. Je vois mon âme panteler dans un coin, sans que je lui accorde un coup d'œil, je vois qu'en ma vie il ne s'est passé qu'une belle et harmonieuse minute, et que ce n'est pas moi qui l'y ai mise, que c'est Rizphah. Je suis déjà bien mort, je voudrais m'évader, mais lentement, silencieusementet que la porte sur moi se referme sans bruit.

— Mais pourquoi, Samuel, as-tu voulu revenir si près de la ville? Je t'avais placé dans de plus beaux lieux, presque un Eden.

Oui, dit Samuel, presque un Eden, et avec le bonheur primitif et vierge de l'Eden. J'y ai lu le livre des joies, j'y ai déchiffré l'amour, non point celui des poèmes, non point la troublante attente qu'auparavant je croyais être l'amour, et qui n'en est qu'un occasionnel portique. Mais l'Amour se brise quand la force se désagrège; l'Amour est un bon compagnon jusqu'à l'automne. A l'hiver des jours, appelle-le comme tu voudras, le guide, le salut, ne l'appelle pas l'Amour. L'Amour ce n'est point un enfant archer comme l'ont figuré les Hellènes. C'est une femme forte et robuste et pourtant avec des mouvements d'enfant; elle porte une lampe d'une clarté solaire. Elle vient de Torée des forêts par des avenues d'arbres, elle entre en un jardin plein d'hélianthes et de roses pourpres, elle pousse la porte d'une maison, la lampe qu'elle pose éclate plus que le jour et des lueurs d'or jouent autour îles dil et l'homme s'est relevé plus fort, une ci dora
ble adhère encore à ses lèvres, quand la belle l'orme s'est éloignée de lui de quelques pas. Et celui qui capte l'Eve éternelle et la retient dans sa maison oublie les brumes et les froids légers du printemps ; il traverse L'Été sur un ileuve embrasé, il ne voit du ciel que des lueurs sur des fleurs et partout des étincelles de splendeur fusent et dansent autour de lui. Il traverse l'automne avec l'amoureuse à pas plus graves, à pas plus lents, et les jours qui déclineni parmi la pourprée! Tordes feuilles lui semblent plus lents et le soleil met tout le jour à se fond) rideaux de feu, en tloeons de irmi les porphyres «les palais d'infini, Mais l'hiver, Asverus, la belle et fort» 1 femme «pie vous vîtes après l'aub at plus, sa lampe solaire à la main, par les avenues dégel et «!«' givre irait une pauvre femme frissonnante et doulouet 1m clarté vacillerait. A l'hiver, l'amoui est une mère, et l'amant un enfant glacé qu'elle dor lote et réchauffe; ce peut être le salut, ce n'est plus l'Amour victorieux, et alors c'est une défaite déplus. On sait qu'au lieu d'entrer dans le Palais du Verbe et le Royaume des Avenirs, on a simplement chuchoté le conte de la Parole, un conte vain, coupé d'interruptions, avec des tons bizarres et des cadences fantasques; on a chuchoté, on a radoté, et le poème de l'Amour en quel conte finit-il? Pourquoi la puissance de l'Amour meurt-elle en l'homme avant lui, pourquoi l'Amour qui est l'illusion nous a-t-il caché longtemps tous les précipices pour nous les dévoiler tout d'un coup; pourquoi amène-t-il deux êtres, qui ont fait tout le chemin, riant et chantant, sous la bénédiction des feux du midi, et la caresse des féeries du soleil couchant, pour les laisser tout d'un coup seuls et grelottants sur la plus sombre des esplanades devant les gouffres d'ombre et d'infini? Xe vaudrait-il pas mieux qu'aucune coupe de joie ne nous fût apportée si la seule qui nous est donnée doit être tarie? Pourquoi ce beau songe parmi notre cauchemar, et cette atténuation de toute l'horreur simple à laquelle nous sommes dédiés i

■ — Tu le plains, Samuel, Rizphah ne se plaint pas.

— Asverus, je souffre de parler devant toi; que fut mon soliloque d'une minute, devant ton attention des temps. Tu sais, et je ne sais point; mais n'en fus-je pas moins livré à moi seul et forcé d'apprendre tout seul; pour Rizphah, je suis la fin, moi parais sant elle m'a aimé; elle a embelli le désert, elle a enguirlandé l'inanité et mis des vases de Heui la margelle du vide. Moi disparu, elle disparaît, elle est sans but, mais n'avais-je pas, moi, un but! Résonner, résonner si haut que des mots promulgués fussent des lois, reflets de vraies lois. Tout l'amour et toute la pitié de Rizphah ont fui de verser sur mes sables. Elle a vécu, elle a été sinon heureuse, existante et complète; elle a empli son fantôme, et moi, où est le mien qui était une apparence hors de moi.

— Je te demandais pourquoi tu es venu ici.

— Quand j'ai senti s'assoupir mon âme, j'ai voulu venir près de l'endroit où je fus heureux &lt;'t malheureux, où des actes me louchèrent brutalement, mais me donnant par leurs coups, la sensation &lt;le mon existence. Je ne puis plus que rêver, je voudrais rêver à de l'action.

Pourtant depuis que je suis ici, je ae me suis point dirigé vers la ville, je reste à longue distance et de L'Éden où j&lt; i vécus l'amour et de l'Hespéride où je revois quels triomphes? Je fais cent | droite et cent pas à gauche. L'horizon pour m encore un peu moins borné que la tombe, mais tons les jours, il se rétrécit. Jene rêve même plusàl'aubè dr ma Nie. .!•' me tiens prêl et voisio du lieu où elle s'écoula, pour revivre mieux toute ma vie en une minute entre tous mes p Ut de douleur et ceux de joie. Je ne rêve plus autre chose que le désir d'un rêve.

Rizphah s'avançait vers eux. Asverus considéra son long- regard où des lampes brûlaient droites, il vit son regard embrasser inquiètement Samuel, et sa tendresse s'asseoir auprès de lui pleine de muettes interrogations.

Rizphah, dit-il, un long voyage, s'il devait être pour Samuel une grande source de félicité, les choses de ce monde-ci, ta maison et le ciel te retiendraient-ils?

— Aucunement, Maître Asverus, mais est-il vraiment un bonheur que je lui puisse donner, grâce à vous?

— Grâce à toi, seulement, mais il faudra revoir le vieil Ezra.

— Nous partirons demain, si vous voulez.

— Mais Rizphah, dit Samuel, je n'ai besoin d'aucun bonheur.

— Nous partirons demain, affirma-t-elle.

CHAPITRE II

LE PERIPLE

La nef d'Asverus a repris la mer. Elle s'éloigne de la côte basse et sablonneuse, elle va vers la muraille de brume de l'horizon, blanche comme, un amas de neige, qui fond à son approche. De blancs oiseaux lui font cortège. Sur l'épaisseur glauque la nuée peint de grandes plaines vertes, et dejaunes étendues comme de champs de blé. Parmi les ragues se cisellent de larges coupes vertes et creua loin comme de grands troupeaux blancs se culbutent et se pressent. Des voiles passent promeneuses, hâtives, rares. A bord, des marins chantent. Le soleil éclate comme une coupole universelle. La mer se peuple de figurines aux robes ourlées d'argent. Des élans énormes arrivent à la carène, venus du plus lointain et se courbent, se cassent et lèchent, eu arrivant près d'elle. Une plaine transparente se dresse devant l'avant, et les châteaux de la chimère superposent dans la mer leurs mille terrasses de marbre pourpré. Dans le bleu du ciel des lambeaux d'aurore sont emprisonnés. Puis le vent se lève et joue, bombe les voiles, court sur le pont du navire, et gémit un peu, comme d'une petite fatigue de sa course, et la majesté du soir envoie devant elle ses hérauts pâles et calmes qui unifient les couleurs vives du flot et du ciel comme d'un lent mouvement de sceptre, et le soleil à pas très doux s'achemine vers ses retraites. Sur la plus basse terrasse de sa ville d'occident, il s'arrête, et le sang" fuse de sa poitrine, dans un lent geste de ses bras qui élèvent des pourpres sur les altitudes qu'il vient de quitter. Et le vent, délivré d'un maître, sentant que devant son heure de puissance le roi du jour s'est retiré, crie et geint plus haut, et commence sa menace et les grandes forces du néant poussent vers la carène des étendues noires aux crêtes d'écume qui se brisent contre elle et lèchent ses flancs de bois noir. Comme une nouvelle passant de main en main au bout de mille bras arrive du large, qu'on ne communique pas aux nefs errabondes, et le disque pâle de la lune se montre, et des instants, de longs instants elle se débarrasse de ses voiles avant de montrer sa face pâle et ronde. Des voix de marins s'élèvent mélancoliques. C'est maintenant que le vaisseau se sent seul entre la vague et le nuage ; l'urne des étoiles se déverse sur le ciel et voici l'infini des flambeaux de l'espace; c'est l'immense domaine de l'inconnu qui est à cette heure une ville colossale aux rues serrées, aux torches nombreuses; c'est sur La terre restreinte que s'étend le désert de l'ombre et de la nuit . El tout se tait à bord, on les pilotes et les veilleurs s'abordent à pas étouffés, et demain ce sera l'aube. Et l'aube est tous les jours plus claire qui ae^ cueille le navire et le flot est plus bleu de courir un ciel plus beau el les prêtres du soleil levant sa lèvent sur des nuées tous les jours plus • tons les soirs les pans de pourpre que lèvent les bras blessés du soleil deviennent pins impérieusement éclatants et voici surgir des nuits violettes, qui se câlinent et se bercent sur le flot. &lt;pii rêvent pins qu'elles ne dorment; des formes laissent traîner sur les pans des vagues de Longues robes blanch&lt; parfois la mer s'allume. Tons les Ilots se sont elia
raarrés de lumières vertes comme la prée et l'herbe tendre. Des îlots de printemps fleuri, des danses de déesses gaies courent sur la crête des vagu&lt; de l'immensité qui se joue et se contourne des pan t'nms voyagent &lt;jni passent sur la nef et vont s'aM ténuer vers Les côtes Lointaines. Desdoigts de frai] cheurs caressent Les fronts humains. Ce n'est plus le vent « 1 1 1 i geint, c'est La luise qui s'amuse et qui chuchotte et tout le calme s'étend par tout le cielj la blanche écharpe des unies laisse voir des pleines profondes semées de scintillements.

Et maintenant la nef n;i igue sur un miroir bleu, le flot fléchit sous sa proue et se referme doucement comme à peine dérangé d'une sieste ; des dauphins énormes et joyeux sautent et l'escortent. Le navire est entré en plein bonheur solaire. Une douceur fïue du ciel tranquille, du soleil droit, de l'horizon calme, de la plaine infinie d'azur liquide. Les parfums s'entr'ouvrent brusques comme des fleurs énormes. La nef qui bondissait aux mers septentrionales glisse sur ce repos de lac bercé par les plus doux songes. La mer est hospitalière au désir de vivre ; la lumière revêt l'esprit d'un manteau de fête, et les pilotes heureux laissent vaguer silencieusement la contemplation sereine des voyageurs. Les pèlerins de la douleur sont portés par les flots d'une volupté physique et la fraîcheur des soirs est tendre, presque amoureuse. Et après de longs jours la nef aborde, et vient doucement se ranger, au bas d'un escalier qui descend dans la mer et la gouttelette des vagues finissantes brille sur les degrés de marbre blanc.

AU CHATEAU DU SILENCE

Sire roi,ditAsverus, voici des pèlerins de la vie, des vases de douleur. Nous les avions nolisés, pour demeurer parmi les hommes: les voici qui reviennent vers vous, chargés de toutes les tristesses.

Voulez-vous les recevoir en votre palais, et puisqu'ils n'ont pu trouver leur terre en ce monde, voulez-vous les résorber ici, pour &lt;pie le calm&lt; pénètre et les prépare à de nouvelles pensées, si le destin les garde encore captifs dans sa marche éternelle.

Sire roi, reprit Rizphah, j'ai souvent vu parmi mes songes, votre splendeur sereine, alors que vous étiez le bon Ezra. C'est vrai, nous sommes un peu las. Quelques jours suffiront pour nous rendre les forces. Hors du monde nous revivions mieux, el si de nouveaux aspects viennent fleurir à notre esprit qui si longtemps par les vitres monotones de 1 tence médiocre, a souffert, nous redeviendrons nés d'esprit et de vigueur.

Au moins, reprit Samuel, nous avons tourné le dos à la terré plate où j'ai tant souffert, que chaque objet «pie mes veux heurtent suffit à évoquer une grappe &lt;le souvenirs mauvais. Ah ! si je pouvais me renouveler, si la nuit lustrale du refuge voulait bien me couvrir de son oubli, si je pouvais renaître un autre...

Vive/ ici, dit le Roi Haltha/ar.

Et il les guida vers la grande terrasse qui dominait la mer.

Vous souvenez-vous, àsverus, «lu jour où vîntes ici pour la première lois? Les murs étaient ornés de fresques si anciennes. Elles sont détruites, je ne les ai plus retrouvées à mon retour. L'immortalité roule bien des morts dans les flots égaux de ses minutes. Ne sommes-nous pas aussi épuisés qu'eux, aussi éloignés que jadis de la fin et du but. Que sommes-nous, Asverus, peut-être le frisson d'un rêve qui a du mal à s'achever, et les pensées d'un colossal dormeur qui se retourne en un sommeil tourmenté.

Rizphah, Samuel, vivez ici. Vous vous croyez bien blessés, bien usés, bien vieux; vous êtes peutêtre auprès de nous, encore des enfants, dont les âges commencent à peine. Vous êtes entrés dans la vie par un peu de douleur, qui sait ce qui est réservé à vos âmes en le long périple qu'elles devront encore parcourir, quand les chaînes de vos corps se seront desserrées.

Ils entraient dans une haute salle. Sur un autel un vaisseau de bois effulgcait d'une lumière douce, et Rizphah qui le reconnut s'inclinait.

C'est bien lui, dit Balthazar. Les prophéties (lisaient que des foules blanches d'innocence s'élèveraient sur sa candeur. Je l'ai montré aux peuples d'Occident, et personne ne l'a reconnu, et mes fils spirituels, dans la vie de fer des chercheurs d'or, ont été des roseaux; qui viendra maintenant réveiller le vieux rite, qui s'efface des mémoires comme votre nef s'effaça hors leur horizon, qui viendrai Reviendra-t-on jamais au château perdu dans la lumière, comme d'autres sont engloutis de brames perpétuelles. Allons, reposez -vous, vivez ici, laissez-vous vivre. L'Inconnu vous y parlera, el sans doute vous le comprendrez. Recueillez-vous au château du Silence, dormez aux paumes fraîches et pacifiantes du Silence.

Samuel se réveilla léger, vif, fluide presque, l'n rai de soleil jetait dans la chambre des fleurs mobiles; de bonheur physique et «le sveltesse murale, il eut un rire heureux, si jeune, que de jow Rizphah se leva de la natte où elle passait pieds ses sandales, pour courir à ses bras. Mais lui:

Rizphah ! Rizphah I au miroir, regarde-toi, el d'un saut il élait près d'elle el La portait.

Au large miroir de métal élevé par une griffe de fer, Rizphah admirait le passé, du déjà lointain passé. C'était elle de ses vingt ans. les «'n souriaient d'une bonté OÙUD pende douleur avait ! comme un scintillement, comme une minuscule goutte de rosée sur une feuille, le front pur et joli, la joue fraîche près de la bouche d'espoir et d'amour et surtout les jeux d'ébène et de clair de lune les cheveux libres, plastiquemenl contournés comme en do luttes aimables, et le col droit, rond, canal fier et solide de la vie à la pei lait elle, elle des vingt ans !

miroir de merveille et de dérision, douleur &lt; quée!.. Mais elle s'interrompit et poussa un cri : Samuel, ta jeunesse! car il avait posé sa tête sur son épaule et elle apercevait ses cheveux noirs, son front solide, sa barbe drue et noire d'autrefois. — Mais le miroir ne ment pas pour toi, Rizphah, te revoici les neiges fondues, l'hiver vaincu, parmi les buissons d'été — et alors pour toi non plus Samuel, puisque je te revois, comme aux heures de songeries d'enfance quand tu rentrais et que ton sourire emplissait la petite maisonnette; te voici jeune, serions-nous immortels ?

Oh, que ce soit l'éternelle jeunesse, ou seulement le reflet d'un bonheur passé, ou un mirage qui saisit nos deux âmes, ne laissons point passer l'heure d'Eden; nous y arrivons rafraîchis des anciennes souffrances, elle nous paraît plus belle de toute la distanee qui nous sépare d'une pareille vision de nous. Rizphah, je t'aime, et béni soit l'homme qui redore cet aveu, de toute notre jeunesse. — Samuel, mon âme aussi comme mon corps est pendue à tes lèvres, ô bienheureux mirage.

Samuel reprit : ceci n'est pas plus un mirage que ne le furent des heures où mes doigts dénouaient tes tresses, où mes lèvres respiraient sur ton front ton amour et les pétales de ses fleura en ta pensée. Ceci n'est pas plus un mirage que ton heure d'éveil entre mes bras lorsque que tu perçus qu'il y a autre chose que des chants et des paroles. Ceci n'est pas plus un mirage que noire attente d'un renouveau du printemps, et puisque la terre fatiguée, anhélante, repousse tous les ans dans ses moissons tachées du sang des fleurs, pourquoi nous, les témoinsdu monde, oe pourrionsnous aussi refleurir, refleurir éternellement/ El qui sait si elle est vraie cette borne que l'âge obstinément dresse devant nos volontés. Ah! j'ai tant prié les dieux de jeunesse que peut-être ils m'ont exaucé.

— Et moi aussi je les ai suppliés, pour mon enfant, pour toi, mon enfant, quejebereais sur mon épaule. Oh! fontaines, jadis gelées où je voyj inner mon ombre, le poing formidable de nos désirs à brisé vos glaces, et vos crêtes de gel blanc ae plus que des pannes de diamants et des bracelets lumineux à nos poignets. Les chevaux d'aurore galopenl débridés, oh, mon bien, oh, ma loi.

— Et la vie tt'est Sereine et juste que «l'être durable. Viens sousles pavillons d'été  ei s le soleil.

— Soleil maître des destinées, nourrice profonde, matrice totale, soleil des jeunes ans replantés sur les , sur les cimes de neige où tu souris en&lt;

— Soleil roi, soleil dieu, philtre des forces, clarté suprême.

— Soleil que je boisa l'aurore.

— Soleil dont la chute du soir m'emporte el m'e
vanouit.

— Soleil de douceur, soleil terrible, soleil Priape.

— maître doux qui de ta force fais de la lanueur, et des langueurs réveillées, ressuscites la force, Soleil bénin.

— Soleil dieu, soleil autel, je brûle sur ton cœur et me meurs.

— Soleil, tes mains amènes nous rendent le réveil.

— Rizphah, tes boucles folles sur ta nuque et le soleil s'amuse, il a sa voie lactée au parcours blanc de tes épaules.

— Samuel, le lotus croît et s'épanouit de tous ses pistils d'amour.

— Soleil maître, ô soleil dieu, soleil de prière et d'amour.

— O Soleil dieu, soleil égal, couleur d'amour et couleur de sceptre.

— Avalanches folles et la joie et les mondes de bruine écartés de mes deux mains et je suis droit devant toi fixe et te contemple.

— Et la blanche immortalité du gouffre me saisit pour un instant.

— Oui, Samuel, pour un instant, pourtant dismoi je t'aime, je t'aime.

— Pour tout le deuil du passé, pour le bonheur du présent, pour les féeries de l'avenir, pour tout le e de ton âme, pour tout le caprice de mon ame.

— Oui, pour tout le caprice de mon âme et tout le son^e permanent de ton ame, et tes mains et ton front, et ta caresse d'ivoire et pour tes veux d'oubli.

— D'oubli de quoi?

— Ah, si nous sommes immortels que n'avonsnous à oublier: par toutes les croyances de ei d'avenir je t'aime.

— Bien, je t'aime aussi, tu diras au monde que Rizphah t'aimait, au monde qui est ici, au monde qui renaît ou se souvient, au monde qui peut redonner une minute de jouvence.

— Je m'en vais, Samuel, je sens la neige SUT mes cheveux.

— Illusion, Rizphah, tu délires. () mon aimée, mes caresses t'ont l'ail mal.

— Non, Samuel, mais ce n'était pas l'immortalité, au moins pour moi. Sois calme, écoute ei

un baiser-.

— Cette Ni&lt;' est criminelle si ce ne fut qu'un mirage les cheveux noirs de tout à l'heure.

— Ce fut un don. Reste ici, oh je vois tes yeux cruels, el tu crois que les magiciens de cette heure sont dus à la Vengeance. Au contraire, ils furent bons, attendions-nous Bans eus ce bonheur «! naître une minute? Moi je les remercie.

— Ecoute, tout près, écoute, VeUX-tU que je rie;i tes veux, non tu as peur de l'aube vitrifiée qui monte à nies veux; écoule à ton oreille.

Ce lut pour moi l'heure du bonheur, aupara vant avouerais-tu tout ce que tu aimais en moi, et sur quel bûchers de fleurs mortes je montais à ton feu de joie. Je t'ai bercé, blessé, je t'ai caressé, convalescent tu m'as aimée avec la vie, tu viens de m'aimer toute seule.

Voici la nuit qui vient en moi plus douce parce que je sens que le soleil tournoie autour de nous, voici la nuit qui vient sur mes mains decaresse, elles meurent tout entières, et la nuit monte sur mes yeux qui mourront tout entiers. Voici que je me penche • un brouillard s'épand sur ma vallée où mes baisers fleurissent en blanches marguerites; je tiens tes doigts comme l'anneau de fer du quai où s'abrite la barge qui portait les parfums; je te les ai donnés des contrées les plus lentes et les plus lointaines de la chair et de la mémoire. Ami, voici la mort qui jette son manteau sur ma vallée. Oh elle n'est pas la dure cisaille que tu crains, on dirait qu'une âme plus belle que moi me tend une coupe et je la bois, Samuel.

Et du marbre en langueur s'apposa sur sa face.

— Rizphah, Rizphah, je vais te suivre.

Alors une grande forme plus haute que Rizphah vivante, toute blanche, toute vêtue de blanc, les yeux ardents dans la face exsangue, hantée de toute tristesse, saisit les mains de Samuel. Je suis encore Rizphah, dit-elle.

— Qui es-tu, rêva Samuel.

— Mobed la bienveillante couleur de tes «&gt;nL r &lt;^ et de tes yeux; et elle L'emmena comme un enfant dans la chambre voisine, et rétendit et d'un gest€ de sa main sur ses yeux, l'endormit.

BALTHAZAR ET ASVERUS PARLENT

Eh oui, la folle histoire de Palamède, un grain de blé, d'un grain quatre, huit, seize et des forêts dans des greniers, toute la sueur humaine et la fécondité divine peu à peu emmagasinées.

— Ah, propos de sage, maître Asverus, une volonté, additionnée à une volonté, et des mondes obscurs croissent.

— Et les mondes lumineux décroissent.

— Mais aussi des mondes lumineux prennent l'éveil.

— Par d'autres doctrines.

— Non par contraste en la même doctrine.

— L'homme sème le grain auquel il croit, il rencontre au jour des moissons une ivraie pleine de fleurs, la graine de cette ivraie c'est du blé nourrissant.

— Je n'aiguère vu qu'ivraie, Sire Roi, depuis que j'arpente le monde et que le monde jabote à mon oreille. A force d'errer, Sire Roi, mon âme est devenue couleur du monde. Elle est incertaine, elle en fante dos images versatiles, le fond reste solide comme les rochers &lt;lrs gouffres de mer, mais il s'v passe bien dos jeux de lumière. Los principes de la vie et du monde sont peut-être fixes, mais les apparences sont des passants bariolés.

— Voicileur maison, Asverus, derrière ces arh ils n'ont pas vécu selon cette optique, ils ont dépensé jadis toute leur force de passion, lis ont senti passer la fête de renaissance. Peut-être ont-ils vu celui qui servira la vérité nouvelle, la vérité débarrassée de ses langes; peut-être Celui-là saura-t-il.

— Je ne demande pas mieux, Sire Roi, mais voici bien des temps que je parcours le monde el tout au plus a-t-on changé assez souvent, c'est vrai, ta mode des capes et des chapeaux.

— On verra. Tu es le doute, Asverus.

— Parce que je suis le témoin, Sire Roi.

Va ils contournèrent le massif d'arbres, la maison riait parmi les caroubiers el les grenadiers, et l'élan d'une vigne l'embrassait toute.

— N'allons pas plus loin, dit Baltliazar, je lai vue sur le seuil, elle est assise, la tête entre ses mains.

— Elle pleure, dit Asverus.

— Mlle pleure, celle de l;i Naissance, de l'Amour. Mlle est devenue celle de la .Mort.

— Retirons-nous, retirons-nous doucement â ne point entendre nos pas. La Mort a triomphé de l'Amour, le principe terrible deMobed a triomphé de son principe de joie et de floraison. Asverus, nous sommes de vieux enfants débiles entre ses mains, et elle n'est pas maîtresse de l'œuvre de ses mains. Mobedla bienveillante c'est la force qui tue. Rentrons, rentrons, Asverus. Ah qu'elle veuille bien se souvenir de nous et nous étreindre comme elle a fait pour ceux-là.

— Xon, Sire Roi, dit Asverus, je veux l'approcher, je veux la voir, je veux l'entendre.

— Mais, ami, si tu t'approches d'elle, tu n'apercevras que ton reflet.

— Asverus s'élança, mais déjà la forme blanche et triste s'amincissait et se fondait dans les arbres.

Sur la terrasse qui domine la'mer, lesoleil éclate brutal, les lentes ondes bleues se courbent près de la nef, les marches de marbre aveuglent de feu droit et blanc. Les pilastres de la colonnade gardaient leur fière altitude, mais comme un vent de désastre avait passé arrachant les menus ornements et des vases gisaient brisés. La place des fresques était vide et hérissée, des fragments de mosaïque étaient épars. Dans l'armature résistante du palais on marchait sur de la poussière de souvenirs. La Halte menaçait ruine, devant le large chemin d'autrefois, toujours ouvert, toujours monotone, toujours énigmatique.

Et Balthazar s'écria : Où sont les rois qui jadis avec moi parcouraient le monde à la recherche de la merveille, delà fleur qui pousse imprévue entre les pierres des ruelles du village, ou près du parvis des temples. Nous sommes allés de l'Orient à l'( &gt;ccident, du Sud au Nord. Nos orchestres oui murmuré, nos poètes ont chanté, et toutes les fleui vines se sont fanées. Nous sommes plus immortels que la sagesse. Instinct, besoin de la recherche, soif de l'aventure spirituelle, appétit de l'homme* dieu, curiosité du puits qui dort en notre âme el où nous ne pouvons descendre, mines de nos {D'usées aux corridors entrelacés, irréductible désir de voir naître et s'épanouir notre âme, tu nous antérieur. Tu nous traverses, tu prolonges notre existence lassée et fastidieuse, el si notre voeu de mourir était exaucé, tu durerais encore. Recherche de la connaissance, tentative de nous étreindre qui est uous-iuème.

— Et pourquoi mourir, Sire Roi, si nous devons renaître le même avec le môme désir, rich moins de nos expérience!

— Si, mourir. Asverus, pour retrom fraîcheur de la recherche qui ue lasse p&lt;»iut dans la vie d'un homme puisqu'elle ne dure qu'une seule «les monotones étapes que nous avons accumulh point, ÂAverua, celui qui voudrait s'étendre eu n'importe quel bercement, entendre d'in listincts murmures, des chansons qui ne s'acb raient pas, puis se sentir clos dans les gangues du silence.

— Le Silence, Sire Roi, est la montagne ardue, que tu as gravie, que nous avons gravie pour contempler de sa cime les calvaires du monde. Regarde, il y pousse de minces fleurettes. Elles restent droites parce qu'ici le vent de la terre, respectueux s'arrête. Voici le champ des idées, le jardin des chansons de poètes.

— Il est maigre, cette lande est stérile et froide ; Asverus, ah qui nous réchauffera, à cette altitude d'où le inonde s'agite en tableaux juxtaposés, en fabliaux qui se recommencent, et depuis si longtemps. Et pourquoi changerait-il?

— Et pourquoi ne[changerait-il pas, Sire Roi; ce n'est peut-être pas l'intelligence qui crée le monde. S'il n'est point de fleurs nouvelles de sagesse, peut-être faut-il chercher autre chose dans le monde et le ciel.

— Mais quoi, Asverus?

— Je ne sais, Sire Roi, mais viens avec moi, nous reparcourrons les espaces, et nous demanderons une autre lumière.

— A qui, Asverus? être les vassaux de l'Or et de la Force.

— Les vassaux, ou les maîtres.

— Au nom de quoi, et dans quel but. Non, Asverus, il n'est de suprême que l'intelligence et son effort pour se connaître. Contempler est tout, le reste est néant. Le reste est le chemin aux tournants inutiles. Je resterai ici près du Graal et près des fresques de déesses.

— Le Graal est éteint et les fresques en débris.

— Quand nous parcourions le monde, doué trois rois, nous avions élu ces déesses, nos cœurs les emportaient avec nous. Nous avions eu bien de la peine à les créer. Elles enfermaient les ligni notre sagesse. Elles étaient pour nous les matrices du monde. Celles qui leur ressemblaient étaient fécondes de prophètes. Pourquoi leurs reflets n'ontils créé que des mortels éphémères? Pourquoi les déesses n'ont-elles pu prendre Forme? Il n'est donc pas vrai qu'une pensée suit un être.

Les pensées sans doute meurent après unplus longue que celle de l'homme, mais elles meurent, il s'en souvient des ombres.

Et c'est ee que nous deviendrons, serus

— Non pas moi ! j'appareille. Sire lloi ; je descends les marches du château du Silence, mon  ai
va me ramener parmi lesoiulues qui sont les hommes. Courbés à i r l'&lt;»r, ils ne me verront pas plus qu'ils ne m'ont aperçu par le passé. Je parmi leurs vagues bavardes el Futiles, je vais n haleter et mourir. Et pai rai eu je serai le Silence. Et si quelque Heur impré vue surgit près de ma route, une voile me ramènera vers toi.

— Tune reviendras point, il n'est point d'imprévu; va, fils des hommes, appareille, et va vers le levant, vers les promesses de Soleil, va, les brumes d'or t'appellent. Je vais m'envelopper des brumes du couchant.

Et sur la nef en partance la voix rude d'un matelot chanta :

Nef agile vole sur les mers

Il a vu les mille palais

Oui se mirent au front de l'onde

Et les mille minarets

Qui s'élancent de la mer profonde.

Son regard est encore fixé

Sur la petite nuée

Qui floconne en un coin du ciel,

Son regard développe ses ailes.

Il en revient découragé,

C'est encore une petite nuée

Qui s'amuse au masque du monde;

Il a vu les cent mille années

Il a vu tordre aux doigts des cordiers

Les longs fils des ans, et les tiges fanées

Des grandes plantes séculaires,

Son regard n'est point rassasié.

Nef agile vole sur les mers. Et de la proue, cependant que la nef tournait lentement vers la haute mer, Asvérus salua le roi Balthazar dont le geste le bénissait.

Lis A.ILES DU SILENCE I

Azrael, Azrael, s'écria 1»; roi Balthazar, je l'appelle, me voici seul et plus une lampe ne brillera dansée château! Ouvre-moi la nuit, la nuit étei* nelle. J'y rentre plus seul et plus léger qu'au matin des jours; je suis moins riche de l'espoir d'un lait. Exauce ma voix, emmène-moi dans la mort, peuplela autour de moi d'ombres chères. Mes déess mes prophètes, anime-les parmi mou songe, .l'ai crié du fond de* années, j'ai guéri des hlrssiiivs &lt;■( des désespoirs, et j'ai guéri «les espérances, j'ai trompé la faim de quelques humains, j'ai tendu des COlipes, d'aucuns SOnl morts avec la certitude qu'ils voyaient s'embraser les tabernacles, d'auti à moi. se sont évanouis sur des lèvres. Dai périple du temps nos mains se sont ouvertes, j'ai répandu la manne que je croyais la certitude. Ai-je bien l'ait. Infini, Inconnu, ai-je bien l'ail?

L'infini demeure muet, la nef d'Asverus bondissait sur le flot, le soleil baissait sur l'horizon.

Inconnu. Infini. Incertitude, ou Certitude qui te dérobes a moi, Azrael n'est- il donc plus ton nu ger« Laisse-moi voir l'orteil qui doii me 1 Je veux mourir avant les temps. Ah si même un jour d'un fond de ces vagues multiformes, devait s'élever la radieuse face de la croyance, j'aime mieux ne plus attendre, car je ne suis à jamais fatigué !

Bonté, n'est point le mot de ton énigme, Univers ! Alors vague de l'air, de la mer et du sable ensevelissez-moi, et si tu es Dieu, ô Inconnu, ô infini, tuemoi tout à fait, tue mon âme d'ambition et de curiosité pour qu'elle ne renaisse point dans une forme humaine. Ne me laisse pas vivre, ma présence fait des malheureux. Peut-être la science du Néant s'échapperait-elle de ce coin désert et ignoré, de ce palais depuis si longtemps oublié, contagieuse comme la peste; des pollens de misère s'en iraient aux quatre coins des flores; Univers, si tu n'es qu'un décor ne laisse point vivre l'anxiété des âmes î ô Infini, existestu ?

La nef d'Asverus disparaissait vers le lointain. Les héros du soleil descendaient vers la mer par les escaliers de fastes et de pourpres.

Montagnes du silence, écrasez-moi pour toujours. Que ma recherche finisse, elle a été si futile. Il me semble que j'ai cueilli un jour une rose et que j'ai passé les temps à me souvenir du parfum. Le néant c'est toutes les routes que j'ai suivies. Un vieux roi qui frissonne sur une terrasse déserte suppliant en vain l'infini, suppliant quoi que ce soit d'apparaître, d'écouter, de répondre; un vieux roi triste d'être lui-même, et qui vient de voir partir pour la dernière fois le vaisseau qui porte sa soif d'aventures, c'est l'aine humaine, c'est toutes les âmes, puisque j'en suis une et qu'elles sont toutes pareilles. Azrael délivre-moi!

Le crépuscule envahissait la mer et le palais la longue bure du soir s'étendait sur le inonde.

Puissances extérieures, votre négation esl une preuve de votre néant.

O puissance intérieure, mon àme. ré veille-toi, réveille-toi pour le sommeil suprême, réveille-toi dans le Silence. Je veux hanter seul ce château qui fondre lentement pierre à pierre avec un son de gouttes de plomb dans un lac interminable. Je veux le hanter avec moi-même et mes ombres, Je veux y marcher parmi ma création, ou y dormir. Silence, parole extrême rt totale, Silence, qui est la totalité du Dieu. Silence mon père. Silence, ô bras d'étreinte à qui je suis, oui, réveillez les tant qui me rendront la vie.

Et un instant dans l'ombre violette, dans les Coins indécis de la terrasse, lialthazar vit se mouvoir les longues formes de Mobed, de Théano, «le Glyphtis, de la fécondité, de la mort et de la certitude, et du supplice injuste, de la beauté el de l'inconscience. Le Graal se ralluma, el le vieillard Joseph le tenait en ses mains.

Darès glissa tenant sa lampe de fer. Oui, se dit Balthazar, ce sont elles, les ombres d'auparavant. Je ne vois ni Asverus, ni Samuel, ni Rizphah, eux de la vie étaient les vrais fantômes. Voici les personnages de mon âme qui renaissent, nous allons vivre.

Et les appelant d'un geste, à sa suite, il s'enfonça dans l'intérieur du Palais.

La Nuit s'étendait sur le monde et le pâle disque de la lune se démaillotait de ses nuées. Le Silence était éternel.
